CHAPITRE XLVIII

Bonheur et liberté dont Winckelmann jouissait à Rome.--Ses

_villégiatures_ à Castel-Gandolfo et Porto-d'Anzio.--Son admiration

passionnée de la nature.--Le roi de Prusse essaye de l'attirer à

Berlin. Son désir de revoir l'Allemagne.--Il se met en route pour

ce pays.--Sa tristesse en s'éloignant de Rome.--Il abrège son

voyage et revient de Vienne à Trieste.--Il est assassiné dans cette

ville par un repris de justice.--Ses dispositions

testamentaires.--Monument qui lui est érigé à Rome.--Appréciation

de son influence.

1767--1768

Il fallait à Winckelmann une prodigieuse activité d'esprit pour suffire

à tant de travaux. La vie qu'il menait à Rome, il est vrai, lui laissait

une entière liberté pour l'étude, car sa place de président des

antiquités ne lui prenait pas «six heures de son temps par année,» par

la raison qu'il se reposait sur ses deux assesseurs[572]. Son travail

_de Scrittore Greco_, au Vatican, ne l'occupait pas davantage.--«Le

cardinal Albani, disait-il à Franken, m'en dispensera, et, après tout,

ce n'est pas le travail qu'on exige. Nous sommes ici dans un pays

d'humanité, où chacun fait ce que bon lui semble, pourvu qu'on n'aille

pas crier dans les rues que le Pape est l'antechrist[573].» Il pouvait

donc se livrer en toute sécurité à ses études et à ses recherches

favorites, sans trop se préoccuper de ses fonctions publiques. Au

surplus, pour jouir d'une plus grande liberté, il refusa un canonicat

fort lucratif à la Rotonde _(Santa Maria della Rotonda_, autrefois le

_Panthéon_ d'Agrippa); et bientôt après, vers la fin de 1766, il renonça

volontairement à son emploi de _Scrittore_ au Vatican.

Il prenait toujours le plus grand intérêt aux découvertes de statues,

médailles et autres objets antiques, que le sol de Rome et de sa

campagne renferme en si grande abondance, qu'il suffit presque de le

remuer pour les remettre au jour. Il examinait toutes ces trouvailles,

en discutait, avec les hommes les plus compétents, la signification et

la valeur, et en faisait son profit pour la seconde édition de son

_Histoire de l'Art_, ou pour son ouvrage des _Monumenti inediti_. Il

considérait comme découverte nouvelle d'antiquités, non-seulement les

ouvrages qu'on trouve en faisant des fouilles, mais encore les

éclaircissements nouveaux, donnés sur des figures ou autres monuments

restés jusqu'alors sans explications[574].

Winckelmann suivait le cardinal Albani dans toutes ses _villégiature_.

Ce prélat, qui n'était pas prêtre, aimait à se délasser de ses études

archéologiques, en recevant, soit à sa _villa_ près de Rome, soit à

Porto-d'Anzio ou Castel-Gandolfo, suivant les saisons, la société la

plus élégante.--«Il y a quinze jours que je suis à l'une des plus belles

maisons de campagne de mon maître, écrit Winckelmann de

Castel-Gandolfo[575], c'est un lieu que la toute-puissance et le

prototype de la connaissance de la beauté sublime n'auraient pas pu

rendre plus merveilleux; il y a une grande compagnie de cardinaux, de

prélats, de dames qui sont même très-belles. Le soir, on joue et on

danse; les plus âgés sont spectateurs, et moi, je vais me coucher, pour

me lever au soleil... Le cardinal voudrait pouvoir me faire goûter les

joies du paradis, et Son Éminence veut bien se passer de ma compagnie

pour me laisser à moi-même.»--À Porto-d'Anzio, Winckelmann jouissait

d'une égale liberté, dans un site encore plus admirable.--«C'est là le

lieu de mes délices; c'est là, mon ami, dit-il à Franken[576], que je

voudrais vous voir, pour nous promener ensemble, sans souci et sans

inquiétude, le long de la tranquille mer, sur une côte élevée et

couverte de myrtes, ou bien, pour la regarder sans crainte lorsqu'elle

est en fureur, placés sous une arcade de l'ancien temple de la Fortune,

ou sur le balcon de ma chambre même. Un mois passé dans un pareil

séjour, avec la jouissance de la belle nature et de l'art, qui nourrit

le cœur et l'esprit, surpasse tout ce que l'éclat des cours et leur

bruyant tumulte peuvent nous offrir.»--Ces réflexions révèlent les

sentiments intimes de notre amateur, dont la vie, à Rome, était partagée

entre l'étude de l'art et l'admiration de cette nature incomparable

qu'on ne rencontre que dans ce pays. Elles montrent aussi quel prix il

attachait à son indépendance et à la libre disposition de son temps

selon ses goûts et ses idées.

Cependant, il paraît avoir hésité longtemps avant de prendre le parti de

rester définitivement à Rome. Sa réputation, répandue en Allemagne, lui

attirait, de temps en temps, des propositions faites pour le tenter.

Plusieurs États allemands auraient voulu posséder Winckelmann et le

mettre à la tête de leurs musées et de leurs bibliothèques. Le roi de

Prusse, Frédéric II, aussi jaloux de conquérir les hommes illustres que

les provinces voisines de ses États, fit les plus grands efforts pour

l'attirer à Berlin. En novembre 1765, il lui offrit par un envoyé

spécial, le colonel Quintus Icilius[577], la place de bibliothécaire et

de directeur de son cabinet de médailles et d'antiquités, vacante par la

mort de M. Gautier de la Croze, avec une pension extraordinaire.

Winckelmann avait d'abord accepté cette proposition, et fait connaître

sa détermination à Berlin et à Rome: mais une difficulté qu'il

n'explique pas s'étant présentée, on lui témoigna, au Vatican, beaucoup

plus d'égards qu'il n'avait osé espérer. Le Pape lui fit même faire sous

main, pour le retenir, des offres avantageuses, et le cardinal

Stoppani, qui avait beaucoup d'amitié pour lui, y ajouta une pension

particulière de ses propres fonds, de manière qu'il résolut

définitivement de rester à Rome. «Il se trouvait trop vieux et craignait

de se sentir trop étranger à Berlin; d'ailleurs, il était plus content à

Rome, en faisant lui-même son lit, que d'être décoré du titre de

conseiller privé, et d'avoir deux laquais pour le suivre[578].»

Bien qu'il eût refusé d'aller vivre à Berlin, Winckelmann n'avait pas

renoncé au plaisir de revoir la Saxe, Dresde et Nöthenitz en

particulier. Au mois de février 1768, il croyait pouvoir annoncer à

Franken l'époque où il comptait aller le «surprendre un beau matin.» Il

avait même informé de son départ le prince d'Anhalt-Dessau, qu'il devait

également visiter. Mais il fut obligé de retirer sa parole, ayant été

forcé de rester à Rome pour le passage du grand-duc et de la

grande-duchesse de Toscane, qui retournaient dans leurs États, après

avoir conduit à Naples la future reine des Deux-Siciles. Il commençait

donc à craindre de ne jamais revoir sa patrie; d'autant plus qu'il lui

serait difficile de quitter, pour une année qu'exigeait ce voyage, son

maître et éternel ami, le cardinal Albani, au grand âge qu'il avait. En

outre, on prévoyait la mort du pape Benoît XIV, et comme tous les vœux

paraissaient se réunir en faveur du cardinal Stoppani, bienfaiteur de

notre savant, il ne pouvait pas s'éloigner de Rome sans porter

préjudice à ses intérêts[579].

Cependant, vers la fin de mars 1768, Winckelmann changea encore de

résolution: mettant de côté tous les obstacles qui s'opposaient à son

voyage, il écrivit à Franken pour lui annoncer sa prochaine arrivée à

Nöthenitz; il comptait partir au commencement d'avril, suivant la

permission qu'il en avait obtenue de son maître et du Pape. Il se

proposait de presser sa marche jusqu'à sa première étape, qui serait

chez le prince d'Anhalt-Dessau: il avait l'intention de ne passer qu'en

courant par Dresde, pour se rendre à Dessau, où il devait attendre son

ami Stosch, afin de gagner Brunswick, où il était attendu par le prince

héréditaire; il se proposait ensuite de pousser jusqu'à Berlin. Son âme

n'avait jamais été plus satisfaite qu'en annonçant à son ami sa

prochaine arrivée[580].

Winckelmann quitta Rome, qu'il ne devait plus revoir, le 10 avril 1768,

accompagné du sculpteur Cavaceppi, qui entreprenait ce voyage, tant par

amitié pour lui, qu'afin de rétablir sa santé. Il prit la route du

Tyrol, qui l'avait amené à Rome douze années auparavant. Mais, en

s'éloignant de cette patrie d'adoption, ses idées devenaient sombres, et

il cédait comme à un accès de noire mélancolie. Il paraissait hésiter à

continuer son voyage, et parlait de revenir.--«_Torniamo a Roma._»

Retournons à Rome, répétait-il à son compagnon de route, qui nous a

conservé un journal de ce voyage, depuis leur départ de Rome, jusqu'au

moment où ils se séparèrent à Vienne[581].

La réception enthousiaste qui lui fut faite à Munich, ainsi que dans la

capitale de l'Autriche, les honneurs dont il fut entouré, ne purent

triompher de sa tristesse. Ses pensées se reportaient constamment vers

Rome, où il avait joui pendant si longtemps d'une félicité parfaite:

agité par un secret pressentiment, il craignait de ne plus revoir cette

ville. Cavaceppi raconte, que le prince de Kaunitz ayant, adressé à

Winckelmann les paroles les plus affectueuses, pour le dissuader de

retourner en Italie, ces instances ne servirent qu'à le confirmer dans

sa résolution.--«Nous ne voulûmes plus lui en parler davantage, dit-il,

ayant remarqué qu'il avait les yeux d'un mort.» Il fut donc décidé qu'il

renoncerait à Dresde, Berlin et Hanovre, et, qu'après un court séjour à

Vienne, il serait libre de repartir pour l'Italie. Rassuré par cette

détermination, qui comblait ses vœux les plus ardents, il mit à profit

le temps qu'il dut passer à Vienne, pour examiner la bibliothèque et la

galerie impériale, celle du prince de Lichtenstein, et d'autres

collections particulières. Il revit avec soin le manuscrit de la seconde

édition de son _Histoire de l'art_, qu'il préparait depuis longtemps,

et s'occupa de la traduction française, qui devait paraître en même

temps que le texte.

Enfin, comblé d'honneurs et de présents, il se hâta de se remettre en

route pour sa patrie de prédilection. Il avait eu d'abord l'intention de

se diriger sur Venise par la Carniole, mais il changea son itinéraire,

et résolut de rentrer en Italie par Trieste. Il y arriva dans les

premiers jours de juin 1768.

À peu de distance de cette ville, voyageant à petites journées, selon

l'usage de ce temps, il avait rencontré un Italien, qui n'eut pas de

peine à découvrir son faible: affectant lui-même un grand amour pour les

antiquités, il arracha bientôt au trop confiant voyageur l'énumération

des riches et nombreux cadeaux qu'il avait reçus, ainsi que des monnaies

et médailles en or et en argent, qu'il remportait en Italie. Ce

misérable, nommé Francesco Archangeli, était un repris de justice,

condamné à mort précédemment pour ses méfaits, mais dont la peine avait

été commuée en celle du bannissement perpétuel. En arrivant à Trieste,

il était déjà dans la confiance de Winckelmann, qui lui montra, sans

aucun soupçon, ses médailles et autres objets précieux.

Notre antiquaire voulait s'embarquer à Trieste pour Ancône, et, en

attendant le vaisseau sur lequel il devait traverser l'Adriatique, il

occupait ses loisirs, dans l'hôtellerie où il était descendu, à relire

son vieil Homère, le seul livre qu'il eût emporté avec lui. Dans ses

moments de méditation et de repos, il s'amusait à jouer avec un enfant

de son hôte, qui annonçait beaucoup d'intelligence. Le 8 juin, tandis

qu'il était occupé à écrire à une petite table, Archangeli entra dans sa

chambre. Après lui avoir exprimé ses regrets d'être obligé de le quitter

pour se rendre à Venise, où l'appelaient des affaires importantes, il le

pria de lui montrer une dernière fois ses médailles, afin qu'il pût en

conserver un souvenir plus présent. Winckelmann, sans aucune méfiance, y

consentit de bonne grâce; et comme il se tenait baissé pour ouvrir le

coffre dans lequel elles étaient renfermées, le scélérat le pousse et le

fait tomber, selon les uns, en lui pressant la tête entre le couvercle

et le fond du coffre, selon d'autres, en essayant de l'étrangler avec un

lacet. La victime crie et résiste: alors, pour étouffer ses cris,

l'assassin lui plonge, à cinq reprises différentes, un stylet dans le

ventre. Il l'aurait certainement achevé, si l'enfant, dont nous avons

parlé, n'était venu frapper à la porte de la chambre.

Ce bruit fait fuir Archangeli, sans même lui laisser le temps de voler

les médailles[582]. On s'empresse d'accourir au secours du pauvre

blessé; mais il était frappé à mort, et il ne tarda pas à expirer, après

sept heures d'affreuses souffrances, sans avoir perdu sa présence

d'esprit, après avoir pardonné à son meurtrier, dicté ses dernières

volontés, et reçu les sacrements de l'Église. Par son testament, il

institua le cardinal Albani son légataire universel, et laissa 350

sequins à son graveur Mogali, et 100 autres à l'abbé Pirani.

Ainsi mourut, à cinquante ans et quelques mois, dans toute la force de

son talent, un des hommes qui ont le plus contribué à remettre en

honneur l'étude de l'antique, si décriée dans la première moitié du

dernier siècle.

À Rome, le cardinal Albani, inconsolable de la perte de son ami, voulut

lui faire élever un tombeau digne de sa mémoire, mais l'exécution de ce

projet fut empêchée par le grand âge du prélat, qui mourut en 1779, à

près de quatre-vingt-huit ans. Ce fut un autre ami de l'historien de

l'art, le conseiller Reiffenstein, qui se chargea du soin pieux de lui

ériger, à ses frais, dans le Panthéon, un monument composé d'un

médaillon en marbre, d'après son portrait par Raphaël Mengs, et d'une

inscription latine. Dans les premières années de ce siècle, ce médaillon

a été transféré, ainsi que presque tous ceux qui étaient à la Rotonde,

dans le musée des hommes illustres, au Capitole.

Telle fut la vie et la mort du savant amateur, qui a le mieux connu et

le mieux apprécié la langue et l'art des Grecs. Rien que son _Histoire

des arts du dessin chez les anciens_ ne soit pas exempte d'erreurs,

ainsi qu'il le reconnaît lui-même avec modestie[583]; bien que la

partie consacrée aux Égyptiens, aux Phéniciens, aux Perses, aux

Étrusques et aux autres peuples de la Péninsule italique, soit devenue

fort incomplète, depuis les nouvelles découvertes faites dans ces

contrées, et les beaux travaux de Lanzi et des autres savants modernes,

l'histoire de l'art grec n'a rien perdu de son importance et de sa

valeur. C'est toujours à cette histoire qu'il faudra recourir, lorsqu'on

voudra connaître à fond l'essence de l'art et l'idée du beau chez les

anciens; les attributs et les formes de leurs divinités; le costume des

dieux, des héros, des athlètes et des personnages célèbres; les moyens

mécaniques employés par la statuaire antique; les progrès et le déclin

de cet art chez les Grecs, depuis son origine jusqu'à la domination

romaine en Grèce; chez les Romains, depuis la république jusqu'à son

entière décadence sous les derniers empereurs.

L'influence de Winckelmann sur l'esthétique de l'art a été immense; bien

avant notre David, il dirigea souvent Raphaël Mengs dans la voie que le

peintre des _Horaces_, du _Combat de Romulus et Tatius_, et du

_Léonidas_, a suivie après lui encore de plus près. En Allemagne, son

exemple a ramené des écrivains de premier ordre au goût et à l'étude de

l'art classique. C'est ainsi, par exemple, que le _Laocoon_ de

Lessing[584] a été composé, suivant les idées émises quelques années

avant par Winckelmann, dans son premier ouvrage de l'_Imitation des

artistes grecs_. C'est également dans les œuvres de Winckelmann, que le

savant Heyne puisa l'idée de ses dissertations sur la mythologie, qui

ont eu tant de retentissement dans le monde des érudits. L'illustre

Gœthe lui-même n'a pas échappé à l'influence de notre antiquaire, et son

ouvrage, _Winckelmann et son siècle_, publié en 1805, prouve

l'impression profonde produite, sur les intelligences les plus élevées,

par les idées du grand amateur saxon. Enfin, l'art allemand, tel que

l'entendaient et le pratiquaient les peintres et les sculpteurs de ce

pays, dans la dernière moitié du siècle précédent, jusqu'au commencement

du nôtre, a dû à Winckelmann ses plus puissantes inspirations[585].

Aujourd'hui, son influence a beaucoup diminué dans sa patrie; la

nouvelle école allemande affecte de mépriser l'art des Grecs, pour

mettre à sa place un art purement germanique. L'avenir dira si

l'originalité de ces tentatives aura réussi à faire oublier les

divinités et les héros de Phidias, de Praxitèle et de Lysippe. Quant à

nous, sans critiquer ces œuvres nouvelles, dont quelques-unes sont

marquées au coin d'un véritable talent, aux forêts d'Odin, aux vieilles

forteresses féodales, aux rois et aux guerriers des Niebelungen, nous

préférons le Parnasse, le Taygète, les Ruines d'Athènes, l'Apollon du

Belvédère, le Laocoon, la Niobé, la Vénus de Milo, l'Amazone blessée, le

Lutteur, le Gladiateur mourant, et nous appliquerons à l'art des Grecs,

ce qu'un de nos poëtes a si bien dit du vieil Homère, dans ces vers que

Winckelmann n'aurait pas désavoués:

«Trois mille ans ont passé sur le tombeau d'Homère,

Et depuis trois mille ans, Homère respecté,

Est jeune encor de gloire et d'immortalité.»

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 88 / 92 题