LE SALUT DES FEUX

Des feux! des feux! feux fixes, feux intermittents; prunelles démesurées

dardant dans la nuit leurs flamboyants regards; phares tournants, de

leurs gerbes balayant l’horizon. Flammes et flammes encore, rouges,

vertes. C’est toute la symphonie des signaux, imitant les étoiles, les

comètes, les bolides, les éclairs, les torches!

Quelle féerie d’arriver ainsi de nuit et d’être salué par de la lumière!

Et cette lumière c’est de l’humanité. Que dans les ténèbres de l’Océan,

loin de la terre, dans l’immense et morne solitude des flots, un simple

falot apparaisse: immédiatement cette lumière nous fait penser: _un

homme est là_. A travers toutes les mers du globe, les lumières qui

vacillent par la nuit, annoncent des hommes. Elles disent les unes aux

autres: voici ton semblable! Que de pensées dans ces tremblants fanaux!

Et voici la terre! Rien ne l’indique aux regards, car c’est l’obscurité.

Minuit rend semblables et confond dans le même noir le large et le

rivage, la plage sablée aux pentes insensibles et la falaise abrupte aux

menaçantes arêtes. Sans les hommes, maintenant nous ne verrions que de

l’ombre, ombre redoutable où des dangers s’accumulent. Les hommes ont

fait de la clarté. Cette clarté oriente et dirige les navires. Toutes

ces lumières, c’est de la bonne volonté. Elles renseignent et saluent.

Elles disent: voici le chemin, venez et soyez les bienvenus! Elles

annoncent les demeures et les tables de famille, les rues populeuses et

les ruches d’affaires où circulent des milliers de travailleurs

laborieux.

* * * * *

Le vaisseau ralentit sa marche. On distingue une barque constellée de

lumières: elle amène le pilote. Un canot s’en détache et vient vers

nous. Le pilote, une ombre noire, monte à bord. C’est un pygmée qui

vient prendre place sur le monstre. Et pourtant cette petite ombre qui

monte est indispensable au vaisseau monstre. Car cet homme, c’est de la

lumière encore. Autre chose est de naviguer sur les vastes déserts

liquides, autre chose d’entrer dans un port. Ici il faut connaître la

passe. Seul le pilote en sait la direction. Le commandant, avec toute sa

science, le timonnier, avec toute son habileté, ont besoin de lui. Et

nous voici confiés à sa main.

Lentement, comme pour ne pas réveiller la ville endormie, «La Lorraine»

entre dans le port de New-York. Puis les machines stoppent.

Nous dormirons là. Pour la première fois, depuis une semaine, nous voilà

au repos.

Et l’on va rejoindre sa couchette, jetant un dernier regard sur toutes

ces lumières derrière lesquelles on devine l’Amérique.

Vers le cœur de l'Amérique · 第 11 / 55 题