Winckelmann nommé Président des antiquités de Rome, et plus tard
_scrittore greco_, à la bibliothèque du Vatican.--Il publie son
_Histoire de l'art_.--Critiques que lui attire cet
ouvrage.--Mystification à laquelle il se trouve exposé.--Autres
ouvrages de Winckelmann.
1763--1767
Le 11 avril 1763, Winckelmann fut nommé à la place de Président des
antiquités de Rome, devenue vacante par suite de la mort de l'abbé
Venuti. «Cette place, qui ne demande aucun travail, est honorable et
rapporte cent soixante écus par an; de sorte que j'ai ici mon existence
assurée pour le reste de ma vie; car, avec le double, je ne pourrais pas
faire à Dresde ce que je fais ici avec cette somme. Le cardinal m'en
donne autant, sans compter les autres agréments dont je jouis. Et si,
par la suite, je puis parvenir à un emploi de _scrittore_ du Vatican, je
ne changerais pas mon sort contre celui d'an conseiller intime en
Allemagne; car je jouis ici d'une liberté entière, et personne ne
s'ingère à me demander ce que je fais[563].»
L'emploi de _Scrittore greco_, qui rapportait dix-sept écus par mois,
lui fut donné le 3 septembre 1765, à la recommandation de son excellent
protecteur le cardinal Albani, qui était devenu bibliothécaire du
Vatican, après la mort du cardinal Passionei.
Avant de prendre possession de ce dernier emploi, Winckelmann avait fait
paraître en allemand, à Dresde, à la fin de 1763 et au commencement de
1764, son _Histoire de l'art_. Cette publication, en mettant le sceau à
sa réputation, souleva, comme il arrive toujours, plus d'une critique.
Notre auteur était de la race irritable des poëtes et des artistes; il
fut donc vivement blessé de quelques observations dont la justesse ne
pouvait lui échapper. Ces remarques lui étaient d'autant plus sensibles,
qu'elles émanaient de ses compatriotes Lessing et Klotz, et qu'elles
avaient été publiées par eux, en latin, dans les _Acta litteraria_,
recueil fort répandu alors à Rome[564]. Il se mit incontinent à revoir
et améliorer son œuvre. Mais il était toujours en crainte: «Que
d'erreurs, que de contre-sens n'aura-t-on pas tirés de mon _Histoire de
l'art_, écrivait-il à Franken, à la fin de décembre 1763[565].» Peu à
peu, il ajouta des passages considérables à cette histoire, et les
publia, également en allemand et à Dresde, en 1767, en attendant qu'il
fît paraître une seconde édition de ce grand ouvrage, à laquelle il ne
cessait de travailler. Il reconnaissait avec modestie «qu'il n'était pas
encore en état d'écrire, lorsqu'il avait commencé ce travail: ses idées
n'y étaient pas assez liées; il manquait souvent les transitions
nécessaires de l'une à l'autre, ce qui fait la partie essentielle de
l'art d'écrire. Les preuves n'avaient pas toujours toute la force
qu'elles auraient pu avoir, et il aurait pu s'exprimer quelquefois avec
plus de chaleur. Son grand ouvrage italien (_I Monumenti inediti_)
l'avait instruit de ces défauts, et le Tout-Puissant avait répandu sur
lui ses bénédictions et ses faveurs[566].»
Mais les corrections et améliorations qu'il introduisit dans son
_Histoire de l'art_ ne purent lui faire oublier la mystification que lui
avait infligée un artiste, qu'il avait considéré longtemps comme son
ami. Dès son arrivée à Rome, notre Saxon avait rencontré, dans l'atelier
de Raphaël Mengs, un jeune homme nommé Jean Casanova[567], peintre
médiocre d'histoire et de portraits, mais dessinateur assez habile, et
s'occupant volontiers de recherches archéologiques. Winckelmann lui
avait confié l'exécution de plusieurs dessins de monuments antiques,
destinés à être gravés dans son _Histoire de l'art_. Mais, soit qu'ils
différassent d'opinion sur certains points, soit que Casanova ait cru
avoir à se plaindre de notre antiquaire, toujours est-il qu'il résolut
de s'en venger, en l'exposant à la risée des savants de tous les pays,
charmés de pouvoir trouver à gloser sur le Président des antiquités de
Rome. Il l'attaqua donc par son côté sensible, en rendant suspecte cette
finesse de tact dont Winckelmann était si fier. Pour y parvenir
sûrement, Casanova composa en secret plusieurs tableaux, dans lesquels
il imita, de manière à s'y méprendre, les peintures d'Herculanum. On
informa sous main Winckelmann que de nouvelles et importantes
découvertes venaient d'être faites. Sa curiosité étant ainsi excitée, on
l'amena avec mystère à venir les voir, et on les lui vanta comme de
véritables chefs-d'œuvre. On lui en raconta l'origine, en lui disant
qu'elles venaient d'être découvertes près de Rome par un gentilhomme
français, le chevalier Diel, né à Marsilly, en Normandie, et premier
lieutenant aux grenadiers des gardes du roi de France. Winckelmann, qui
désirait avoir des renseignements plus précis et plus authentiques,
chercha à s'aboucher avec l'heureux possesseur de ces peintures. Mais on
lui fit savoir, avec les mêmes précautions, que le chevalier Diel était
mort à Rome subitement, dans le mois d'août 1761, sans avoir laissé
aucune explication sur sa précieuse trouvaille. Il fut ainsi amené à
donner dans le panneau, et fit de ces peintures une description
emphatique, qu'il inséra dans son _Histoire de l'art_. À peine cet
ouvrage eut-il paru, que Casanova s'empressa de se déclarer l'auteur des
peintures, et de réclamer tout l'honneur de leur invention et de leur
exécution. On conçoit facilement la douleur de notre savant et la joie
de ses émules, parmi lesquels le comte de Caylus ne fut pas le dernier
à rendre à l'antiquaire saxon les railleries que celui-ci ne lui avait
pas épargnées, à l'occasion de ses ouvrages sur l'archéologie, et
particulièrement de sa publication des peintures antiques[568].
Cependant, quelque douleur que dût ressentir notre savant ainsi
mystifié, il n'hésita pas à reconnaître publiquement son erreur. Dans
une lettre, du 4 janvier 1765, adressée à son ami Heyne, il le pria de
rendre publique la déclaration qu'il faisait, d'avoir été la dupe d'un
homme qu'il avait considéré jusque-là comme un ami[569].
Tout en corrigeant son _Histoire de l'Art_, Winckelmann songeait à
donner au public un autre ouvrage, dont le projet roulait depuis
longtemps dans son esprit, savoir: un _Traité sur la dépravation du goût
dans les arts et les sciences_[570]. Mais il ne mit pas ce projet à
exécution, et, à sa place, il publia son _Essai d'une allégorie pour
l'art_, œuvre qui lui coûta beaucoup de travail, mais qui ne fut pas
aussi bien accueillie que l'_Histoire des arts du dessin_. Ce livre doit
être considéré, néanmoins, comme un trésor d'érudition; il renferme
d'heureuses idées, et sa lecture, nécessaire à l'archéologue, serait
très-utile aux artistes.
Winckelmann poussait sa passion pour l'antiquité, jusqu'à vouloir faire
connaître tous ses monuments qui, jusqu'alors, n'avaient pas encore été
décrits. Il se mit donc à publier, sous le titre de: _Monumenti antichi
inediti_[571], en deux volumes grand in-folio, deux cent vingt-six
gravures, représentant des statues, des bas-reliefs et d'autres objets,
qui avaient été passés sous silence par Montfaucon et les autres
révélateurs des antiquités grecques et romaines. Il se proposait de
compléter cet ouvrage en y ajoutant une troisième partie, mais on ignore
ce que cette suite est devenue.
Il composa encore un livre sur l'_État actuel des arts et des sciences
en Italie_, et fit beaucoup d'additions au traité _De Pictura veterum_,
de F. Junius, dans l'intention d'en donner une nouvelle édition; mais il
n'eut probablement pas le temps de publier ces ouvrages.