Un des signes extérieurs de la vie religieuse dans une nation, est la
fréquentation du culte. A l’heure où se célèbrent les offices, la rue
est peuplée d’une foule à l’aspect très particulier. Les passants ont
leur psychologie. On éprouve des impressions différentes à regarder
passer des files de gens, selon qu’ils vont à la promenade, au
cimetière, à leurs affaires quotidiennes, ou reviennent des courses et
du spectacle. Un autre esprit anime les hommes, suivant les
préoccupations différentes du moment.
Dans les villes américaines, le dimanche matin, les avenues conduisant
vers les églises présentent une animation singulière et un aspect calme
tout à la fois. Tous ces passants paraissent recueillis. On sent qu’ils
savent où ils vont. En allant, ils pensent déjà à ce qu’ils entendront;
en revenant, ils y pensent encore. En un mot, ils font la bonne
impression de prendre très au sérieux l’affaire dont pour le moment ils
s’occupent.
Point n’est besoin de me signaler ce qu’une semblable démarche, ayant
pris place parmi les habitudes, peut avoir de superficiel. Partout la
tendance existe à aller du côté où va le grand nombre. La religiosité
extérieure des uns peut être une affaire de snobisme, comme
l’irréligiosité des autres. L’esprit d’imitation ne perd jamais ses
droits.
Je n’ai aucune peine à penser que, parmi ces foules qu’un mouvement
large et coutumier emporte vers les églises, il peut se trouver des
êtres de routine, des mondains, des hypocrites qui, le dimanche, louent
le Seigneur, et en semaine trompent le prochain. Le monde est le monde,
les hommes sont les hommes. Nos ombres et nos tares nous suivent
partout, comme nos belles qualités. Mais cela dit, afin qu’il soit bien
entendu que je ne m’en laisse pas imposer par des manifestations
extérieures, je déclare avoir été très impressionné par cette marche
vers les sanctuaires, le dimanche.
A New-York, à Philadelphie, à Chicago, partout où j’ai passé un
dimanche, j’ai vu la même chose. Admettons que ce soit une habitude; il
y en a de bonnes. Et parmi les meilleures, il y a celle de mettre un
jour à part, pour se reposer, se souvenir qu’on n’est pas une bête de
somme, et aller se réunir à ses semblables de toute catégorie, afin de
penser aux grandes vérités qui dominent la vie, aux lignes essentielles
de notre destinée, par où nous sommes unis à travers toutes les
distinctions de surface. Dans certaines habitudes visibles se trouvent
de réelles et fidèles manifestations de l’invisible.
La vie religieuse en Amérique est représentée par une multitude de
sociétés et d’églises diverses, remplissant toute la gamme des idées et
des sentiments humains. Entre ces divers groupements existent des
contrastes et des contradictions; mais au fond, leur nombre même est un
signe de belle vitalité. On peut légitimement se demander si dans les
petits centres plusieurs chapelles ne sont pas un luxe nuisible; s’il ne
conviendrait pas de se rapprocher, pour mieux aspirer au but après tout
commun, et cette question se pose tous les jours et de plus en plus avec
force. Mais de l’état de choses tel qu’il existe pratiquement,
différentes observations également favorables doivent être tirées.
D’abord une entière liberté est le bien commun de toutes les églises.
Aucune différence n’est faite en faveur ni au détriment de personne. Les
fidèles entretiennent leur culte à leurs frais et l’organisent comme bon
leur semble. Au sein de la liberté générale, chacun respecte son voisin.
Il est contraire à une pratique universellement adoptée, de prêcher les
uns contre les autres. Chacun fait de son mieux et laisse le voisin
tranquille. Entre les diverses dénominations, des rapports de cordialité
existent et sont en voie d’augmentation. On sent qu’on a besoin les uns
des autres, et les occasions de fraterniser sont recherchées avec
ardeur. D’année en année se multiplient les points de contact[6]. Il
n’en a pas toujours été ainsi. L’histoire américaine a connu des
périodes d’intolérance aiguë. Et, certes, on n’aurait pas besoin de
chercher longtemps pour trouver des échantillons actuels et vivants
d’une mentalité sectaire, déniant le droit au nom de chrétiens à ceux
qui pensent autrement que nous. Mais un progrès immense s’est réalisé
vers la justice mutuelle, le respect de l’âme et des croyances d’autrui.
L’étroitesse devient l’infime exception, la largeur est la règle.
L’Amérique a appris la liberté et le respect de la liberté, à l’école de
l’histoire. Elle a compris où mène l’autoritarisme religieux, et son
tempérament national, tel qu’il s’est lentement formé par la bonne
volonté, la persévérance, le désir d’être avant tout équitable envers
chacun, s’est de plus en plus nettoyé de la peste sectaire.
[6] Tout récemment il s’est formé une association appelée Ministers
Union, ayant pour objet de provoquer des rendez-vous fraternels entre
les ministres de tous les cultes, et de cultiver la solidarité
religieuse.
Mes livres m’avaient fait connaître au sein des dénominations les plus
diverses. Je fus donc invité à donner des conférences et à prêcher dans
les églises presbytériennes, épiscopales, méthodistes, unitaires,
luthériennes, congrégationalistes, baptistes. J’eus même le rare
privilège de prêcher à la synagogue, ce qui constituait en Amérique
même, un événement exceptionnel.
Le dernier jour avant mon départ, je reçus une lettre de la Présidente
des Dames de Saint-Vincent-de-Paul, me priant de donner une conférence
en faveur d’une des œuvres de la Société. Ce fut pour moi un regret très
profond que d’être empêché par l’heure imminente du retour en France, de
donner une preuve de sincère et fraternelle sympathie à l’église
catholique.
Dans les églises protestantes on remarque très couramment un mélange que
je considère comme très heureux entre la tradition et la pensée
actuelle. Ce fait se remarque déjà dans la forme même des édifices du
culte. On s’y sent enveloppé d’un esprit et entouré d’objets où le
respect du passé et la piété indépendante et vivante se rencontrent en
une alliance heureuse. Naturellement, les exceptions ne manquent pas. Le
formalisme et la raideur dogmatique d’une part; de l’autre la sécheresse
rationaliste, l’absence de la fibre mystique et la méconnaissance de
l’âme du passé, sont des phénomènes spirituels qui se rencontrent aussi
bien que dans notre vieux monde. Mais l’impression d’ensemble est celle
d’une piété saine et vivante, respectueuse de l’esprit des traditions,
et les continuant avec intelligence dans les plus libres manifestations
de la pensée et du sentiment contemporain. Ce fait m’a permis de
comprendre largement les chrétiens d’Amérique avec lesquels je pus me
rencontrer, et d’être largement compris par eux. J’ai appris à beaucoup
les aimer pour leur aménité, l’ouverture de leur esprit, leur chaleur
d’âme et leur hardiesse de vues. Libre et laïque disciple de l’Évangile
perpétuel, dépensant depuis trente ans ma peine à traduire les hautes et
vieilles vérités en langage usuel et assimilable, j’ai parfois eu la
douleur, sur mon cher vieux continent, d’être pris pour un démolisseur,
alors que, jour et nuit, je taille et pose des pierres pour collaborer,
dans la mesure de mes moyens, à bâtir la cité nouvelle de l’âme. Là-bas,
toutes les joies spirituelles qu’on éprouve à être profondément compris,
m’ont été si richement accordées, que je ne pourrai plus jamais me
plaindre des petites amertumes causées par l’étroitesse et ses injustes
préventions.
* * * * *
Une foule d’églises américaines sont institutionnelles, c’est-à-dire
entourées de tout un ensemble d’œuvres éducatrices et sociales. De
vastes sous-sols et des bâtiments adjacents servent aux réunions
d’enfants, de jeunes gens, à des cercles de lecture, de couture, à des
divertissements variés. Plusieurs fois nous avons vu des tables dressées
dans les salles, pour recevoir, le soir, de nombreuses sociétés dans un
repas fraternel. Les membres des congrégations se rencontrent ainsi
autre part que dans les réunions cultuelles proprement dites. Et
l’Église devient un centre où l’isolé trouve une famille; la jeunesse,
des camarades et un milieu favorable à son éducation progressive. Dans
beaucoup de ces réunions de sociabilité, le chant et la musique
instrumentale sont très cultivés; les recueils de chants sont bien faits
et bien en harmonie avec le sentiment religieux contemporain. Aussi la
coopération de chœurs très exercés et de la communauté, dans le chant
cultuel, donne-t-elle un résultat qui vous remplit d’admiration.
L’ampleur de ces beaux chants pleins d’âme et de force, est un
merveilleux élément d’édification. Que de fois leur harmonie m’a
transporté, inspiré, reposé!
* * * * *
L’atmosphère de liberté a donné naissance, sur le sol des États-Unis, à
un catholicisme d’un genre très particulier, vivant, original, décidé à
marcher d’accord avec ce que ce temps a de meilleur. Nous le connaissons
en France par un grand nombre de publications, en particulier les livres
de Mr l’abbé Klein. Il mérite au plus haut point notre attention et
notre sympathie, et contiendrait d’utiles leçons non seulement pour le
catholicisme, mais aussi pour le protestantisme de notre vieille Europe.
L’esprit de liberté, de hardiesse chrétienne, de large et lumineuse
compréhension des devoirs nouveaux des disciples du Christ, y a trouvé
des représentants individuels d’une valeur exceptionnelle, et produit
des collectivités ne laissant rien à désirer au point de vue de leur
puissance pratique pour le progrès moral et religieux. Je me suis fait
un devoir et un plaisir de pousser une pointe jusqu’à Saint-Paul, afin
d’y présenter mon hommage au vénérable évêque, Monseigneur Ireland. Dans
l’esprit où il est représenté par ce grand homme de bien et plusieurs de
ses collègues les plus autorisés, le catholicisme est éminemment
sympathique. Il est bien Américain, libéral, décidé à vivre en harmonie
avec les autres groupements religieux.
A côté de lui, sans doute, un autre catholicisme se forme,
particulariste, exclusif, et dont les allures actuelles ne peuvent
qu’être déplorées par les amis mêmes de l’Église catholique plus large
et plus généreuse, au nombre desquels je me compterai toujours. Cette
tentative de mouvement en arrière m’a suggéré certaines réflexions qui
s’appliquent aussi bien aux autres groupements religieux qu’au
groupement catholique, et sont vraies des deux côtés de l’Océan.
Les Églises ont bien des forces à mettre en ligne. Entre autres, elles
ont une grande puissance de résistance à opposer à ce qu’elles croient
devoir combattre, et un bel et merveilleux pouvoir d’attraction et
d’assimilation pour ce qui leur apparaît comme favorable. Plus une force
est considérable, plus elle doit être maniée avec clairvoyance. Les
Églises usent-elles toujours de leur influence avec un suffisant
discernement de leur devoir et de leur intérêt supérieur? Il est permis
de se le demander. Malgré leur sagesse si ancienne, si merveilleusement
raffinée, et que nous voudrions pouvoir respecter, il leur arrive de
faire des confusions entre leur force de résistance et leur force
d’attraction. Souvent, lorsqu’il s’agirait de mettre en campagne les
pouvoirs d’attraction et d’assimilation, elles emploient leurs engins de
résistance. Elles opposent une barrière massive à ce qu’elles devraient
accueillir. Par une confusion inverse, elles accueillent ce qu’elles
devraient combattre.
Les groupements religieux qui ont pris à tâche, parmi nous, de mettre en
relief, surtout leurs qualités d’opposition, ont manqué à la fois à ce
qu’ils se devaient à eux-mêmes et à leur temps. En considérant la
situation actuelle de l’Église catholique, par exemple, ceux qui lui
veulent du bien ne sont-ils pas autorisés à penser qu’elle s’est fait du
tort en Europe et notamment en France, par une attitude combative à
l’égard de quelques principes essentiels du monde moderne, comme la
liberté de conscience et d’examen, le droit commun, les principes
démocratiques, la critique historique? C’est cependant à l’adoption de
ces principes qu’elle-même, aussi bien que tous les autres groupements
religieux contemporains, pourraient devoir une nouvelle évolution, d’une
destinée déjà si longue et si magnifique. Pourquoi combattre à outrance
ce qui vous sauverait, et garder ou accueillir des idées et des
pratiques malsaines?
Le catholicisme américain est une preuve manifeste de la justesse de nos
réflexions. Ce qui l’a fait grand, viable, puissant, c’est l’atmosphère
de liberté qu’on respire là-bas.
Un terrible danger menacerait son développement, le jour où des
conseillers mal inspirés lui feraient changer sa méthode. Il serait
contraire à la sagesse élémentaire de vouloir introduire sur la terre de
liberté, les vieux errements qui ont si souvent fait suspecter l’Église
par l’Europe libérale.
* * * * *
Le grand problème religieux qui se présente au pays, aujourd’hui, est
celui de la transposition de son patrimoine vénérable, en paroles et
pensées capables d’être assimilées par la mentalité moderne. Si
l’Amérique religieuse, suivant les errements de certains groupements
d’Europe, voulait s’abstraire de la pensée de ce temps et se calfeutrer,
d’après la méthode des conservatismes caducs et séniles, elle
deviendrait, au sein de la nation, un corps isolé, peu à peu dégénéré en
corps étranger. Et elle descendrait au rang d’une simple puissance
d’inertie, au lieu d’être ce qu’elle a toujours été et ce qu’elle doit
rester, la véritable énergie directrice de la nation. Pour guider,
inspirer, pénétrer l’esprit public, donner à l’éducation de la jeunesse
son orientation, condenser, en un mot, dans un idéal sans cesse
renaissant, toutes les meilleures aspirations d’un peuple, il faut
rester vivant soi-même, ne rien négliger, ne rien mépriser, unir au
pieux souvenir par lequel on garde le meilleur de l’héritage du passé,
l’esprit de recherche, de labeur, de liberté par lequel se conquiert
l’avenir.
L’Amérique saura résoudre ce problème, parce qu’elle reste prête à
recevoir les impulsions nouvelles de l’esprit divin, seul capable, à
chacune des étapes successives de l’humanité, de nous inspirer le verbe
nécessaire et de nous fournir la manne fraîche dont nos âmes ont besoin.
Elle a, dans toutes les dénominations, un grand nombre d’hommes qui sont
arrivés à harmoniser, dans leur vie intérieure, le respect des saintes
traditions et le devoir de rester en contact avec la vie présente et ses
besoins. Ces hommes s’entourent de toutes les lumières qui peuvent les
aider à traduire, sans en rien perdre, les vieilles vérités en langage
nouveau. Nous avons été heureux de trouver en leurs mains, les livres de
notre éminent compatriote Auguste Sabatier, l’un des hommes les plus
croyants et les mieux documentés de la société contemporaine. La
synthèse des traditions et des aspirations vivantes a trouvé, en lui et
dans ses écrits, une expression heureuse. Il est un de ceux à qui
l’avenir devra le plus, quand seront frayées les routes, vaincus les
obstacles, établis les nouveaux abris de l’âme. L’ayant beaucoup connu
et aimé, ayant partagé les souffrances que faisait endurer à ce vaillant
pionnier de l’Esprit, la méfiance d’un ecclésiasticisme étroit, j’ai
éprouvé une joie profonde à voir que, par la grâce de Dieu, qui
ressuscite les morts, ce cher disparu est un de ceux qui aident là-bas à
bâtir la cité religieuse de demain.