Bonheur et liberté dont Winckelmann jouissait à Rome.--Ses
_villégiatures_ à Castel-Gandolfo et Porto-d'Anzio.--Son admiration
passionnée de la nature.--Le roi de Prusse essaye de l'attirer à
Berlin. Son désir de revoir l'Allemagne.--Il se met en route pour
ce pays.--Sa tristesse en s'éloignant de Rome.--Il abrège son
voyage et revient de Vienne à Trieste.--Il est assassiné dans cette
ville par un repris de justice.--Ses dispositions
testamentaires.--Monument qui lui est érigé à Rome.--Appréciation
de son influence.
1767--1768
Il fallait à Winckelmann une prodigieuse activité d'esprit pour suffire
à tant de travaux. La vie qu'il menait à Rome, il est vrai, lui laissait
une entière liberté pour l'étude, car sa place de président des
antiquités ne lui prenait pas «six heures de son temps par année,» par
la raison qu'il se reposait sur ses deux assesseurs[572]. Son travail
_de Scrittore Greco_, au Vatican, ne l'occupait pas davantage.--«Le
cardinal Albani, disait-il à Franken, m'en dispensera, et, après tout,
ce n'est pas le travail qu'on exige. Nous sommes ici dans un pays
d'humanité, où chacun fait ce que bon lui semble, pourvu qu'on n'aille
pas crier dans les rues que le Pape est l'antechrist[573].» Il pouvait
donc se livrer en toute sécurité à ses études et à ses recherches
favorites, sans trop se préoccuper de ses fonctions publiques. Au
surplus, pour jouir d'une plus grande liberté, il refusa un canonicat
fort lucratif à la Rotonde _(Santa Maria della Rotonda_, autrefois le
_Panthéon_ d'Agrippa); et bientôt après, vers la fin de 1766, il renonça
volontairement à son emploi de _Scrittore_ au Vatican.
Il prenait toujours le plus grand intérêt aux découvertes de statues,
médailles et autres objets antiques, que le sol de Rome et de sa
campagne renferme en si grande abondance, qu'il suffit presque de le
remuer pour les remettre au jour. Il examinait toutes ces trouvailles,
en discutait, avec les hommes les plus compétents, la signification et
la valeur, et en faisait son profit pour la seconde édition de son
_Histoire de l'Art_, ou pour son ouvrage des _Monumenti inediti_. Il
considérait comme découverte nouvelle d'antiquités, non-seulement les
ouvrages qu'on trouve en faisant des fouilles, mais encore les
éclaircissements nouveaux, donnés sur des figures ou autres monuments
restés jusqu'alors sans explications[574].
Winckelmann suivait le cardinal Albani dans toutes ses _villégiature_.
Ce prélat, qui n'était pas prêtre, aimait à se délasser de ses études
archéologiques, en recevant, soit à sa _villa_ près de Rome, soit à
Porto-d'Anzio ou Castel-Gandolfo, suivant les saisons, la société la
plus élégante.--«Il y a quinze jours que je suis à l'une des plus belles
maisons de campagne de mon maître, écrit Winckelmann de
Castel-Gandolfo[575], c'est un lieu que la toute-puissance et le
prototype de la connaissance de la beauté sublime n'auraient pas pu
rendre plus merveilleux; il y a une grande compagnie de cardinaux, de
prélats, de dames qui sont même très-belles. Le soir, on joue et on
danse; les plus âgés sont spectateurs, et moi, je vais me coucher, pour
me lever au soleil... Le cardinal voudrait pouvoir me faire goûter les
joies du paradis, et Son Éminence veut bien se passer de ma compagnie
pour me laisser à moi-même.»--À Porto-d'Anzio, Winckelmann jouissait
d'une égale liberté, dans un site encore plus admirable.--«C'est là le
lieu de mes délices; c'est là, mon ami, dit-il à Franken[576], que je
voudrais vous voir, pour nous promener ensemble, sans souci et sans
inquiétude, le long de la tranquille mer, sur une côte élevée et
couverte de myrtes, ou bien, pour la regarder sans crainte lorsqu'elle
est en fureur, placés sous une arcade de l'ancien temple de la Fortune,
ou sur le balcon de ma chambre même. Un mois passé dans un pareil
séjour, avec la jouissance de la belle nature et de l'art, qui nourrit
le cœur et l'esprit, surpasse tout ce que l'éclat des cours et leur
bruyant tumulte peuvent nous offrir.»--Ces réflexions révèlent les
sentiments intimes de notre amateur, dont la vie, à Rome, était partagée
entre l'étude de l'art et l'admiration de cette nature incomparable
qu'on ne rencontre que dans ce pays. Elles montrent aussi quel prix il
attachait à son indépendance et à la libre disposition de son temps
selon ses goûts et ses idées.
Cependant, il paraît avoir hésité longtemps avant de prendre le parti de
rester définitivement à Rome. Sa réputation, répandue en Allemagne, lui
attirait, de temps en temps, des propositions faites pour le tenter.
Plusieurs États allemands auraient voulu posséder Winckelmann et le
mettre à la tête de leurs musées et de leurs bibliothèques. Le roi de
Prusse, Frédéric II, aussi jaloux de conquérir les hommes illustres que
les provinces voisines de ses États, fit les plus grands efforts pour
l'attirer à Berlin. En novembre 1765, il lui offrit par un envoyé
spécial, le colonel Quintus Icilius[577], la place de bibliothécaire et
de directeur de son cabinet de médailles et d'antiquités, vacante par la
mort de M. Gautier de la Croze, avec une pension extraordinaire.
Winckelmann avait d'abord accepté cette proposition, et fait connaître
sa détermination à Berlin et à Rome: mais une difficulté qu'il
n'explique pas s'étant présentée, on lui témoigna, au Vatican, beaucoup
plus d'égards qu'il n'avait osé espérer. Le Pape lui fit même faire sous
main, pour le retenir, des offres avantageuses, et le cardinal
Stoppani, qui avait beaucoup d'amitié pour lui, y ajouta une pension
particulière de ses propres fonds, de manière qu'il résolut
définitivement de rester à Rome. «Il se trouvait trop vieux et craignait
de se sentir trop étranger à Berlin; d'ailleurs, il était plus content à
Rome, en faisant lui-même son lit, que d'être décoré du titre de
conseiller privé, et d'avoir deux laquais pour le suivre[578].»
Bien qu'il eût refusé d'aller vivre à Berlin, Winckelmann n'avait pas
renoncé au plaisir de revoir la Saxe, Dresde et Nöthenitz en
particulier. Au mois de février 1768, il croyait pouvoir annoncer à
Franken l'époque où il comptait aller le «surprendre un beau matin.» Il
avait même informé de son départ le prince d'Anhalt-Dessau, qu'il devait
également visiter. Mais il fut obligé de retirer sa parole, ayant été
forcé de rester à Rome pour le passage du grand-duc et de la
grande-duchesse de Toscane, qui retournaient dans leurs États, après
avoir conduit à Naples la future reine des Deux-Siciles. Il commençait
donc à craindre de ne jamais revoir sa patrie; d'autant plus qu'il lui
serait difficile de quitter, pour une année qu'exigeait ce voyage, son
maître et éternel ami, le cardinal Albani, au grand âge qu'il avait. En
outre, on prévoyait la mort du pape Benoît XIV, et comme tous les vœux
paraissaient se réunir en faveur du cardinal Stoppani, bienfaiteur de
notre savant, il ne pouvait pas s'éloigner de Rome sans porter
préjudice à ses intérêts[579].
Cependant, vers la fin de mars 1768, Winckelmann changea encore de
résolution: mettant de côté tous les obstacles qui s'opposaient à son
voyage, il écrivit à Franken pour lui annoncer sa prochaine arrivée à
Nöthenitz; il comptait partir au commencement d'avril, suivant la
permission qu'il en avait obtenue de son maître et du Pape. Il se
proposait de presser sa marche jusqu'à sa première étape, qui serait
chez le prince d'Anhalt-Dessau: il avait l'intention de ne passer qu'en
courant par Dresde, pour se rendre à Dessau, où il devait attendre son
ami Stosch, afin de gagner Brunswick, où il était attendu par le prince
héréditaire; il se proposait ensuite de pousser jusqu'à Berlin. Son âme
n'avait jamais été plus satisfaite qu'en annonçant à son ami sa
prochaine arrivée[580].
Winckelmann quitta Rome, qu'il ne devait plus revoir, le 10 avril 1768,
accompagné du sculpteur Cavaceppi, qui entreprenait ce voyage, tant par
amitié pour lui, qu'afin de rétablir sa santé. Il prit la route du
Tyrol, qui l'avait amené à Rome douze années auparavant. Mais, en
s'éloignant de cette patrie d'adoption, ses idées devenaient sombres, et
il cédait comme à un accès de noire mélancolie. Il paraissait hésiter à
continuer son voyage, et parlait de revenir.--«_Torniamo a Roma._»
Retournons à Rome, répétait-il à son compagnon de route, qui nous a
conservé un journal de ce voyage, depuis leur départ de Rome, jusqu'au
moment où ils se séparèrent à Vienne[581].
La réception enthousiaste qui lui fut faite à Munich, ainsi que dans la
capitale de l'Autriche, les honneurs dont il fut entouré, ne purent
triompher de sa tristesse. Ses pensées se reportaient constamment vers
Rome, où il avait joui pendant si longtemps d'une félicité parfaite:
agité par un secret pressentiment, il craignait de ne plus revoir cette
ville. Cavaceppi raconte, que le prince de Kaunitz ayant, adressé à
Winckelmann les paroles les plus affectueuses, pour le dissuader de
retourner en Italie, ces instances ne servirent qu'à le confirmer dans
sa résolution.--«Nous ne voulûmes plus lui en parler davantage, dit-il,
ayant remarqué qu'il avait les yeux d'un mort.» Il fut donc décidé qu'il
renoncerait à Dresde, Berlin et Hanovre, et, qu'après un court séjour à
Vienne, il serait libre de repartir pour l'Italie. Rassuré par cette
détermination, qui comblait ses vœux les plus ardents, il mit à profit
le temps qu'il dut passer à Vienne, pour examiner la bibliothèque et la
galerie impériale, celle du prince de Lichtenstein, et d'autres
collections particulières. Il revit avec soin le manuscrit de la seconde
édition de son _Histoire de l'art_, qu'il préparait depuis longtemps,
et s'occupa de la traduction française, qui devait paraître en même
temps que le texte.
Enfin, comblé d'honneurs et de présents, il se hâta de se remettre en
route pour sa patrie de prédilection. Il avait eu d'abord l'intention de
se diriger sur Venise par la Carniole, mais il changea son itinéraire,
et résolut de rentrer en Italie par Trieste. Il y arriva dans les
premiers jours de juin 1768.
À peu de distance de cette ville, voyageant à petites journées, selon
l'usage de ce temps, il avait rencontré un Italien, qui n'eut pas de
peine à découvrir son faible: affectant lui-même un grand amour pour les
antiquités, il arracha bientôt au trop confiant voyageur l'énumération
des riches et nombreux cadeaux qu'il avait reçus, ainsi que des monnaies
et médailles en or et en argent, qu'il remportait en Italie. Ce
misérable, nommé Francesco Archangeli, était un repris de justice,
condamné à mort précédemment pour ses méfaits, mais dont la peine avait
été commuée en celle du bannissement perpétuel. En arrivant à Trieste,
il était déjà dans la confiance de Winckelmann, qui lui montra, sans
aucun soupçon, ses médailles et autres objets précieux.
Notre antiquaire voulait s'embarquer à Trieste pour Ancône, et, en
attendant le vaisseau sur lequel il devait traverser l'Adriatique, il
occupait ses loisirs, dans l'hôtellerie où il était descendu, à relire
son vieil Homère, le seul livre qu'il eût emporté avec lui. Dans ses
moments de méditation et de repos, il s'amusait à jouer avec un enfant
de son hôte, qui annonçait beaucoup d'intelligence. Le 8 juin, tandis
qu'il était occupé à écrire à une petite table, Archangeli entra dans sa
chambre. Après lui avoir exprimé ses regrets d'être obligé de le quitter
pour se rendre à Venise, où l'appelaient des affaires importantes, il le
pria de lui montrer une dernière fois ses médailles, afin qu'il pût en
conserver un souvenir plus présent. Winckelmann, sans aucune méfiance, y
consentit de bonne grâce; et comme il se tenait baissé pour ouvrir le
coffre dans lequel elles étaient renfermées, le scélérat le pousse et le
fait tomber, selon les uns, en lui pressant la tête entre le couvercle
et le fond du coffre, selon d'autres, en essayant de l'étrangler avec un
lacet. La victime crie et résiste: alors, pour étouffer ses cris,
l'assassin lui plonge, à cinq reprises différentes, un stylet dans le
ventre. Il l'aurait certainement achevé, si l'enfant, dont nous avons
parlé, n'était venu frapper à la porte de la chambre.
Ce bruit fait fuir Archangeli, sans même lui laisser le temps de voler
les médailles[582]. On s'empresse d'accourir au secours du pauvre
blessé; mais il était frappé à mort, et il ne tarda pas à expirer, après
sept heures d'affreuses souffrances, sans avoir perdu sa présence
d'esprit, après avoir pardonné à son meurtrier, dicté ses dernières
volontés, et reçu les sacrements de l'Église. Par son testament, il
institua le cardinal Albani son légataire universel, et laissa 350
sequins à son graveur Mogali, et 100 autres à l'abbé Pirani.
Ainsi mourut, à cinquante ans et quelques mois, dans toute la force de
son talent, un des hommes qui ont le plus contribué à remettre en
honneur l'étude de l'antique, si décriée dans la première moitié du
dernier siècle.
À Rome, le cardinal Albani, inconsolable de la perte de son ami, voulut
lui faire élever un tombeau digne de sa mémoire, mais l'exécution de ce
projet fut empêchée par le grand âge du prélat, qui mourut en 1779, à
près de quatre-vingt-huit ans. Ce fut un autre ami de l'historien de
l'art, le conseiller Reiffenstein, qui se chargea du soin pieux de lui
ériger, à ses frais, dans le Panthéon, un monument composé d'un
médaillon en marbre, d'après son portrait par Raphaël Mengs, et d'une
inscription latine. Dans les premières années de ce siècle, ce médaillon
a été transféré, ainsi que presque tous ceux qui étaient à la Rotonde,
dans le musée des hommes illustres, au Capitole.
Telle fut la vie et la mort du savant amateur, qui a le mieux connu et
le mieux apprécié la langue et l'art des Grecs. Rien que son _Histoire
des arts du dessin chez les anciens_ ne soit pas exempte d'erreurs,
ainsi qu'il le reconnaît lui-même avec modestie[583]; bien que la
partie consacrée aux Égyptiens, aux Phéniciens, aux Perses, aux
Étrusques et aux autres peuples de la Péninsule italique, soit devenue
fort incomplète, depuis les nouvelles découvertes faites dans ces
contrées, et les beaux travaux de Lanzi et des autres savants modernes,
l'histoire de l'art grec n'a rien perdu de son importance et de sa
valeur. C'est toujours à cette histoire qu'il faudra recourir, lorsqu'on
voudra connaître à fond l'essence de l'art et l'idée du beau chez les
anciens; les attributs et les formes de leurs divinités; le costume des
dieux, des héros, des athlètes et des personnages célèbres; les moyens
mécaniques employés par la statuaire antique; les progrès et le déclin
de cet art chez les Grecs, depuis son origine jusqu'à la domination
romaine en Grèce; chez les Romains, depuis la république jusqu'à son
entière décadence sous les derniers empereurs.
L'influence de Winckelmann sur l'esthétique de l'art a été immense; bien
avant notre David, il dirigea souvent Raphaël Mengs dans la voie que le
peintre des _Horaces_, du _Combat de Romulus et Tatius_, et du
_Léonidas_, a suivie après lui encore de plus près. En Allemagne, son
exemple a ramené des écrivains de premier ordre au goût et à l'étude de
l'art classique. C'est ainsi, par exemple, que le _Laocoon_ de
Lessing[584] a été composé, suivant les idées émises quelques années
avant par Winckelmann, dans son premier ouvrage de l'_Imitation des
artistes grecs_. C'est également dans les œuvres de Winckelmann, que le
savant Heyne puisa l'idée de ses dissertations sur la mythologie, qui
ont eu tant de retentissement dans le monde des érudits. L'illustre
Gœthe lui-même n'a pas échappé à l'influence de notre antiquaire, et son
ouvrage, _Winckelmann et son siècle_, publié en 1805, prouve
l'impression profonde produite, sur les intelligences les plus élevées,
par les idées du grand amateur saxon. Enfin, l'art allemand, tel que
l'entendaient et le pratiquaient les peintres et les sculpteurs de ce
pays, dans la dernière moitié du siècle précédent, jusqu'au commencement
du nôtre, a dû à Winckelmann ses plus puissantes inspirations[585].
Aujourd'hui, son influence a beaucoup diminué dans sa patrie; la
nouvelle école allemande affecte de mépriser l'art des Grecs, pour
mettre à sa place un art purement germanique. L'avenir dira si
l'originalité de ces tentatives aura réussi à faire oublier les
divinités et les héros de Phidias, de Praxitèle et de Lysippe. Quant à
nous, sans critiquer ces œuvres nouvelles, dont quelques-unes sont
marquées au coin d'un véritable talent, aux forêts d'Odin, aux vieilles
forteresses féodales, aux rois et aux guerriers des Niebelungen, nous
préférons le Parnasse, le Taygète, les Ruines d'Athènes, l'Apollon du
Belvédère, le Laocoon, la Niobé, la Vénus de Milo, l'Amazone blessée, le
Lutteur, le Gladiateur mourant, et nous appliquerons à l'art des Grecs,
ce qu'un de nos poëtes a si bien dit du vieil Homère, dans ces vers que
Winckelmann n'aurait pas désavoués:
«Trois mille ans ont passé sur le tombeau d'Homère,
Et depuis trois mille ans, Homère respecté,
Est jeune encor de gloire et d'immortalité.»