CHAPITRE XLIII

Départ de Winckelmann pour l'Italie.--Il visite Venise et Bologne,

et descend à Rome chez Raphaël Mengs.--Emploi de son temps dans

cette ville.--Il fait la connaissance du cardinal Passionei et

visite les galeries.--Le sculpteur Cavaceppi.--La statue de la

villa Ludovisi.--Sentiments patriotiques de Winckelmann, en

apprenant les malheurs de la Saxe.--Ses études.--Première idée de

son _Histoire de l'art_.--Sa vie, ses amis à Rome.

1755--1758

Vers le milieu de septembre 1755, Winckelmann quitta Dresde pour se

rendre à Rome. Il suivit la route du Tyrol, et se dirigea par Trente sur

Venise. L'aspect de cette ville ne lui plut pas: «Venise, écrivait-il à

son ancien collaborateur de Nöthenitz, en lui faisant la relation de son

voyage[511], est une ville dont la vue étonne au premier abord, mais

cette surprise cesse bientôt.» Il aurait voulu visiter la bibliothèque

de Saint-Marc; mais, en l'absence de Zanetti, conservateur de cette

précieuse collection, notre voyageur dut renoncer à ce projet, et

repartit presque immédiatement. Il resta cinq jours à Bologne dans la

maison du signor Bianconi, médecin et physicien distingué[512], attaché

comme conseiller à la cour de Saxe, qu'il représenta plus tard à Rome,

et pour lequel il avait des lettres de recommandation. Il vit deux

belles bibliothèques, celle de San Salvador, trésor d'anciens

manuscrits, et celle du couvent des Franciscains, qui ne consistait

qu'en livres imprimés. De Bologne, prenant par Ancône et Lorette, il

mit, pour arriver à Rome, onze jours, «que j'ai passés, dit-il[513],

avec beaucoup d'agrément.» Mais on ne devinerait guère, si Winckelmann

ne nous l'apprenait lui-même, quelles étaient les distractions du grave

antiquaire pendant ce voyage. «Les derniers jours, raconte-t-il à son

ami Franken, nous marchâmes presque toujours cinq voitures de compagnie,

de sorte que nous nous trouvions le soir quatorze personnes à table. Il

y avait dans la compagnie un carme de Bohême, qui jouait fort bien du

violon, de sorte que nous dansions, quand le vin était bon[514].» Notre

Saxon ne haïssait pas le jus de la treille, et on retrouve fréquemment,

dans sa correspondance avec Franken, des passages où il se vante de

boire sec, sans eau, à la manière de la vieille Allemagne[515].»

Arrivé à la porte du Peuple, à Rome, le 18 novembre 1755, on lui prit

ses livres, qu'on lui rendit quelques jours après, à l'exception des

œuvres de Voltaire, singulier bréviaire pour un nouveau converti. Il

descendit chez Raphaël Mengs, pour lequel il avait une lettre; cet

artiste lui rendit tous les services d'un véritable ami, et Winckelmann

déclare qu'il n'était nulle part plus content que chez lui. La joie de

notre admirateur de l'antiquité éclate en se voyant à Rome, le rêve de

sa vie entière, le but constant de ses études. «Je me vois libre jusqu'à

présent, écrit-il à Franken, et j'espère de rester libre... Je vis en

artiste; je passe même pour tel dans les endroits où l'on permet aux

jeunes artistes d'étudier, tels que le Capitole, où est le vrai trésor

des antiquités de Rome en sarcophages, bustes, inscriptions, etc.[516],

et l'on peut y passer en toute liberté la journée; on va partout à Rome,

sans cérémonie, car c'est la mode. Je ne dîne qu'avec des artistes

français et allemands... Quoique je ne fasse que parcourir Rome depuis

quinze jours que j'y suis, je n'ai pas encore vu la moitié de ce qu'il y

a à voir, et entre autres aucune bibliothèque.» Il termine sa lettre par

une réflexion, qu'ont pu faire comme lui tous ceux qui se sont mêlés

d'écrire sur les arts et l'antiquité avant d'avoir vu Rome.

«L'expérience m'a appris qu'on ne raisonne que fort mal des ouvrages des

anciens d'après les livres, et je me suis déjà aperçu de plusieurs

erreurs que j'ai commises.» Il signe sa lettre: «Winckelmann, _pittore

sassone di nazione_, comme il est dit dans la permission que j'ai

obtenue pour voir le Capitole.»

Au commencement de 1756, il reçut une lettre du père Rauch, confesseur

du roi de Pologne, laquelle, en lui confirmant la promesse d'une pension

de cent écus, le rassurait sur son avenir. Il reprit alors ses

recherches dans les auteurs classiques, et se mit à fréquenter la

bibliothèque Corsini, rassemblée dans le palais de ce nom à la

_Lungara_, dans le _Trastevere_, par le pape Benoît XIII, et

libéralement ouverte au public. Mais, comme il habitait vis-à-vis de

Raphaël Mengs, _alla trinità dei monti_, où de sa chambre et de toute la

maison il pouvait voir la ville entière, il avait trois quarts de lieue

à faire pour aller à la bibliothèque Corsini, et autant pour revenir, ce

qui le gênait fort. Ayant été reçu en audience par le pape Benoît XIV,

qui lui promit de favoriser ses recherches, il espérait obtenir bientôt

l'accès de la bibliothèque des manuscrits du Vatican, lorsqu'une

personne, qu'il ne nomme pas, le présenta au cardinal Passionei.

Ce prélat, l'un des plus honnêtes, des plus instruits et des plus

aimables de la cour de Rome, jouissait comme savant d'une réputation

européenne. Il était en correspondance avec les écrivains les plus

distingués, et l'on sait que Voltaire lui ayant adressé une lettre en

italien, le cardinal lui répondit en français pour le complimenter sur

la manière dont il écrivait dans une langue étrangère[517]. Il venait de

succéder au docte Quirini[518], dans la place de conservateur en chef de

la bibliothèque du Vatican. La connaissance du cardinal Passionei ne

pouvait qu'être très-utile à un étranger, qui désirait se faire ouvrir

les armoires les plus secrètes de ce grand dépôt sacré, politique et

littéraire. Le cardinal, savant amateur de livres, surtout des

meilleures éditions et des plus belles reliures, possédait lui-même une

bibliothèque aussi précieuse et aussi considérable que celle du comte de

Bunau. Bon juge du mérite de ses interlocuteurs, le prélat comprit, à la

première entrevue, la haute intelligence, le savoir profond de l'ancien

co-recteur de Seehausen. Il le conduisit lui-même dans sa bibliothèque,

«et comme un abbé qui y écrivait voulait ôter son chapeau, et que le

cardinal refusa de s'avancer avant qu'il ne se fût couvert, Son

Excellence me dit qu'on devait bannir tous compliments de la république

des lettres; et pour mieux me prouver cette liberté, il parla longtemps

avec le jeune homme, sans que celui-ci osât toucher à son chapeau. Il

m'a accordé pleine liberté dans sa bibliothèque, où rien n'est fermé,

et où je suis autant à mon aise qu'à Nöthenitz même[519].»

Ainsi accueilli par le cardinal _custode_ de la bibliothèque du Vatican,

Winckelmann espérait obtenir bientôt l'accès de ses trésors; mais il

n'avait pas encore le temps d'en jouir. Satisfait du succès de ses

_Réflexions_ sur les artistes grecs, et de la traduction qu'en avait

publié le graveur Wille, il voulait faire de ce genre d'étude son objet

principal. Il venait d'arrêter, avec Mengs, le plan d'un grand ouvrage

sur le _goût des artistes grecs_, de sorte qu'il se considérait comme

obligé de relire quelques écrivains grecs, tels que Pausanias et

Strabon[520]. Il ne prenait que le dimanche pour voir Rome, dans la

compagnie de quelques artistes français et allemands, avec lesquels il

visitait presque toujours deux galeries. Il passait, pour ainsi dire,

toute la journée chez Raphaël Mengs, dînait chez lui tous les jours

maigres, ne prenait le café que dans sa maison, et avait même ses livres

et ses ouvrages dans sa chambre[521].

Il paraît qu'il y a cent ans, c'était à Rome comme de nos jours; pour

voir les galeries publiques ou particulières, il fallait payer à la

porte. Plein de l'idée de son grand ouvrage, Winckelmann voulut avoir

ses entrées libres au Vatican. «J'ai payé, comme il est d'usage,

dit-il[522], une certaine somme d'argent, pour voir, quand je le

voudrais, l'_Apollon_, le _Laocoon_, etc., afin de donner plus d'essor à

mon esprit par la vue de ces ouvrages.... Les occupations que je me suis

données sont cause que je passe de nouveau mon temps dans des

méditations solitaires, et que je dois me priver de toute société. La

description de l'_Apollon_ demande le style le plus sublime, et une

élévation d'esprit au-dessus de tout ce qui tient à l'homme. Il est

impossible de vous dire quelle sensation produit la vue de cet

ouvrage[523]... Je vois bien, avoue-t-il à Franken dans sa lettre du 5

mai 1756[524], qu'on ne peut écrire sur les ouvrages des anciens sans

avoir été à Rome, et sans avoir l'esprit libre de tout autre objet.»

Mais l'admiration la plus enthousiaste et la mieux sentie des plus

belles statues antiques ne le détournait pas de celle de la nature, qui,

au commencement du printemps, brille à Rome d'un éclat inconnu aux pays

du Nord. «Nous sommes maintenant dans la saison d'aller voir les jardins

de Rome et des environs. Mon ami, dit-il à Franken dans la même lettre,

je ne puis vous exprimer combien la nature est belle ici. On s'y promène

à l'ombre des forêts de lauriers, dans des allées de grands cyprès et

sous des berceaux d'orangers, qui ont plus d'un quart de lieue de long

dans quelques _villas_, particulièrement dans la _villa Borghèse_. Plus

on apprend à connaître Rome, plus on y trouve de beautés. Je ne cesse de

faire des vœux de pouvoir finir mes jours ici; mais il faudrait, en même

temps, que j'y trouvasse un sort assuré, ou que je pusse rester toujours

libre[525].» Il pensait dès lors à faire un voyage à Naples; mais il ne

voulait pas y aller seul, et il espérait avoir Mengs pour compagnon: il

devenait de jour en jour plus intimement lié avec ce peintre, et il

n'hésite pas à déclarer à Franken «que le plus grand bonheur dont il

jouisse à Rome, c'est d'avoir fait la connaissance de M. Mengs[526].»

Le baron de Stosch, qui habitait Florence, où il possédait une

magnifique collection de pierres gravées, lui avait écrit pour l'engager

à venir en faire le catalogue; mais Winckelmann, bien qu'impatient de

voir la ville des Médicis, avait ajourné cette excursion après celle de

Naples.

En attendant, il venait de commencer un petit ouvrage sur _la

Restauration des statues antiques_; et pour apprendre en même temps la

pratique et la théorie de cet art, il avait fait la connaissance d'un

sculpteur romain fort habile, qui se livrait avec beaucoup de succès à

ce genre de travail, et faisait un commerce considérable de statues, de

bustes et de bas-reliefs antiques, revus, corrigés et augmentés de sa

main. Le signor Cavaceppi fut employé souvent à la restauration des

statues du Capitole et du Vatican, et il réussissait si bien à refaire

l'antique ou à l'imiter, qu'aujourd'hui les artistes et les amateurs

considèrent souvent comme intacts des morceaux qui sont dus en grande

partie à ses restitutions. Tel est, entre autres, le fameux Bige, dont

il a refait un cheval tout entier, après avoir réparé plusieurs parties

de l'autre cheval et du char antique. Cavaceppi était un praticien fort

au courant des procédés employés par les anciens sculpteurs. Il devint

bientôt l'ami de Winckelmann, qui le consultait dans ses appréciations,

et qui voulut l'emmener avec lui dans son malheureux voyage en

Allemagne, si fatalement terminé à Trieste. Cavaceppi publia, quelques

années après, sur ses travaux de restauration[527], un magnifique

ouvrage fort utile à consulter par les praticiens qui entreprennent la

restitution des œuvres de la sculpture antique.

Winckelmann se défiait du jugement porté par les artistes sur les œuvres

des anciens: «Il ne faut pas vous imaginer, dit-il à Franken[528], que

les artistes voient toujours bien les choses; il y en a quelques-uns qui

ont la vue bonne; les autres sont aveugles comme des taupes.» Aussi

voulait-il examiner par lui-même avant de formuler aucune opinion. Ayant

obtenu du prince Ludovisi la permission de visiter sa _villa_, dans son

ardeur pour bien voir une statue, il monta sur le piédestal, pour

vérifier de plus près le travail de la tête, croyant que cette statue

était retenue par des scellements en fer, comme cela se pratique

ordinairement. En descendant, la statue, remuée sans doute par quelque

choc, tomba par terre et se brisa, et peu s'en fallut qu'il ne fût

écrasé sous sa masse. Notre antiquaire fut alors pris d'une cruelle

inquiétude: il ne lui était pas possible de s'en aller tout de suite,

parce qu'il avait dit au gardien qu'en revenant il verrait la galerie,

et que cet employé avait eu soin de tout ouvrir. Il fut donc obligé de

chercher à fermer la bouche de cet homme, en lui donnant quelques

ducats. «Jamais, ajoute-t-il, je n'ai été dans de pareilles transes. Par

bonheur pour moi, cette affaire n'a pas eu de suites[529].»

Au milieu de cette vie calme, entièrement vouée à l'étude, au culte du

beau et véritablement philosophique, la nouvelle des malheurs de la

Saxe, si tristement engagée dans la guerre de Sept ans, vint reporter

ses pensées vers sa patrie absente. «Si, comme le prétendent les

nouveaux faiseurs de contes, les hommes peuvent être visibles en deux

endroits à la fois, écrivait-il à Franken, ma figure doit certainement

être présente à vos yeux. Au milieu des ruines des temples et du palais

des Césars, je m'oublie moi-même quand je pense à Nöthenitz; et, dans le

Vatican même, je désire d'être avec vous. Tu partagerais à présent, me

dis-je, les malheurs de ta véritable patrie, de tes compatriotes plaints

du monde entier, et chez qui tu as goûté le bonheur[530].»

Il travaillait alors à une description des statues du Belvédère, qu'il

n'avait fait qu'ébaucher. Il avait réfléchi plus de trois mois à la

description poétique du _Torse d'Apollonius_. Il avait aussi rassemblé

beaucoup de matériaux sur les villas et les galeries de Rome, de manière

à pouvoir, dans la suite, donner une description de cette ville, en

forme de lettres. Tout ce travail allait néanmoins fort lentement, parce

qu'il perdait beaucoup de temps par les visites qu'il faisait pour

s'instruire dans la compagnie des savants, mais surtout parce qu'il

avait voulu relire tous les anciens auteurs grecs et latins.

Il s'était imposé ce travail, non-seulement pour les ouvrages qu'il

avait commencés, mais, comme il l'explique à Franken, par une lettre de

mars 1757, en vue d'un autre plus considérable, savoir une _Histoire de

l'Art jusqu'aux temps modernes exclusivement_[531]. Ainsi, c'est à

partir de 1757 que l'idée de ce grand ouvrage lui était venue. Il se

proposait, en relisant les auteurs classiques, de faire des remarques

sur les langues anciennes, parce qu'il se préparait à publier, avec une

traduction, les discours de Libanius, qui n'avaient pas encore été

imprimés. Peu à peu, il voulait comparer les passages relatifs aux arts

avec les manuscrits du Vatican, et il devait commencer son travail en

collationnant Pausanias.

Il était alors logé au palais de la chancellerie, où le cardinal

Archinto lui avait donné un appartement. Mais il n'avait voulu accepter

que les quatre murs, les meubles étant à lui, afin de rester libre. «Il

avait pour cela, dit-il, quelque soin des livres du cardinal.»

Comme il lui paraissait absolument nécessaire de connaître à fond les

meilleurs auteurs italiens, il se faisait lire et expliquer le Dante par

monseigneur Giacomelli, «le plus profond savant qu'il y eût à Rome,

chanoine de Saint-Pierre et chapelain particulier du pape, grand

mathématicien, physicien, poëte et grec, et auquel il devait céder le

pas dans cette partie.» Pour consulter sur les antiquités, il avait deux

autres personnes: un père franciscain, vicaire de son ordre, nommé

Pierre Bianchi, lequel possédait un grand médaillier rassemblé

principalement en Égypte et en Asie; et le prélat Baldani, «un de ces

génies.... qui n'ont aucune démangeaison d'écrire, étant satisfait qu'on

sût qu'il était en état de faire de grandes choses[532].»--Dès cette

époque (1758), le cardinal Albani voulait beaucoup de bien à notre

savant, qui lui avait été recommandé par le baron Stosch de Florence:

mais il ne l'avait pas encore attaché à son service.

Comme Winckelmann cherchait son bonheur dans la tranquillité et dans

l'étude, il devait se croire heureux, puisqu'il jouissait du repos et

de toutes les occasions que peut avoir, à Rome, un étranger pour

s'instruire. Il était installé dans le palais de la chancellerie, comme

à la campagne; car ce bâtiment est si vaste qu'il n'y entendait rien du

bruit de la ville. Tous les trésors de la littérature et du savoir lui

étaient ouverts, à l'exception de la bibliothèque du Vatican, où il

n'avait pu obtenir qu'on le laissât faire lui-même des recherches dans

les manuscrits. Avec la bibliothèque du cardinal Passionei, il avait à

sa disposition celle des pères jésuites, très-nombreuse, et où le père

gardien lui avait confié la clef des manuscrits. Il s'était lié avec le

père Contucci, directeur du _Museum antiquitatum curiosarum

artificialium_, et homme d'un grand savoir[533]. Il avait commencé à

étudier les médailles, principalement dans la vue de s'en servir pour

connaître le style de l'art de la gravure à chaque époque, et il se

proposait, après son retour de Naples, d'envoyer des empreintes de

pierres gravées à son ami Lippert. Bien qu'il dînât souvent en ville,

une fois par semaine chez le cardinal Archinto, et deux fois chez le

cardinal Passionei, il se retirait et se couchait de bonne heure, ne

voyant ni comédie, ni opéra, quoique, se trouvant attaché à la cour, on

lui envoyât régulièrement des billets[534].

CHAPITRE XLIV

Voyage à Naples.--Le marquis Tanucci, le comte de Firmian.--Retour

à Rome et voyage à Florence.--Le baron de Stosch et ses

collections.--Winckelmann rédige en français le catalogue de ses

pierres gravées.

1758--1759

Winckelmann partit pour Naples au commencement du printemps 1758, afin

de continuer dans cette ville ses études et ses recherches favorites.

Son premier soin fut de visiter Herculanum et Portici, et de se mettre

en rapport avec les savants soit napolitains, soit étrangers, fixés dans

ce pays. Parmi ces derniers, il cite le marquis Tanucci, ministre et

secrétaire d'État, ci-devant professeur à Pise, comme «n'ayant pas son

pareil dans le monde, et étant l'homme que cherchait Diogène[535].» Mais

s'étant permis de critiquer l'ouvrage des peintures antiques de Portici,

dont le premier volume venait de paraître, et de faire d'autres

remarques peu favorables aux savants napolitains, il eut, dans la suite,

à se repentir de cette franchise, et, à ses autres voyages, il se vit

exposé à des tracasseries.

À Naples, Winckelmann fut accueilli avec la plus grande bienveillance

par le comte de Firmian, ministre et envoyé de l'empereur, qui fut

nommé l'année suivante grand chancelier du duché de Milan et

gouverneur du duché de Mantoue. Notre antiquaire était chez ce ministre

comme à Rome chez le cardinal Passionei: il y dînait souvent, et vivait

dans son intimité. Il considérait le comte comme un des plus grands, des

plus sages, des plus humains et des plus savants hommes qu'il connût. Il

lui avait communiqué par écrit les meilleurs passages de son manuscrit

de l'_Histoire de l'art_, et il avait une telle confiance dans son

amitié, qu'il avait formé le projet, dans le cas où la résidence de Rome

pourrait un jour lui déplaire, ce que néanmoins il ne prévoyait pas,

d'établir sa retraite auprès de lui[536].

Il revint à Rome au commencement de l'été (1758), mais pour se rendre

bientôt à Florence, où l'appelait depuis longtemps le baron de Stosch.

Il voulait faire ce voyage «en partie pour se dissiper, en partie pour

s'instruire.» Il se proposait de parcourir toute la Toscane et d'y

examiner les antiquités Étrusques. Parti de Rome, le 2 septembre 1758,

il ne trouva plus à Florence le baron de Stosch, qui était mort quelque

temps avant son arrivée. Reçu par son neveu, chez lequel il descendit,

on mit à sa disposition les trésors de glyptique, de numismatique, de

cartes et de dessins du vieux baron, qui, dans ses derniers moments,

avait exprimé le désir que Winckelmann rédigeât un catalogue raisonné

de ses pierres gravées. Il se mit donc à l'œuvre, en français, et fut

obligé de s'exercer dans cette langue.--Le baron de Stosch, pendant le

cours de ses fonctions publiques, un peu équivoques[537], avait profité

de son séjour dans plusieurs pays, et particulièrement en Italie, pour

réunir des collections de pierres gravées, de camées, de médailles, de

cartes géographiques et de dessins. Il y avait là un vaste champ à

exploiter, et en dressant le catalogue des pierres gravées, Winckelmann

ne pouvait pas manquer d'acquérir de nouvelles connaissances, qu'il

faisait servir à son Histoire de l'art. C'est ainsi qu'il trouva, sur

deux pierres de ce cabinet, l'explication de la manière employée par les

cavaliers des anciens, pour monter à cheval. On supposait généralement

qu'il y avait, pour cet usage, des pierres placées sur les grands

chemins. Mais notre antiquaire fait observer que ces pierres n'auraient

pas été assez hautes pour servir à cette destination; comme on peut le

voir, entre autres, par celles qui sont sur la route de Terracine à

Capoue. Et comment, d'ailleurs, les cavaliers s'y seraient-ils pris en

plein champ et pendant une bataille?--À leur javelot, il y avait un

crampon qui leur servait à monter à cheval, et cela ne se faisait pas

comme chez nous, par le côté gauche du cheval, mais par le côté droit.

C'est ce dont il put s'assurer par deux différentes pierres du cabinet

Stosch.--«Ne savons-nous pas beaucoup, conclut-il, en étant instruit de

ces choses-là[538]?»

Cette étude constante des mœurs et des usages antiques ne l'empêchait

cependant pas de se donner quelques distractions. Après avoir travaillé

toute la journée au catalogue, le soir venu, il allait à l'opéra. Il

croyait se retrouver à Dresde, car Pilaja chantait, et Lenzi et sa femme

dansaient à Florence; il considérait cette ville comme la plus belle

qu'il eût vue, et lui donnait, à tous égards, la préférence sur Naples;

il se trouvait heureux et récupérait le temps perdu.--«J'avais aussi le

droit de le réclamer du ciel, écrivait-il à Franken[539], car ma

jeunesse s'est passée trop tristement, et je n'oublierai de la vie ma

situation au collége.» Il avait projeté, pour le mois de mars 1759, un

voyage en Sicile et en Calabre, dans la compagnie d'un jeune peintre

écossais, qui possédait bien le grec: de cette vie errante et vagabonde,

il concluait qu'il était libre.

Cependant cette dernière assertion n'est pas complétement exacte; ayant

perdu pour toujours «_les secours qu'il recevait de Sion_,» c'est-à-dire

la pension que lui faisait le père Rauch avec l'argent du roi Auguste,

il s'était de nouveau engagé et avait accepté la place de bibliothécaire

du cardinal Albani, et celle de directeur de son cabinet de dessins et

d'antiquités. Mais «comme le cardinal voulait qu'il fût avec lui sur le

pied d'ami, cela ne devait le gêner en rien[540].»

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 84 / 92 题