Tout est changé; plus de feux; ils sont éteints! C’est le jour! «La
Lorraine» dort encore sur ses ancres. Par le hublot de ma cabine, je
vois un gracieux tableau. C’est une colline verte où se remarquent des
villas parmi des bouquets d’arbres.
Mais, du pont, un horizon grandiose frappe la vue. Le port de New-York
est colossal. La statue de la Liberté que nous avons vue jadis dans un
chantier de Paris, et dont la tête dépassait le toit de toutes les
maisons voisines, n’est ici qu’une figure de taille ordinaire, malgré la
hauteur du piédestal, tant les lignes alentour sont larges et les
proportions gigantesques. Des vaisseaux de toute grandeur circulent dans
tous les sens. Des Ferry-boats, reliant les lignes ferrées d’une rive à
l’autre, transportent ensemble: hommes, chevaux, voitures de maître et
de charge, automobiles. On voit passer, alignés sur des enfilées de
bateaux plats, des portions entières de trains de marchandises. Tout
cela fume, halète, siffle et se signale à coups de sirène. C’est la
circulation active de produits de toute nature sous des pavillons du
globe entier.
En levant les yeux au-dessus de ce mouvement du port, on est frappé par
l’aspect de la ville. Les maisons les plus élevées sont celles bâties
dans la partie de la Cité qui avoisine les quais. De loin, ces bâtiments
ressemblent à des tours féodales. Ils sont étranges. A les regarder, à
mesure que l’on s’approche davantage, on les trouve même franchement
laids. L’idée de beauté n’a rien à faire dans cet entassement d’étages.
Ce sont, avant tout, des tours de force de l’art de construire; mais je
serais bien étonné que jamais la grâce des lignes puisse parvenir à les
pénétrer. Tels quels, ce sont des monuments de la puissance commerciale
des États-Unis. Cette puissance, comprimée entre les limites trop
étroites, dans les places où elle se concentre, jaillit en hauteur
pareille à l’eau qui s’élance en jet, des tuyaux qui l’emprisonnent. Ce
sont des manifestations aussi, en leur genre, de cette fougue que rien
n’arrête, de ce génie conquérant à qui rien ne paraît impossible et qui
a multiplié ses témoins sur toute la surface de ce remuant territoire.
A première vue, je l’avoue, les skyscrapers[3] m’ont heurté franchement
comme des productions anormales, des champignons de taille extravagante
poussés sur le sol surchauffé de cités titanesques, des excroissances
malsaines surgies, par éruption, de la fièvre et de la folie auxquelles
aboutit la concurrence enragée pour les biens matériels. Et il pourrait
bien y avoir de l’un et de l’autre, un peu de tout, bien et mal, à leur
origine. Pour l’amour de l’esthétique, dont la vie humaine ne doit
jamais se désintéresser, il est à souhaiter que ces sortes de phénomènes
du bâtiment, demeurent à l’état d’exception.
[3] Escaladeurs de ciel.
Cependant, vus de Brooklyn par les soirs d’hiver, la rangée colossale de
ces Goliath offre un aspect unique. La difformité de leurs silhouettes
trop massives a disparu dans l’ombre. L’obscurité clémente a couvert
leur nudité. Luisant alors de tous les feux de leurs milliers de
fenêtres, ce ne sont plus que des demeures diaphanes du labeur qui
veille. Pendant plusieurs heures elles brillent de tout leur éclat. On
sent que le travail bat son plein. Puis, vers les sept et huit heures,
lentement les étages s’éteignent. La muraille de feu devient un mur
noir, troué seulement de loin en loin par le regard d’une étoile.