Dès le premier jour, je rencontrai à bord Mr L. P. Morton, ancien
ambassadeur des États-Unis à Paris, et sa famille. Nous nous
connaissions depuis un certain temps déjà, et nous pûmes tout à l’aise,
en de longues causeries, nous entretenir du pays où j’allais pour la
première fois.
Nos modernes transatlantiques sont des merveilles du génie humain. Parmi
tous ceux qui se font une ardente concurrence, les moins rapides et les
moins confortables eussent paru à nos pères des chefs-d’œuvre de
confort. Ce qui me frappa le plus, c’est ce fait qu’un semblable bateau
part, ayant en somme embarqué dans ses flancs toutes les questions
sociales et même toutes les questions humaines.
D’abord, il promène par l’Océan, nos divisions de classes. Elles sont
admirablement caractérisées par les cabines de luxe, les cabines de
première avec leur pont séparé par une barrière des cabines de deuxième;
puis les cabines basses où sont logés les passagers de troisième classe
désignés sous le nom d’émigrants. Les officiers et les matelots du bord
représentent l’armée en ses couches diverses. Le personnel de service
masculin et féminin, ainsi que les chauffeurs mécaniciens, cuisiniers,
boulangers, sont comme les spécimens de la grande armée des
travailleurs.
J’eusse voulu aller des uns aux autres, fréquenter surtout parmi ce
peuple nombreux d’émigrants, apprendre leur histoire, les causes de leur
départ de la patrie, leurs espérances. Sept grands jours en mer, sans
autre occupation que celle d’aller et de venir. Quelle moisson de
renseignements à faire en causant familièrement avec les femmes, les
hommes, avec tous! Pourquoi ne l’ai-je pas fait? C’est bien simple. Mon
estomac ne s’est pas trouvé en cette circonstance à la hauteur de mon
cœur. Dès l’instant où ce phénomène vulgaire et humiliant qui saisit les
marins peu expérimentés, se fut déclaré en ma personne, toute velléité
de faire des visites et de fraterniser disparut. Un vague malaise de
couleur grisâtre et verdâtre m’envahit dès le deuxième jour et ne se mit
à diminuer qu’au quatrième. Pendant un moment de lucidité, je fis une
découverte horrifique: _j’avais oublié mon anglais_. C’est à peine si je
trouvais mes mots pour m’expliquer en ma langue coutumière. Quelques
termes allemands, semblables à celui de _Katzenjammer_, flottaient dans
le vide de ma mémoire comme des cadres oubliés en un appartement
déménagé. D’anglais, plus trace!
Le sixième jour, heureusement, les vents se calment, les nuages se
déchirent, un chaud soleil inonde la mer et les ponts. Aussitôt toutes
les figures s’éclairent à bord. Tout le long du jour, des voix chantent
à l’entrepont. Ce sont des Italiens, hommes, femmes, jeunes gens, qui
mêlent leurs voix graves et claires. Je les écoute avec charme. Ces
mélodies sont toute une tradition de soleil et de patrie, de poésie et
de pauvreté. Ils rappellent les mers bleues, les montagnes violettes,
les palmiers, les oliviers, les orangers et les lauriers. Il y a une âme
dans ce chant.
Les passagers de première ont un orchestre à leur disposition; mais
eux-mêmes ne chantent pas sur le pont, et surtout l’idée ne leur
viendrait pas de chanter ensemble. Pourquoi?...
* * * * *
Battant et perforant sans relâche le flot amer de son hélice puissante,
le navire nous emporte, nous, nos âmes et nos destinées, nos vices et
nos vertus. Nous sommes momentanément groupés; mais nous restons
séparés. Au fond, nous ne sommes pas du même bateau. Il y a de la
mélancolie à penser que tous ces hommes peuvent respirer le même air,
qu’une étroite solidarité matérielle les joint pour quelques jours, que
le même naufrage soudain mettrait leurs corps dans le linceul des mêmes
flots, et qu’ils ne se sentent pas davantage frères. Un magnifique
bâtiment comme un transatlantique est un témoin de notre grandeur
mécanique, de notre progrès scientifique. Mais certes on y peut voir des
preuves saisissantes de notre pauvreté morale et de notre marasme
social. Il y a encore bien des traversées à faire avant d’entrer au port
de la Cité fraternelle.
* * * * *
La nuit venue, je m’en fus tout seul à l’avant du bateau, sous les
étoiles. Là, on se sent marcher. Il semble qu’un grand aigle vous a pris
sur ses ailes et vous emporte à travers les champs de l’air. Tout votre
corps est mouvement; toute votre âme, aspiration.
Derrière le voile de ces ténèbres occidentales, que se cache-t-il pour
nous? Demain blanchiront à l’horizon les rives américaines. Quels hommes
y verrons-nous? quelles rencontres, quelles expériences ferons-nous?
Et, pareil à un homme qui va vers un peuple, je respire déjà leur air,
je les pressens, je tends mes bras vers des amis inconnus.
Mais, tout à coup, en pleine joie d’aborder bientôt, une angoisse
affreuse m’étreint le cœur: je songe à mon anglais, et j’entends une
voix moqueuse me dire: «Lorsque tu ouvriras la bouche devant ce peuple
qui demeure là-bas, ils se regarderont les uns les autres et se
demanderont: «Quelle langue parle cet homme?»