CHAPITRE XLVI

Nouveaux voyages à Naples.--Sir W. Hamilton, d'Hancarville, le

baron de Riedesel.--Excursion au Vésuve.--Opuscules composés à

Rome.--Winckelmann sert de _cicerone_ aux étrangers de

distinction.--Son opinion sur les Anglais, les Allemands et les

Français.--Sa correspondance.--Ses regrets, en apprenant la mort du

comte de Bunau.

1762

En acceptant l'emploi de bibliothécaire et de directeur des antiquités

du cardinal Albani, Winckelmann n'avait pas entendu aliéner la liberté

de voyager, qui était, après sa passion pour l'étude et pour

l'antiquité, son goût le plus dominant. Il fit encore deux excursions à

Naples, l'une dans le carnaval de 1762, avec l'un des fils du comte de

Brühl; l'autre, deux années plus tard. Il profita de ces voyages pour

visiter de nouveau les restes d'Herculanum et des monuments antiques des

environs de Naples. Mais étant naturellement enclin à la critique, et à

trouver que les autres antiquaires ne savaient rien à côté de lui, il se

fit à Naples de puissants ennemis, en publiant à Dresde, en 1762, ses

_Lettres au comte de Brühl sur Herculanum_. En 1764, il y ajouta une

_Relation des nouvelles découvertes faites dans cette ville antique_,

avec _seize lettres_[551] écrites à Bianconi sur le même sujet.

Il s'était lié à Naples avec l'ambassadeur d'Angleterre, sir William

Hamilton, qui publiait, en compagnie de d'Hancarville, sous le titre de

_Antiquités étrusques, grecques et romaines_, la description des vases

et autres objets composant son cabinet. En 1767, accompagné du baron de

Riedesel, auteur d'un voyage en Sicile et dans la grande Grèce, il

entreprit l'ascension du Vésuve, pendant une éruption terrible qui

faisait fuir les habitants de Portici. Ils passèrent une nuit sur cette

montagne, firent rôtir des pigeons sur les bords d'un fleuve de feu, et

Winckelmann y soupa nu comme un cyclope[552]. Il aurait voulu visiter la

Calabre, la Sicile et la Grèce; mais sur la fin de sa carrière il

renonça complétement à ce projet.

Le catalogue des pierres gravées composant le cabinet du baron Stosch,

imprimé en français à Florence, en 1760, avait été le premier ouvrage

publié par Winckelmann depuis son arrivée en Italie. En 1761, il fit

paraître à Leipzig ses _Remarques sur l'architecture des anciens_;

quelque temps après, ses _Réflexions sur le sentiment du beau dans les

ouvrages d'art, et sur les moyens de l'acquérir_; et ensuite, _De la

grâce dans les ouvrages d'art_[553].

Mais ces opuscules n'étaient que le prélude de son _Histoire de l'art_,

à laquelle il ne cessait de travailler. Malheureusement, il portait

alors le poids de sa réputation, qui lui attirait plus d'un dérangement

désagréable. Aucun étranger de distinction ne pouvait passer par Rome

sans avoir vu Winckelmann; et, si c'était quelque souverain, prince ou

grand seigneur, sans s'être fait guider par le savant antiquaire,

transformé en véritable _cicerone_. Pour perdre le moins de temps à ces

promenades sans cesse renaissantes, il avait rédigé en italien une

courte notice _de ce qu'il y a de plus intéressant à voir à Rome_[554].

Il était quelquefois l'homme le plus tourmenté qu'il y eût dans cette

ville: par exemple, le prince de Mecklembourg ne voulait pas sortir sans

lui; il devait rester deux heures à table, tandis que quinze minutes lui

suffisaient pour dîner. Le prince régnant d'Anhalt-Dessau voulait qu'il

sortît au moins deux fois par semaine avec lui[555]. Il accompagna de

cette manière le duc d'York, le duc de Brunswick, le grand-duc de

Toscane, et beaucoup d'autres. En général, il préfère les voyageurs

anglais. «Le croiriez-vous, écrit-il à Franken[556], c'est la seule

nation qui soit sage; quels pauvres et tristes personnages ne sont pas,

en général, nos seigneurs allemands qui voyagent, en comparaison des

Anglais!» Cependant, il en cite dans le nombre dont il fut fort

mécontent. «J'ai servi pendant quelques semaines de _cicerone_ à un

certain milord Baltimore, qui est bien l'Anglais le plus singulier que

j'aie vu. Tout l'ennuie et il n'y a eu que l'église de Saint-Pierre et

l'Apollon du Vatican qui lui aient fait quelque plaisir. Il veut aller à

Constantinople, et cela par désespoir. Il m'était devenu tellement à

charge, que j'ai été obligé de lui déclarer nettement ma pensée, et de

ne plus retourner chez lui. Il a trente mille livres sterling à dépenser

par an (750,000 fr.), dont il ne sait pas jouir. L'année dernière, nous

avons eu ici le duc de Roxborough, qui était un homme de la même

trempe[557].» Il dit ailleurs[558], en parlant du cabinet du baron de

Stosch, marchandé par des Anglais: «Ces barbares d'Anglais achètent

tout, et, dans leur pays, personne ne peut parvenir à voir ces trésors.»

Quant aux Français, son opinion ne leur fut presque jamais favorable.

«Cette nation, disait-il[559], n'était pas du tout faite pour

s'appliquer au solide.» Il refusait même de reconnaître le mérite des

savants français les plus éminents. Ainsi, en parlant du père

Montfaucon, il lui reproche d'avoir tout parcouru à la hâte, comme un

vrai Français, tant à Rome qu'ailleurs. Il ajoute que son _Antiquité

expliquée_ fourmille d'erreurs grossières[560]. Néanmoins, il se

radoucit à l'égard du duc de La Rochefoucauld, qui visitait Rome en

compagnie du célèbre physicien Desmarets, et convient que «c'est le

voyageur le plus instruit qu'il connaisse[561].»

Les nombreuses et brillantes relations que sa réputation lui avait

attirées, obligeaient Winckelmann à entretenir une correspondance

active, non-seulement avec ses compatriotes, mais encore avec une foule

de savants et de personnages distingués d'autres pays. Il était

continuellement consulté sur des questions d'archéologie, et la

nécessité de répondre à tant de lettres absorbait, à son grand regret,

une partie de son temps. Ses lettres ont été précieusement recueillies

et publiées après sa mort; elles forment plusieurs volumes, et sont en

général remplies d'intérêt. On y trouve souvent des explications

savantes sur des questions qui se rattachent, soit à l'histoire de

l'art, soit à des découvertes nouvelles de fragments de statues et

d'autres monuments antiques. Mais ce qui en fait le plus grand charme,

c'est la simplicité, la candeur avec laquelle ses sentiments les plus

intimes sont exposés au grand jour. On y voit la pureté de son âme, son

désintéressement, son amour pour l'indépendance, et ce culte de l'étude

et du beau, qui s'alliait si bien en lui avec les pensées les plus

élevées. Parmi ses correspondants habituels, nous retrouvons Franken,

Heyne, le comte de Bunau, le conseiller de Munchausen, le baron de

Riedesel, Gessner, Fuesli, le duc de La Rochefoucauld et d'autres.

Winckelmann avait inspiré à tous ces hommes, si différents par les idées

et la condition sociale, une estime profonde pour son caractère, et une

admiration sincère pour son goût et son érudition.

Il apprit, en mai 1762, la mort de son ancien maître le comte de Bunau:

«Je vous plains, mon ami, écrit-il à Franken, du fond de mon âme,

d'avoir fait cette perte, laquelle vous sera toujours sensible.

Moi-même, je perds la douce satisfaction que je goûtais déjà en quelque

sorte d'avance, de renouveler de vive voix à cet homme rare et précieux,

le fauteur de tout mon bonheur, les sentiments de ma sincère et vive

reconnaissance. Je me représentais la visite imprévue que je me

proposais de lui faire dans sa retraite; maintenant toutes ces illusions

sont évanouies, et qui sait si je pourrai même vous embrasser un jour?

Je songe à lui laisser un monument public de ma reconnaissance

éternelle; mais le temps s'avance, et peut-être que mon âme sera réunie

à la sienne avant que je puisse remplir ce projet[562].»

Ces tristes prévisions devaient malheureusement se réaliser.

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 86 / 92 题