MENUS SOUVENIRS DE LA MAISON BLANCHE

Après le dîner, par une température douce et une nuit de lune claire,

dont les rayons, caressant au loin les arbres et les gazons, mettent en

évidence le jet blanc du monument de Washington, la causerie se

prolongeait sous la galerie extérieure de la Maison Blanche, tournée

vers les jardins. Le Président introduisit un visiteur qui venait

d’arriver, et dit ensuite: Voici un collaborateur qui vient s’occuper

avec moi de mon élection... «We have some fighting.» Il avait dit déjà,

en faisant allusion à la campagne qui battait son plein: «Si je suis

élu, je resterai avec satisfaction; si je ne le suis pas, je quitterai

mon poste avec le sentiment d’y avoir fait mon devoir.» Après un moment,

le Président se retira, ainsi que le nouveau venu.

Dans le salon familial où Mme Théodore Roosevelt nous pria ensuite de

monter, le premier mot que dirent ces dames fut celui-ci: Parlons

français; nous aimons tant votre langue. En effet, ces dames

s’exprimaient avec une aisance parfaite. La conversation roula sur la

France, sur plusieurs côtés ignorés et fort intéressants de notre vie

nationale, vie de famille et beaucoup d’autres bonnes choses, peu

connues à l’étranger; je m’aperçus que mes interlocutrices prenaient de

l’intérêt et du plaisir à ce que je pouvais leur raconter. Et je dis:

«Mais, je suis tout prêt à vous faire sur toutes ces choses, à la

première occasion, une conférence détaillée, pour vous toutes seules».

Oh! non, répliqua la Présidente, à une telle conférence nous inviterons

beaucoup de monde; tous nos amis de Washington qui savent goûter une

conférence française. Et quel titre donnerez-vous à cette

conférence?--Tout simplement celui-ci: «_La France inconnue._»

Et il fut entendu que je donnerais cette conférence lors de ma deuxième

visite à Washington, à la fin de ma tournée, en novembre.

Puis la conversation prit un tour entièrement familial. Des questions me

furent posées sur la composition de ma famille et l’âge des enfants.

Quand on est loin des siens, on éprouve une grande douceur à en parler.

Il fut parlé ensuite d’Oysterbay, des enfants du Président, et je vis

une quantité de photographies artistiques d’après lesquelles il me fut

facile d’avoir une idée de la vie charmante de simplicité que l’on mène

là-bas.

Le lendemain, au déjeuner, le Président dit: «Je suis au courant de ce

que vous avez comploté hier au soir avec ces dames: une conférence à la

Maison Blanche sur la «France inconnue». Mais n’aurons-nous pas une

conférence publique à Washington?

--Justement, on est en train de l’organiser. C’est l’Union chrétienne

des jeunes gens de la ville qui en prend l’initiative.

--Très bien; en ce cas que ces Messieurs veuillent bien choisir un local

pouvant servir de rendez-vous à un auditoire nombreux. Et je viendrai

moi-même, vous présenter au public.

Après le déjeûner nous fîmes une promenade à travers les jardins. Je vis

les rosiers auxquels Mme Roosevelt donne ses soins elle-même, et la

conversation se continua.

Vers les neuf heures, je quittai la Maison Blanche.

Dans le jardin, je rencontrai les plus jeunes fils du Président. J’avais

fait un bout de causerie avec eux, le matin, dans le Hall du

rez-de-chaussée où ils sculptaient des marrons en forme de figures

humaines. Et l’un d’eux m’avait dit: «C’est vous, Monsieur, qui avez

écrit des histoires et des farces pour amuser les enfants; nous ne

comprenons pas le français, mais maman nous les a traduites.»

Maintenant, tête nue, en simple blouse de coton bleu, avec quelques

livres sous le bras, ils se rendaient à l’école publique.

Pour ma part, je partais, le souvenir plein de cette journée et m’en

remémorant les détails. Le Dr Radclyffe, pasteur de l’église que

fréquentait autrefois le Président Lincoln, me fit faire un tour à

travers Washington et les parcs. Quand il me montra son église, je

remarquai que tout le mobilier venait d’être renouvelé. Les bancs

étaient flambants neufs. Mais parmi eux un vieux banc demeurait et

semblait ressortir par sa couleur plus sombre: c’était le banc de

Lincoln.

Quelques instants après, visitant la magnifique bibliothèque de

Washington, nous nous trouvions dans la rotonde centrale d’où partent

dans tous les sens les salles remplies de livres, et nous examinions

l’ingénieux mécanisme par lequel on reçoit les volumes, quelques minutes

après les avoir demandés. Un silence religieux régnait par ces espaces

studieux, garnis de lecteurs, dont quelques-uns, pour mieux s’isoler,

avaient la tête prise entre les deux mains et se bouchaient les oreilles

avec les pouces. Tout à coup, sur un balcon supérieur, j’aperçois un

groupe de savants français, retour de St-Louis, parmi lesquels se

détachait la barbe noire de mon ami Jean Réville. Le plaisir de voir, à

cette heure et d’une façon tellement inattendue, ce bouquet de doctes

compatriotes, m’arracha un cri spontané de surprise et de contentement.

Cette bruyante explosion de joie patriotique fit quelque peu scandale

parmi les lecteurs absorbés dans leur attention muette. Je fis amende

honorable au bibliothécaire, témoin de l’incident, et des sourires

indulgents me prouvèrent que ma transgression était pardonnée.

«DRIVE» A CORNWALL-ON-HUDSON

A Cornwall-on-Hudson demeure M. Lyman Abbott, directeur de la revue

«Outlook». C’est une des figures les mieux connues en Amérique. Non

cependant qu’il ait la physionomie typique de l’Américain moyen,

soigneusement rasé et vif en couleurs. Représentez-vous plutôt une tête

d’ascète au front lumineux, agrandi par la calvitie du sommet de la

tête. La figure, plutôt pensive et douce, est relevée par une couronne

de cheveux blancs et une longue barbe. On se le représenterait

volontiers dans une cellule. C’est un grand travailleur qui a écrit

beaucoup de livres, se tient au courant de la philosophie et de la

critique et connaît bien l’Europe où il est venu souvent. Mais ce qui le

caractérise particulièrement, c’est dans sa personne, sa parole, la

forme de sa pensée, une limpide et bienveillante simplicité. Le calme du

sage et sa souriante bonté se reflètent sur sa figure. «Je voudrais vous

faire voir, m’avait-il écrit en août, un coin de vie rurale et de vie

simple chez nous.» Donc, le 29 septembre, nous partions sur un des

grands steamers qui font le service de l’Hudson. A peine sortis du port

de New-York, la pluie se mit de la partie. L’Hudson avait mis son

manteau de brume, et nous naviguions sur une eau grise, entre

d’invisibles rivages. Puis la nuit enveloppa le paysage, et c’est par

une complète obscurité qu’une voiture nous emporta vers «The Knoll»,

demeure familiale des Abbott. Des ténèbres du dehors, nous émergeâmes

dans la blanche lumière d’une gentille maison de bois, où nous reçut la

figure souriante de Mrs Abbott, l’exact pendant de son mari, avec ses

traits d’aïeule fins et un peu pâlis.

Après une soirée passée en longues causeries, dans une maison qui

constitue un véritable centre intellectuel, par les membres de la

famille et leurs amis, tous livrés aux travaux de l’esprit, curieux de

musique, d’art et de tout ce qui concerne le mouvement de la pensée et

de l’action bonne dans le monde, nous prîmes du repos dans de jolies

chambres à coucher, claires, ventilées. Elles étaient ornées seulement

de quelques gravures, comme il fait bon d’en regarder, soit qu’on se

lève soit qu’on se couche, images pleines de sens et de haute humanité

et qui vous communiquent toujours une bonne force. Je me suis souvent,

dans la vie, aperçu du fait que les maisons avaient une âme. Celle qui

nous accueillait sous ce toit était bienfaisante.

Pendant la nuit, l’accès de mauvaise humeur qui s’était emparé du temps,

la veille, se passa. Les collines sortirent fraîches et lumineuses des

vapeurs du matin. Le soleil sécha les chemins. Et bientôt, emportés par

des routes accidentées, ce fut une course idéale, sans poussière ni

chaleur, en voiture découverte. Papa Abbott guidait d’une main exercée.

A son joli arabe noir, svelte et léger, il avait joint un auxiliaire

pour faciliter la course. Mais il nous fit observer que cet auxiliaire,

qui faisait tous les jours autre chose entre d’autres mains, était un

cheval de louage quelconque, tandis que son petit cheval noir à lui

avait une individualité.

Bientôt nous rejoignîmes un vaste domaine ramassé entre deux longs plis

de terrain, et cultivé par une famille amie. Nous pûmes à l’aise en

examiner la culture et le bétail. Dans l’écurie, au-dessus de la place

où se suspendent les harnais, on voyait, tracées sur les poutres, de

belles inscriptions. Toutes fort concises, elles renfermaient des

principes d’ordre et de bonne tenue. Nous vîmes la laiterie propre et

fraîche. La pièce principale où se conserve le lait n’a pas de plancher,

mais une eau pure et froide y court sur de menus cailloux polis. Dans

cette eau, les jattes de lait et de crème sont posées.

Le lait est, en général, très bon en Amérique. Il s’en fait une grande

consommation. Beaucoup de gens l’emploient comme boisson de table. On

vend même dans les gares et les restaurants, du lait baratté dont la

légère acidité est fort agréable au goût et qui rafraîchit pendant les

chaleurs de l’été. Ce lait paraît aussi sur les tables. Et tout cela est

généralement très frais. Le moindre ménage là-bas tient à avoir sa

petite provision de glace.

Par la vacherie, la porcherie, nous gagnons les jardins. Hélas! quoique

nous ne fussions que fin septembre, une nuit de gel rigoureux avait

grillé toutes les plantes délicates. C’était lamentable à voir.

Au sortir du jardin, entre les lignes molles des collines boisées, où

l’automne mettait son or et sa pourpre, dans la féerie flamboyante des

feuillages rouges, un sentiment de grande paix vous gagnait. Quelle

différence avec le bruit et la poussière de la cité où nous nous

mouvions, la veille, à la même heure!

Une courte visite à la maison d’habitation nous fit voir un intérieur

confortable aux pièces vastes, boisées, garnies de livres. Autour du

perron d’entrée, des citrouilles, alignées, constituaient une sorte de

garde très champêtre. Pour monter en voiture, comme pour en descendre,

une large pierre sert de degré intermédiaire entre la terre et le

marchepied plutôt élevé du véhicule. Cette petite installation, qui

évite aux voyageurs de faire une trop large et trop pénible enjambée, se

retrouve partout et fait partie de ces mille détails qui indiquent le

savoir-vivre pratique.

Une demi-heure après, nous étions dans les plantations de pommes du

fermier Shaw à Mountainville. Cet homme de bien nous reçut au pas de

sa porte et nous conduisit sur le penchant d’une colline, dans un

verger immense. A perte de vue sur le gazon, s’alignaient des pommiers

en haut vent, chargés de pommes superbes, vieil or rosé, paille

enluminée de grenat. Il y en avait à foison. Les branches basses,

pareilles à des mains, semblaient les offrir et dire: «goûtez-nous!»

On ne doit jamais négliger une bonne occasion. Comme je mordais dans

ses fruits à belles dents, M. Shaw me dit en souriant: vous aimez donc

les pommes?--Beaucoup, lui répondis-je, et les vôtres ont un goût

exquis...

Or, plusieurs mois après, de retour dans ma maison, je reçus, un jour,

une caisse de pommes venant d’Amérique. Enveloppées chacune d’un

papier-parchemin, elles étaient, après Noël, et restèrent jusqu’à Pâques

aussi fraîches qu’au premier jour. Et je pensais, en les croquant, aux

penchants des collines automnales, aux gros rouge-gorges américains qui

ont la taille des grives de France et qui chantaient ce jour-là dans les

buissons, et à la bonne figure de M. Lyman Abbott, dont les _coursiers

noirs_, guidés d’une main sûre, nous emportaient par des paysages

variés, où de temps en temps miroitait, au tournant d’une colline, la

vaste nappe d’argent de Hudson-River.

Vers le cœur de l'Amérique · 第 23 / 55 题