Winckelmann attaché au cardinal Albani.--Notice sur ce prélat, sur
sa villa et ses collections d'antiquités.--Le plafond de Raphaël
Mengs; portraits de Winckelmann.
1759--1762
Winckelmann revint à Rome vers le commencement du printemps 1759, et il
prit alors possession de son emploi auprès du cardinal Albani. Comme ce
prélat fut le plus zélé protecteur de l'historien de l'art, auquel il
rendit les plus grands services, nous croyons devoir entrer dans
quelques détails, puisés à des sources authentiques[541], sur sa vie et
sur les encouragements qu'il ne cessa, pendant sa longue carrière,
d'accorder aux savants et aux artistes.
La famille Albani, originaire de l'Épire, fut obligée de quitter ce pays
dans le seizième siècle, par suite des avanies intolérables que les
Turcs faisaient subir aux chrétiens. Elle vint se fixer en Italie, et
choisit Urbin pour sa résidence. Alexandre Albani naquit dans cette
ville le 13 novembre 1692; à l'âge de huit ans, il suivit ses parents,
qui s'établirent à Rome à l'époque où le cardinal Jean-François Albani
fut élevé à la papauté, sous le nom de Clément XI. Protégé par ce
pontife, il fit de brillantes études de belles-lettres et de
jurisprudence; à seize ans, nommé commandant de la cavalerie légère, il
fut envoyé par le pape, son oncle, pour surveiller les troupes
autrichiennes de Joseph Ier, qui s'étaient emparées de Comacchio.
Rentré à Rome, il reprit ses études, et les termina bientôt avec une
grande distinction. Dès cette fleur de jeunesse, il avait le goût des
arts et de l'antiquité, et il commençait à réunir des statues et des
bas-reliefs, encouragé par Clément XI lui-même, qui subvenait
généreusement aux dépenses occasionnées par ces recherches. Quoique
très-jeune encore, sa réputation s'étendait même au delà des Alpes: son
biographe prétend que le père Montfaucon manifesta le désir de lui
dédier son grand ouvrage; ce qui peut s'expliquer, non-seulement par le
savoir reconnu du jeune Alexandre, mais surtout à cause de la parenté,
qui le rendait cher au souverain pontife et lui donnait beaucoup de
crédit. Après avoir rempli avec succès plusieurs missions importantes en
Italie et en Allemagne, il fut fait cardinal, à l'âge de vingt-huit ans,
par Innocent XIII, sans être encore prêtre. C'est à partir de cette
époque (1721) qu'il reprit à Rome ses études sur l'antiquité, et qu'il
ne discontinua pas, jusqu'à la fin de sa longue carrière[542],
d'accroître la somme de ses connaissances archéologiques et d'épurer son
goût, afin d'acquérir ce jugement fin et délicat que les anciens
exigeaient d'un amateur de l'art:
Judicium subtile videndis artibus illud.
Le cardinal avait une véritable passion pour les vénérables restes de
l'antiquité: il les interrogeait, cherchant à expliquer leur
signification; les relevait et s'efforçait de faire opérer leur
restitution. Par exemple, ayant trouvé dans des fouilles faites sur
l'Aventin une reproduction du célèbre Apollon Sauroctone, il le fit
transporter et restaurer à ses frais avec le plus grand soin. Il réunit
bientôt la plus belle collection d'antiques qu'il y eût à Rome. On
demeurera facilement convaincu de cette assertion si l'on réfléchit que
la plus grande partie des statues, bustes, bas-reliefs et inscriptions
du musée du Capitole provient des dons que fit ce cardinal. Il
s'appliqua également à l'étude de la numismatique et des inscriptions
(_lapides litterati_), et rassembla un grand nombre de médailles et de
pierres ou marbres écrits, tant grecs que latins, et aussi bien païens
que chrétiens. Il les offrit au pape Clément XII, qui les acheta
moyennant soixante-douze mille écus romains (385,200 fr.) et les fit
placer au Vatican et au Capitole.
Après cette cession, le cardinal recommença ses recherches, et eut
bientôt recueilli une nouvelle collection d'inscriptions grecques et
latines, avec une immense quantité de statues, bas-reliefs, sarcophages,
vases, colonnes et autres objets antiques rares et précieux. Il
rassembla également un grand nombre de livres et de manuscrits, dont il
faisait les honneurs avec beaucoup de bonne grâce aux érudits et aux
étrangers qui venaient le visiter[543].
C'est alors que, ne pouvant plus placer tous ces trésors dans son
palais, _alle quattro Fontane_, le cardinal prit la résolution de
construire, à un demi-mille de la porte _Salara_, cette villa fameuse,
restée encore aujourd'hui, en dépit des pertes qu'elle a subies, un
musée antique plus précieux que la plupart des collections du nord de
l'Europe. Il donna lui-même le plan des bâtiments, modèles de bon goût
et d'élégance, que l'architecte Carlo Marchionni éleva sous sa
direction. Mais ce qui ajoute un prix infini à tous les objets qui
ornent cette villa, c'est la participation prise par Winckelmann à leur
placement, et la description qu'il a donnée d'un grand nombre d'entre
eux dans son _Histoire de l'art_ et dans ses _Monumenti inediti_. Nous
n'entreprendrons pas de décrire après lui ces précieux restes de l'art,
échappés à la barbarie des hommes plus encore qu'à la destruction du
temps: il nous suffira de renvoyer, soit aux ouvrages de notre
antiquaire, soit aux notices spéciales qui ont été publiées sur cette
célèbre villa[544].
Elle fut commencée vers 1756, et elle était terminée au commencement de
1758; ce qui paraîtrait peu croyable, vu la grandeur et le soin de la
construction, si Winckelmann ne l'attestait dans ses lettres[545]. C'est
dans son enceinte, au milieu de ses statues, sous ses portiques, à côté
de ses bassins et de ses fontaines, et à l'ombre de ses beaux arbres,
que notre antiquaire passa, de 1758 à 1768, ses heures les plus
heureuses et les mieux remplies. «Que ne pouvez-vous la voir?
écrivait-il à Franken: elle paraît à tous les yeux un chef-d'œuvre de
l'art. Le cardinal est le plus grand antiquaire qu'il y ait au monde; il
produit au jour ce qui était enseveli dans les ténèbres, et le paye avec
une générosité digne dun roi..... Le palais de cette villa est garni
d'une si grande quantité de colonnes de porphyre, de granit et d'albâtre
oriental, qu'elles formaient une espèce de forêt avant qu'elles ne
fussent en place; car j'ai vu jeter les fondations de ce palais. On s'y
rend vers le soir, et l'on s'y promène avec le cardinal comme avec le
moindre particulier[546].»
Le traitement du bibliothécaire, directeur des antiquités du cardinal,
était de cent soixante écus romains (856 fr.) par an; somme fort
modique, et néanmoins suffisante alors à Rome pour assurer une complète
indépendance. «J'élève tous les matins les mains vers celui qui m'a fait
échapper au malheur, et qui m'a conduit dans ce pays, où je jouis
non-seulement de la tranquillité, mais encore de moi-même, et où je puis
vivre et agir selon ma volonté. Je n'ai rien à faire, si ce n'est
d'aller tous les après-dîners avec le cardinal à sa magnifique villa,
qui surpasse tout ce qui a été fait dans les temps modernes, même par
les plus grands rois. Là, je laisse Son Éminence aux personnes qui
viennent la voir, pour aller lire et réfléchir[547].» Ces lectures, ces
méditations dans ce beau lieu, ont inspiré plus d'un passage de
l'_Histoire de l'art_. Souvent aussi, Winckelmann retrouvait à la
_villa_ les savants qu'il affectionnait le plus, et avec lesquels il
prenait plaisir à éclaircir, par la vue des monuments, des points
obscurs de l'archéologie grecque ou romaine. C'étaient Bianchi,
Giacomelli, Baldani, Bottari, Fantoni, et Zaccharia, tous admis dans
l'intimité du cardinal, tous plus ou moins antiquaires, et, comme lui,
voués au culte du beau.
Il eut, également la satisfaction d'y voir son fidèle Mengs travailler à
la composition dont il décora le plafond du cabinet du cardinal. Cet
artiste était alors dans toute la force de son talent, et sa réputation,
répandue en Allemagne et en Espagne aussi bien qu'en Italie, le faisait
considérer comme le premier peintre de l'époque. On voyait en lui un
restaurateur du goût et des belles formes; on trouvait ses inventions
philosophiques, et son exécution était comparée à celle des plus grands
maîtres du seizième siècle. Winckelmann et le cavalier d'Azzara,
ambassadeur d'Espagne à Rome, n'avaient pas peu contribué à élever Mengs
au-dessus de sa véritable valeur. Mais il faut leur rendre cette
justice, que si leurs éloges dépassaient le but, ils avaient néanmoins
raison de préférer les ouvrages de Mengs aux compositions fades,
maniérées et sans aucun caractère, des autres artistes alors en vogue.
Winckelmann exerçait une assez grande influence sur les opinions de
l'artiste saxon: il est facile de s'en convaincre en lisant _les Pensées
sur la beauté et sur le goût dans la peinture_, que Mengs avait dédiées
à son ami, et qu'il publia chez Fuesli, à Zurich, en 1762. Selon
Winckelmann[548], «on trouve dans ce traité des choses qui n'ont encore
été ni pensées, ni dites.»
Raphaël Mengs peignit, à la villa du cardinal, _Apollon sur le Parnasse,
entouré des neuf Muses_; ce plafond passe pour son chef-d'œuvre, et il
réunit en effet au mérite du dessin une très-grande habileté dans la
pratique de la fresque, une ordonnance disposée savamment selon les
données de la mythologie, qualité archéologique, qui en doublait le prix
aux yeux de Winckelmann et de son patron. Ce qui manque à cette œuvre,
c'est l'inspiration et la chaleur: elle est compassée et froide, comme
si le dieu du jour et les Muses eussent été dans le climat glacé des
contrées du Nord.
Avant cette époque, le peintre saxon avait fait le portrait de son ami;
mais nous ignorons la date précise de cet ouvrage. Quelques années plus
tard, en 1764, le portrait de Winckelmann fut de nouveau peint à l'huile
pour un étranger, probablement le cavalier d'Azzara, par Angelica
Kauffmann, dont nous avons parlé ailleurs[549]. Il est représenté à
mi-corps et assis: Angelica le grava elle-même à l'eau-forte; un autre
artiste le reproduisit à la manière noire, et lui fit présent de la
planche. Winckelmann, touché de cet acte de déférence, vante la beauté
de la jeune Allemande, et compare son talent à celui des premiers
maîtres de ce temps[550]. Mais comme elle ne fit pas alors un long
séjour à Rome, il n'en reparle plus dans sa correspondance.