CHAPITRE XLII

Artistes attachés à la cour d'Auguste III.--Premier ouvrage de

Winckelmann: _Réflexions sur l'imitation des artistes grecs dans la

peinture et la sculpture_.

1755

Ce n'est pas seulement par l'acquisition d'un grand nombre de tableaux

que la mémoire du roi Auguste III doit se recommander à la postérité: on

sait que pendant le long règne de ce prince l'art brilla d'un vif éclat

à sa cour, et qu'on y vit les artistes les plus en vogue appelés de

toutes les parties de l'Europe, pour concourir à l'embellissement de la

capitale de la Saxe. Tandis que Dieterich, attaché au service du comte

Brühl depuis l'âge de dix-huit ans, s'efforçait, comme un nouveau

Protée, de donner à ses compositions les apparences les plus disparates,

imitant tour à tour Salvator Rosa, Berghem, Watteau et Rembrandt, et

peignant même des sujets de miniatures pour la célèbre manufacture de

porcelaine de Meissen, dont il fut directeur, on voyait Raphaël Mengs

s'élever dans une voie plus sérieuse, avec la prétention avouée de

remettre en honneur les vrais principes; la Rosalba décorer de ses

délicieux pastels plusieurs salles du palais du roi; le Belotto, dit

Canaletto, reproduire avec un grand charme les vues de Dresde et des

plus beaux sites de la Saxe; Louis de Silvestre, premier peintre du

roi-électeur, peindre soit à fresque, soit à l'huile, tantôt à Varsovie,

tantôt à Dresde, de grandes compositions historiques ou mythologiques,

exécutées avec facilité, ainsi que les portraits des principaux

personnages de la cour[507]; Charles Hutin diriger l'école de sculpture

de Dresde, et Wille, Moitte et Balechou graver les tableaux du roi et de

son ministre[508].

Vivant au milieu d'une cour où l'art tenait une si grande place,

Winckelmann, pour se conformer au désir du nonce Archinto, s'était

efforcé de jeter sur le papier les réflexions que la vue de tant de

belles choses avait fait naître dans son esprit. Mais, conséquent avec

ses études antérieures, tout en admirant les modernes, c'était sur les

anciens qu'il avait concentré ses méditations. Il se décida, vers le

milieu de 1755, à les publier à Dresde, sous le titre de _Réflexions sur

l'imitation des artistes grecs dans la peinture et la sculpture_. Mais

il nous apprend, dans une lettre au comte de Bunau[509], du 5 juin 1755,

auquel il envoyait quelques feuilles de son travail en communication,

qu'elles n'étaient pas destinées pour cet ouvrage, «et je puis dire avec

vérité, ajoute-t-il, qu'on me les a, pour ainsi dire, arrachées des

mains.»

Les _Réflexions_ de Winckelmann contiennent en germe une partie des

idées qu'il développa plus tard dans son grand ouvrage sur l'histoire de

l'art. On y voit qu'il fait de l'étude et de l'imitation des ouvrages de

la statuaire antique une règle bien préférable à l'étude de la nature,

qui, selon lui, ne doit venir qu'après celle des modèles laissés par

l'antiquité. Il expose, à sa manière, les causes de la supériorité des

artistes grecs, à rendre la beauté des formes du corps humain, et loue

ces maîtres d'avoir trouvé une beauté supérieure, en général, à celle

que présentent les types les plus remarquables de l'espèce humaine. Il

essaye de donner l'explication de la manière, adoptée par les anciens,

pour dégrossir et travailler leurs marbres; il la compare aux méthodes

modernes, particulièrement à celle de Michel-Ange, qu'il s'efforce

d'expliquer d'après Vasari. Il fait un magnifique éloge «de ces grands

traits, de cette noble simplicité, de cette grandeur tranquille» qui

caractérisent les statues grecques, et il loue, avec raison, Raphaël

d'avoir imprimé à ses figures de vierges, particulièrement à la Madone

de Saint-Sixte, «un mélange merveilleux de douce innocence et de majesté

céleste.» Il cite la statue du _Laocoon_ comme le modèle de l'art, et,

avec Pline, celle du _Gladiateur mourant_ comme «le chef-d'œuvre de

l'antiquité le plus étonnant pour l'expression.» II fait une excursion

dans le champ de la peinture moderne, et dit «qu'on y trouve bien

rarement les embellissements d'une imagination poétique, ou les traits

expressifs d'une représentation allégorique.» Après avoir vanté, sans

les connaître, les compositions de Rubens au Luxembourg, la coupole de

la bibliothèque impériale à Vienne, peinte par Grau et gravée par

Sedelmeyer, et critiqué, également sans l'avoir vue, l'Apothéose

d'Hercule, peinte par Lemoine à Versailles, il termine par les phrases

suivantes:--«Le pinceau du peintre, comme la plume du philosophe, doit

toujours être dirigé par la raison et le bon sens. Il doit présenter à

l'esprit des spectateurs quelque chose de plus que ce qui s'offre à

leurs yeux, et il atteindra ce but, s'il connaît bien l'usage de

l'allégorie et s'il sait l'employer comme un voile transparent qui

couvre ses idées sans les cacher. A-t-il choisi un sujet susceptible

d'imagination poétique, s'il a du génie, son art l'inspirera et allumera

dans son âme le feu divin que Prométhée alla, dit-on, dérober aux

régions célestes. Alors, le connaisseur trouvera dans les ouvrages d'un

pareil artiste de quoi exercer son esprit, et le simple amateur y

apprendra à réfléchir.»

Ce premier ouvrage lui attira plusieurs critiques, dont la principale

fut publiée sous le titre de lettre écrite par un de ses amis. Notre

auteur crut devoir y répondre; mais plus tard, mieux instruit par

l'étude des monuments antiques de Rome, il reconnut que ses _Réflexions_

renfermaient des erreurs, et portaient des jugements qu'il n'aurait pas

voulu confirmer.

Néanmoins, ce premier travail lui fit beaucoup d'honneur. Le

roi-électeur lui permit de lui en adresser l'épître dédicatoire, et

cette publication contribua le plus à faciliter les arrangements de son

voyage d'Italie, «qu'il devait faire aux frais du roi, avec une

pension très-modique, mais suffisante à ses besoins pour deux ans à

Rome, avec l'assurance de l'employer à Dresde, à son retour[510].»

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 83 / 92 题