Dès la fin de juillet, le Président m’avait invité à venir à la Maison
Blanche pour le 26 septembre «_To dine and spend the night_.»
J’avais souvent pensé d’avance à cette rencontre. Et je me trouvais à la
veille. J’allais donc voir l’homme dont la personne s’est conquis dans
le monde entier une si vive sympathie et une admiration si sincère. Et
la proximité de l’entrevue me donnait à la fois de la joie et de
l’angoisse. Quelle impression me produirait le contact personnel? Et
lui, qu’éprouvera-t-il à voir de tout près celui qu’il avait bien voulu
honorer de loin, pour son œuvre de semeur et ses idées.
Je relus certains passages de ses livres, me rappelai ses actes, me
répétai ses bonnes lettres dont chacune avait été pour moi un événement
du cœur, afin de bien fixer dans mon esprit la figure de celui chez qui
j’allais.
Dans ces dispositions j’arrivai à la Maison Blanche, le 26 septembre,
vers la fin de l’après-midi.
La demeure présidentielle est un bâtiment de style grec aux lignes
simples, tout blanc et situé au milieu de jardins immenses. Au delà de
ces jardins se trouve le monument de George Washington. Il affecte la
forme d’un obélisque colossal dont le jet droit monte comme le symbole
d’une grande idée. On entre à la Maison Blanche ainsi que dans une
maison privée. Point de garde militaire. L’impression dominante est
celle de simplicité. Pour ma part, cette absence complète de faste me
produisit plus d’effet que tout ce que j’ai vu de plus grandiose en fait
d’exhibition de force et d’autorité autour de la demeure des souverains.
Comme habitation, cela laisse peut-être à désirer. De tout temps les
familles des Présidents ont eu à se plaindre du manque de confort. Mais
la Maison Blanche est maintenant un monument historique. Aucune demeure
splendide, aucun palais, quelque riche et beau qu’il soit, ne pourra
jamais la remplacer.
Un domestique me conduisit dans ma chambre. Vers les huit heures, je fus
averti que le Président me faisait demander.
Je le trouvai avec Mme Roosevelt dans les salons du rez-de-chaussée où
sont les portraits des anciens présidents. Il vint à moi les bras
tendus. Un instant après, nous étions à table, au nombre de quatre: le
Président, Mme Th. Roosevelt et Mme Roosevelt-West, de New-York. C’était
le dîner intime.
--Où sont les boys? dit le Président.
--Ils ont déjà ôté leurs souliers, répondit quelqu’un.
--Qu’ils viennent tout de même dire bonjour à M. Wagner.
Et je vis venir deux jeunes garçons de neuf à onze ans, visiblement
fatigués d’une longue course, et dont les yeux présageaient qu’ils
dormiraient bientôt.
--J’ai une très importante question à vous poser, dis-je à l’un d’eux:
Quand vous dormez, est-ce à mains ouvertes ou à poings fermés?
--Je ne sais pas, répondit-il, après un moment, puisque je dors.
Le Président rit de bon cœur de cette réponse, la seule qui fût bonne à
donner, et les jeunes gens s’empressèrent de gagner leur lit.
--Nous eussions été plus satisfaits, dit le Président, de vous recevoir
à Oysterbay, notre home, où nous passons plusieurs mois d’été. Je vous
eusse proposé, et vous auriez été homme à accepter, de passer une nuit
au dehors à dormir sous les grands arbres. Vous auriez vu trois familles
de nos cousins, vivant dans notre voisinage, et leurs enfants et les
nôtres au complet, en tout une troupe de dix-sept.
J’exprimai mon regret au Président de n’avoir pu profiter d’une si
charmante occasion de connaître tous les chers siens, et l’espoir qu’un
jour ou l’autre cette occasion se représenterait.
J’avais, dès les premières salutations, transmis au Président des
États-Unis les compliments personnels dont notre Président, M. Émile
Loubet, avait bien voulu gracieusement me charger, lorsque je fus lui
présenter mes hommages avant mon départ.
Maintenant la conversation s’engageait sur la multitude des sujets qui
nous intéressaient: questions d’éducation familiale et culture de
l’esprit public; rapports sociaux; relations internationales et bonne
volonté internationale; questions religieuses.
Nous parlions tour à tour français, allemand, anglais. A un moment
donné, mettant en commun des réminiscences du répertoire de poésie
allemande, nous fîmes des citations de divers «Lieder» et en particulier
de _Vater ich rufe dich!_
Sur le terrain des sentiments de famille, je trouvai le Président
inépuisable de tendresse et de filial respect. C’est avec émotion et
presque les larmes aux yeux qu’il parle de tout ce qui touche au
sanctuaire du foyer. Il l’appelle la pierre angulaire de l’humanité. En
cela, je le reconnus immédiatement comme un homme de cœur en qui la
fibre humaine essentielle est d’une sensibilité et d’une puissance
saisissantes. Parlant de ses sentiments religieux, il dit: «Je suis très
attaché à ma vieille Dutch Reform-church, et je suis en même temps de
l’Église universelle.»
Pour ce qui est de l’esprit public, rien de ce qui peut contribuer à
renforcer la bienveillance mutuelle et la cohésion des citoyens ne le
laisse indifférent. Doué d’une rare pénétration à qui toutes les
finesses de la pensée sont familières, il s’intéresse cependant avant
tout aux idées pratiques, semblables au pain de ménage, susceptibles de
devenir une nourriture largement répandue. Il aime répéter que ce qui
importe à la santé et à la puissance d’un peuple est beaucoup moins
l’existence de quelques caractères isolés, d’une extraordinaire hauteur,
qu’une bonne moyenne générale dans l’esprit public. Le nerf, l’énergie
individuelle, le sentiment de la responsabilité sociale, une décision
primordiale de marcher droit et de ne pas se laisser détourner, voilà ce
qu’il apprécie avant tout, en y joignant une large disposition sociable
qui consiste à n’aller pas jusqu’au bout de son droit, par égard pour le
prochain.
On ne saurait s’exprimer d’une façon plus sympathique à l’égard d’un
peuple, que le Président, à bien des reprises, ne s’exprima à l’égard du
nôtre. Il estime qu’avec un peu plus de clairvoyance, les nations
civilisées de ce temps auraient de grandes chances d’éviter les guerres
et d’établir leurs affaires sur ce principe, que les intérêts profonds
des peuples sont identiques. Si quatre ou cinq des plus puissantes,
arrivent, ce qui est en voie de se faire, à établir entre elles le
régime de l’entente amiable, elles pourront même empêcher les autres de
troubler la paix universelle.
Je voudrais pouvoir fixer ici la physionomie du Président, telle que je
l’ai vue. Sa figure, d’une mobilité extraordinaire, est rebelle à la
photographie ou à la peinture. Tous ses portraits le trahissent en le
figeant dans l’immobilité. Si on ne l’a vu lui-même, on ne peut s’en
faire une idée. Chacune de ses paroles s’accompagne d’une expression
particulière du visage. Il a surtout un mot qu’il dit souvent, avec un
jeu de physionomie typique, c’est le mot: _exactly_. C’est un _vivant_
qui se met simplement et entièrement dans chacune de ses manifestations.
L’abord est bienveillant et sans façon. Point de signes, même légers,
annonçant le grand personnage. Ce n’est pas seulement la simplicité
démocratique. C’est la large et accueillante simplicité humaine. On sent
un homme qui est à toutes les hauteurs: égal aux plus grands, proche des
plus humbles. J’éprouvai une pure joie de l’âme à le voir ainsi, car
c’est le signe de la vraie grandeur que d’être naturel, dépourvu de
prétentions, oublieux des petites précautions de vanité que certains
emploient pour donner du relief à leur personne.
Le Président des États-Unis est un homme tout simplement, un des
exemplaires qui honorent le plus notre vieille famille. Il donne
l’impression d’une force concentrée, d’un ressort tendu. On le sent prêt
à faire, sur l’heure, l’effort définitif, à payer de sa personne si la
cause le réclame. Au-dessus de sa table de travail, il est représenté à
cheval franchissant un obstacle. C’est l’image de son beau tempérament,
généreux, vaillant, entreprenant, dévoué jusqu’au sacrifice suprême. Cet
homme-là ne reculera devant rien, si ce n’est devant mal faire. Car
c’est un scrupuleux autant qu’un décidé et un fort. Ce leader obéit à la
loi intérieure. Ce chef d’État républicain, plus armé par la
Constitution que la plupart des souverains constitutionnels, a la
délicatesse de conscience d’un enfant: c’est un honnête homme, pour dire
le seul mot juste. Vous ne lui ferez jamais choisir les sentiers
tortueux; s’il choisit d’aller à un but, soyez sûr qu’il y marchera tout
droit.
Avec cela il voit très clair et ne se fait pas d’illusions. Il connaît
la vie et les hommes, et les dessous de leurs jeux hypocrites. C’est un
réaliste qui croit à la victoire du bien. Mais il sait que cette
victoire doit être le prix de la lutte journalière contre les éléments
de décomposition. Il a beaucoup agi et beaucoup réfléchi. Son corps,
assoupli et aguerri, capable de toutes les fatigues, habitué aux
privations, est à son service comme un bon cheval qui ne peut rien
refuser à son maître. Pendant qu’il est assis, tranquille, à deviser
avec des amis, il ne fait point l’impression du bourgeois confortable.
Son repos est une préface à l’action. Il sait que le combat est la loi
de la vie. Mais il ne combattra jamais que le bon combat. Et c’est pour
cela que ce combatif est un pacifique. Ceux qui l’accusent
d’impérialisme ne le connaissent pas. Son patriotisme n’a rien
d’agressif ni de menaçant.
S’il veut une Amérique forte, c’est afin de n’être pas à la merci du bon
plaisir d’autrui et de pouvoir aimer la paix sans encourir le reproche
de faiblesse. En cela, tout le peuple est avec lui. Pacifiques et
indomptables, c’est leur caractère.
L’Amérique aime son Président. Il n’y a pas une maison de souverains
parmi les plus vieilles, les plus légitimement affectionnées dans leur
pays, qui jouisse d’une sympathie aussi profonde et aussi large que la
personne et la famille du jeune Président des États-Unis. Tous les âges,
toutes les classes sociales le vénèrent. On dirait qu’il est l’ami
principal de chaque famille. Sa parole a une autorité inouïe sur tout le
territoire, et cela, non par l’effet d’une popularité bruyante et
superficielle, mais par l’effet d’un ascendant tranquille et
authentique. Aux dernières élections, tout effort tenté contre lui a
tourné contre ses adversaires, et depuis sa réélection triomphale,
l’équité de son jugement et son absence de rancune politique
convertissent à lui ses antagonistes eux-mêmes. Chacun sait qu’il
représente _la meilleure Amérique_. Il a mieux qu’une politique, il a un
idéal, et cet idéal est conforme aux plus nobles traditions comme aux
plus sérieux intérêts d’avenir de la République. Les destinées du pays
sont en bonnes mains.
Je considère comme un extraordinaire privilège d’avoir pu passer de
longues heures paisibles sous son toit, à m’entretenir à cœur ouvert
avec un homme de sa valeur. Pour ceux qui s’intéressent aux destinées
universelles de la famille humaine, c’est un grand soulagement de cœur
que de rencontrer au centre vital d’un grand peuple, d’un peuple dont
l’influence se fait sentir jusqu’au bout du monde, un caractère de cette
trempe, un cœur de cette bonté, une si belle et si compréhensive
intelligence. Dans un de ses discours, le Président avait dit: «We hold
that the prosperity of each nation is an aid, not a hindrance for the
prosperity of other nations».
Je me rappellerai toujours des paroles comme les suivantes, qui doivent
être citées et retenues, et sur lesquelles je termine:
«Reading your books makes me feel more clearly than ever, that
fundamentally there are just the same needs for us, on this side of the
water as for you on the other. We are all alike at bottom, in needing to
cherish the same virtues and to war on the same evils. The brotherhood
of nations is no empty phrase[4].»
[4] En lisant vos livres, j’ai senti, plus clairement que jamais,
qu’il y a au fond les mêmes besoins pour nous, de ce côté de l’eau,
que pour vous, de l’autre. Nous avons tous le même but, qui est de
chérir les mêmes vertus et de combattre les mêmes maux. La fraternité
des nations n’est pas une phrase creuse.