OBSTACLES

Je ne suis pas un écrivain de carrière. L’écrivain, aussi bien que le

prédicateur, ne viennent en moi qu’après l’homme. Et l’homme est

enraciné dans sa famille et dans son œuvre, enraciné de telle façon que

l’idée n’était jamais venue ni à moi, ni à aucun des miens, de ceux de

la petite famille ou de la grande, que je puisse partir pour longtemps.

Autrefois, à travers la France, l’Alsace, la Belgique, la Suisse,

j’avais entrepris quelques tournées de prédications et conférences

toujours suivies du plus encourageant succès. Mais les deuils de

famille, le travail de plus en plus considérable, à Paris, dans l’œuvre

religieuse, sociale, éducationnelle, avaient peu à peu restreint le

nombre des tournées. Aucune d’elles d’ailleurs n’avait jamais duré plus

d’une quinzaine. Finalement elles s’étaient réduites à deux ou trois

jours. Encore, ces absences si brèves ne se produisaient-elles qu’à de

longs intervalles. J’étais donc devenu l’homme qui ne part jamais;

l’homme dont c’est le devoir de rester là, toujours. Ainsi pensaient mes

amis autour de moi et même certains en Amérique. La revue «Craftsman» de

Syracuse[1], ayant entendu parler de mon voyage probable en Amérique, en

manifesta de l’étonnement, un étonnement amical certainement, mais un

étonnement réel. «Laissez, disait-elle, cet homme où il vit: on ne

déracine pas les chênes pour les promener.»

[1] Syracuse, État de New-York.

En moi-même la clarté s’était faite sur ce point: devais-je ou non aller

en Amérique? Ma règle de conduite a toujours été de porter mon ouvrage

de semeur, sur les points où je découvrais de la bonne terre. Les

lettres et les visites que je recevais d’Amérique avaient créé en moi la

conviction qu’un champ immense et réceptif était ouvert, au-delà de

l’Océan, aux idées pour lesquelles je luttais et vivais dans mon pays.

Or, quiconque peut recevoir de nous, peut aussi nous donner. Toutes les

relations entre les esprits des hommes, reposent sur l’échange mutuel.

J’étais certain que si j’avais un message pour l’Amérique, elle en avait

un autre pour moi, un message qui, dans la suite, pourrait avoir la plus

grande influence sur mon activité dans ma patrie. Donc je devais partir,

et j’y étais intérieurement décidé.

Mais dans ces sortes de décisions, il convient de se consulter avec les

siens. Je fis donc part de mes projets à mes paroissiens, qui me

comprirent et m’encouragèrent de leurs vœux.

Puis je consultai ma famille, ma femme et mes enfants. Si des enfants

doivent être privés pendant plusieurs mois de la présence de leur père,

n’est-il pas juste qu’ils sachent un peu pourquoi? Comme ils ont une

privation à s’imposer, on peut bien leur offrir une explication.

Je me rappellerai toujours ce petit conciliabule, en Touraine, sous les

beaux cèdres de la Commanderie[2]. Ma femme, mes deux filles, mon petit

Jean étaient près de moi. Les rayons du soleil se jouaient à nos pieds,

parmi les ombres mouvantes des branches. J’expliquai que j’avais de la

peine à me séparer de mes chéris; mais que j’avais, pour visiter

l’Amérique, de si fortes raisons que je pouvais bien dire que Dieu

lui-même m’y appelait. Tout le monde dit: «Oui, Papa, tu dois y aller,

et nous ferons de notre mieux afin de te rendre l’absence facile». Puis

nous eûmes une courte et bonne prière, pour placer toutes choses et

nous-mêmes entre les mains de Dieu.

[2] C’est le nom de la campagne amie où nous étions alors.

* * * * *

J’avais deux océans à traverser: l’Atlantique et la grammaire anglaise.

Chaque fois que je m’étais aventuré dans les eaux anglaises, j’étais

revenu découragé. Impossible d’apprendre et surtout de prononcer cette

langue. C’est ici que je compris à quel point pour les études et toutes

sortes de travaux, l’amour et la nécessité sont d’un secours puissant.

Avant mes projets de voyage en Amérique, j’apprenais l’anglais par

simple curiosité. Mais depuis que l’idée d’aller en Amérique me hantait,

je l’apprenais par amour, par un vrai et profond amour pour ce peuple

encore invisible à mes yeux, mais que je pressentais digne d’être

beaucoup aimé. Subitement l’anglais me parut un langage délicieux.

L’entendre parler, le lire était mon occupation favorite. Mes

professeurs, dont je me rappelle surtout le Virginien Mac Bryde,

n’avaient qu’à se louer de mon assiduité. Et cependant, au milieu de

quelles constantes interruptions je travaillais! Jamais rien de

régulier. Toujours à la merci de l’imprévu du ministère, ou de quelque

visiteur importun. Au sein de mes tribulations, je songeais aux Juifs

rebâtissant Jérusalem après l’exil et tenant d’une main la truelle, de

l’autre la lance. Bien souvent, le soir, fatigué par une longue journée,

je me sentais découragé. L’anglais allait moins bien. Je me disais: «je

ne l’apprendrai jamais.» Mais le lendemain je recommençais avec une

ardeur nouvelle. Sociable comme je le suis, il m’eut paru intolérable de

voyager dans un pays sans en parler, ni en comprendre la langue. C’était

la condamnation au rôle de sourd et muet. Ensuite, quoiqu’il eût été

entendu, en principe, que je ferais en Amérique des conférences

françaises, ceux de mes amis qui s’intéressaient le plus vivement à ma

venue, déclaraient qu’à moins de parler anglais, je ne me mettrais pas

en contact avec le peuple américain lui-même, mais seulement avec

certains auditoires select. Coûte que coûte, il fallait donc vaincre cet

obstacle de la langue. Ceux que je désirais atteindre, c’était la foule

des auditeurs, tels qu’on les voit mêlés dans les réunions où

s’assemblent tous les éléments d’une population. A Paris, quelques amis

d’une extrême prudence me disaient: «surtout ne vous laissez pas aller à

parler anglais en public, vous vous rendriez ridicule». Des lettres de

Genève m’avertissaient dans le même sens. Je crus mieux de déférer au

désir de ceux qui m’écrivaient: «Parlez-nous anglais, si pauvres que

soient vos moyens en cette langue, pourvu que vous vous fassiez

comprendre.» Et je continuai à me jeter dans l’anglais à corps perdu.

Comme je me débattais en des difficultés sans cesse renaissantes, je

reçus la visite de l’acteur Delorme, du Théâtre de la Renaissance. Il

venait m’offrir des leçons de diction en français, comme il en avait

donné à beaucoup de mes collègues de l’Église protestante et catholique.

Je lui dis: «Retro Satanas!» et lui citai la parole de Gœthe: «Oui, un

comédien peut donner des leçons à un pasteur, si le pasteur est lui-même

un comédien.» Comme il tenait déjà la porte, tout navré de ma réception,

il dit quelques mots en anglais:--Vous savez l’anglais, lui dis-je.--Non

seulement je sais l’anglais, mais j’ai joué Shakespeare aux

États-Unis.--Alors vous êtes l’homme qu’il me faut, lui déclarai-je, en

le ramenant dans mon bureau. Séance tenante il me donna la première

leçon d’improvisation anglaise. Il m’habitua à la prononciation des

mots, tel que le comporte le discours public. Et pendant les vacances, à

la campagne, nous eûmes ensemble des séances de travail qui durèrent du

matin jusqu’au soir et pendant lesquelles j’adressais à mon infatigable

et scrupuleux auditeur, des conférences, sermons, speeches de toute

nature, m’efforçant de faire passer d’une langue dans l’autre le

répertoire total de mes idées. Dans mes moments de loisir, je me parlais

anglais à moi-même, et je finis par penser en anglais.

Vers le cœur de l'Amérique · 第 8 / 55 题