Winckelmann à Dresde.--Le peintre Œser, l'antiquaire Lippert.--M.
de Hagedorn.--Chrétien Gotlob Heyne.--Le comte de Brühl, Auguste
III, M. de Heinecken.--Le musée de Dresde.--Acquisitions faites en
Italie et ailleurs.--État des tableaux pendant un siècle, leurs
restaurations.
1754--1755
Winckelmann quitta Nöthenitz au commencement de novembre 1754, pour
venir s'établir à Dresde. Il paraît que le nonce Archinto, d'accord avec
le père Rauch, confesseur du roi de Pologne, lui avait assuré une
pension modique, et l'avait engagé à passer quelque temps dans cette
ville avant de se rendre en Italie.
À Dresde, Winckelmann vint loger chez le peintre Œser, établi dans cette
ville depuis 1739. Cet artiste, originaire de Presbourg, avait suivi
pendant sept ans les cours de peinture à l'Académie de Vienne, où il
remporta le prix étant encore jeune. Plus tard, il avait étudié pendant
deux années chez Raphaël Donner, célèbre sculpteur viennois, pour allier
au talent de la peinture celui de bien modeler, ainsi que l'étude du
costume et de l'antique[489]. Œser jouissait à Dresde d'une grande
réputation, passait pour un homme fort instruit, et avait peint
plusieurs tableaux d'autel qui se trouvaient alors à la nouvelle
église catholique, et qui étaient estimés des connaisseurs[490].
Sous la direction d'Œser, Winckelmann commença réellement ses études sur
l'art, études qu'il ne devait plus interrompre jusqu'à la fin de sa vie.
Mais comme son goût et ses travaux antérieurs le ramenaient constamment
vers les œuvres de l'antiquité, il se lia également avec un homme qui,
dans un autre genre, partageait son admiration pour les anciens: c'était
Lippert, grand amateur d'empreintes ou reproductions de pierres gravées
antiques. Issu de parents pauvres, comme Winckelmann, Lippert, après
avoir été obligé, pour vivre, d'exercer le métier de vitrier, s'était
élevé, à force de travail et d'intelligence, jusqu'à la connaissance
approfondie du grec et du latin; il apprit également le dessin et la
peinture, et parvint à se faire nommer professeur de dessin des pages de
l'électeur de Saxe, roi de Pologne. Il avait une véritable passion pour
les pierres gravées, dont il possédait une assez belle collection. Mais
ses ressources ne lui permettant pas de l'augmenter au gré de ses
désirs, il se mit à reproduire, à l'aide d'une pâte blanche et
brillante, de sa composition, les empreintes des plus belles pierres
qu'il pût se procurer, à Dresde et ailleurs, par l'entremise de ses amis
et de ses protecteurs. Avant l'arrivée de Winckelmann à Dresde, il
venait de publier un millier de ces empreintes, qu'il offrait aux
amateurs sous le titre de:--«_Gemmarum anaglyphicarum et diaglyphicarum
ex præcipuis Europæ museis selectarum Ectypa, M. ex vitro obsidiano et
massa quœdam, studio Philippi Danielis Lippert, fusa et effecta; Dresde,
1753, in-4º._»--Il augmenta dans la suite cette collection, et en publia
les catalogues en 1755, 1767 et 1776.--La première publication de
Lippert ouvrait à Winckelmann un nouveau champ d'études: il s'empressa
de le parcourir avec la sagacité qu'il apportait à tous ses travaux.
Profitant des explications de Lippert lui-même, il ne tarda pas à
acquérir, dans la glyptique, des connaissances précieuses, qu'il étendit
plus tard à Florence, en rédigeant le catalogue des pierres gravées du
baron de Stosch, et qui lui furent très-utiles pour expliquer, dans son
_Histoire de l'art_, plus d'un monument de la sculpture antique.
À côté d'Œser et de Lippert, un autre personnage paraît avoir exercé
alors une assez grande influence sur les idées de Winckelmann: nous
voulons parler de Chrétien Louis de Hagedorn, frère du poëte allemand de
ce nom. Porté par son goût vers les beaux-arts, il leur donna toujours
la préférence sur les fonctions publiques qui lui furent conférées par
l'électeur de Saxe, roi de Pologne. Bien que secrétaire de légation dans
différentes cours, depuis 1737, et en dernier lieu résident de la Saxe
près de l'électeur de Cologne, M. de Hagedorn passait une grande partie
de son temps à Dresde, où il s'occupait de ses recherches favorites sur
les artistes et leurs ouvrages. En 1755, il avait publié en français
dans cette ville: «_Sa lettre à un amateur de la peinture, avec les
éclaircissements historiques sur un cabinet_ (le sien) _et les auteurs
des tableaux qui le composent, ouvrage entremêlé de digressions sur la
vie de plusieurs peintres modernes._»--Cet ouvrage est surtout curieux,
aujourd'hui, par les notices qu'il contient sur les artistes
contemporains de l'auteur. Il n'était que le prélude de son ouvrage
principal, intitulé: «_Réflexions sur la peinture_, qu'il publia en
1762[491], et qui lui valut l'année suivante la place de directeur des
Académies des Beaux-Arts de Dresde et Leipzig.»--Les _Réflexions sur la
peinture_ sont coordonnées avec méthode, et elles renferment
d'excellents conseils, appuyés sur l'exemple des maîtres. On y voit que
l'auteur connaissait à fond l'histoire de la peinture dans ses
différentes écoles: il donne aux peintres d'histoire des préceptes qui
méritent d'être médités. «Mais son goût particulier pour le paysage
perce dans tout le cours de l'ouvrage, et ce genre y est traité avec
prédilection. À l'article des _tableaux de conversation_, il ouvre une
nouvelle carrière aux spéculations de l'observateur et aux conceptions
du peintre; il tâche d'élever ce genre à un plus haut degré de
perfection[492].»
_Les Réflexions sur la peinture_ de M. de Hagedorn exercèrent longtemps,
en Allemagne, une grande influence sur l'esthétique de l'art. Bien
qu'elles n'eussent pas encore été publiées lorsque Winckelmann vint à
Dresde se lier avec leur auteur, il suffit de parcourir plusieurs
chapitres de ce livre, notamment celui des _Limites de l'Imitation_ et
celui de l'_Allégorie_[493], et de les rapprocher de quelques théories
de l'historien de l'art chez les anciens, pour comprendre l'influence
que M. de Hagedorn a exercée sur ses appréciations et sur ses idées.
L'auteur des _Réflexions sur la peinture_ ne se bornait pas à écrire sur
les arts; il les cultivait avec un certain talent, et il a publié, sous
le modeste titre d'_Essai_ (Versuch), une suite de têtes et de paysages
gravés par lui à l'eau-forte, mais sans révéler quel avait été son
maître.
Tout en visitant le musée de Dresde, Winckelmann continuait avec ardeur
la lecture et l'étude des auteurs anciens, tels que Pausanias et Pline,
chez lesquels il cherchait les inspirations du premier ouvrage qu'il
était en train de composer. C'est dans la bibliothèque du comte de
Brühl[494], ouverte au public, qu'il allait souvent faire ses
recherches. Il ne tarda pas à s'y lier avec un jeune homme doué
également des dispositions les plus heureuses, et que le sort n'avait
pas mieux traité du côté de la fortune, Chrétien Gotlob Heyne. Il était
né en 1729, à Chemnitz, en Saxe, où son père était tisserand. Un de ses
parrains, qui était ecclésiastique, s'étant chargé de son éducation, il
avait fait des progrès remarquables; mais sa jeunesse se passait, comme
celle de Winckelmann, à lutter contre la misère. Il était alors en
qualité de copiste, avec cent écus de traitement, attaché à la
bibliothèque du comte de Brühl, de même que Winckelmann avait été
attaché à celle du comte de Bunau. La conformité de positions et de
travaux rapprocha sans doute ces deux hommes, dont l'un devait bientôt
être considéré comme l'oracle du goût, et comme le révélateur le plus
instruit et le plus sûr des beautés de l'art chez les anciens; tandis
que l'autre, suivant une route analogue, allait s'élever au premier rang
parmi les doctes professeurs des universités allemandes, et placer sous
l'autorité de son nom les meilleures éditions des auteurs classiques.
Le comte de Brühl, au service duquel le jeune Heyne était attaché,
exerçait, depuis 1733, les fonctions de premier ministre d'Auguste III,
roi de Pologne et électeur de Saxe. Nous n'avons point à tracer le
portrait de ce favori, non plus que celui de son maître. L'histoire a
peut-être le droit de les juger sévèrement, au point de vue de la
politique et de l'administration: elle doit blâmer leur imprévoyance,
leur légèreté, leur orgueil, leurs fautes, qui exposèrent la Saxe aux
plus grands désastres et la mirent à deux doigts de sa perte. Mais ayant
voué nos recherches à l'histoire de l'art exclusivement, il serait
injuste de notre part de ne pas reconnaître l'amour du roi et de son
favori pour les belles choses, et les services qu'ils ont rendus à la
Saxe, en y introduisant les chefs-d'œuvre de l'art moderne. Nous nous
associerons donc volontiers au jugement que porte, du prince et de son
ministre, l'auteur du Catalogue de la galerie royale de Dresde[495]: «Si
c'est à l'histoire, dit-il, qu'appartient le droit de juger les princes,
et leurs vertus comme leurs faiblesses, l'historiographe du musée a
l'avantage de n'avoir à parler que des qualités les plus brillantes
d'Auguste III. Il en est de même du célèbre comte de Brühl, son
conseiller dévoué, l'exécuteur de sa volonté royale: il apparaît dans
cette sphère d'activité comme un homme qui, dès qu'il s'agit de
poursuivre une noble tendance, s'applique avec un zèle non moins
remarquable, et souvent de son propre mouvement, à accomplir d'une
manière grandiose les vœux de son royal maître.»
Mais si le ministre servit et encouragea l'amour du roi pour les
beaux-arts, on ne doit pas oublier la part que prit à cette noble
entreprise un véritable amateur, aussi distingué par son savoir que par
son goût délicat, Charles-Henri de Heinecken, conseiller intime de Saxe
et de Pologne, secrétaire de confiance du comte de Brühl, et son ami le
plus fidèle. Il est certain que M. de Heinecken dirigea souvent les
préférences du roi et de son ministre, et les détermina, plus d'une
fois, à faire des acquisitions de tableaux et d'autres objets précieux.
Il était merveilleusement propre à remplir ce rôle d'appréciateur,
s'étant occupé toute sa vie, nonobstant ses emplois à la cour, de l'art,
des artistes et de leurs œuvres. En 1755, il commençait à publier son
«_Recueil d'estampes, d'après les plus célèbres tableaux de la galerie
royale de Dresde_[496].» Il composa par la suite plusieurs autres
ouvrages sur les arts, dont le plus estimé est celui qui a pour titre:
_Idée générale d'une collection complète d'estampes, avec une
Dissertation sur l'origine de la gravure et sur les premiers livres
d'images_[497]. M. de Heinecken avait réuni un très-beau cabinet de
tableaux, gravures et médailles. Le Catalogue du musée de Dresde cite
une acquisition de cent trente-deux tableaux, la plupart de Cranach et
d'autres peintres de l'ancienne école allemande, qu'il fit, le 21 juin
1769, de l'électeur de Saxe, fils du roi Auguste III, pour le prix de
sept mille neuf cents écus, payés d'avance[498]. Mais les dépenses
énormes qu'il avait été obligé de faire pour la gravure des planches de
la galerie de Dresde l'obligèrent, sur la fin de sa vie[499], à céder
ces planches et son riche cabinet à l'électeur, moyennant une pension
viagère, et aujourd'hui les tableaux qui lui ont appartenu se trouvent,
en partie, réunis au musée de Dresde.
C'est sous le règne d'Auguste III (1733 à 1763) que se sont faites les
plus nombreuses et les plus belles acquisitions de cette galerie. On
peut dire, avec une entière vérité, que cette collection doit au roi et
à son ministre la haute réputation dont elle jouit en Europe, et l'éclat
qui la rend l'égale de celles de Rome, Florence, Paris et Madrid. Sans
entrer dans les détails, et pour ne citer que des chefs-d'œuvre, il
suffira de dire que ce fut pendant cette période, malgré les embarras
d'argent et les revers d'une guerre désastreuse, que furent achetés, à
Modène, la _Madeleine_ et la _Nuit_, du Corrège; le _Christ à la
Monnaie_, du Titien; à Venise, la célèbre _Vierge_, de Hans Holbein; à
Plaisance, la _Madone de Saint-Sixte_, de Raphaël[500].
Une tradition, très-honorable pour la mémoire du roi Auguste III, se
rattache à l'arrivée de ce dernier tableau à Dresde. Ce prince, qui
avait beaucoup admiré ce chef-d'œuvre en passant par Plaisance, en 1733,
était impatient de le revoir. «Il avait ordonné qu'il fût immédiatement
déballé et exposé au château. Lorsqu'on l'eut porté à la salle du trône,
comme on tardait quelque peu à le placer à son jour le plus favorable,
c'est-à-dire à la place même où se trouvait le trône royal, le roi
éloigna précipitamment le siége de sa propre main, en disant: _Place au
grand Raphaël_[501]!»
Pour conduire à bonne fin des négociations aussi délicates que celles
qui devaient aboutir à la cession de ces tableaux et de bien d'autres
dans toutes les parties de l'Europe, le comte de Brühl se servait
d'intermédiaires d'un esprit fin et délié, vrais diplomates de l'art,
sachant tenter la cupidité des possesseurs par l'appât de prix
très-élevés et par d'autres avantages. Parmi ceux que cite
l'introduction du catalogue de Dresde, nous regrettons de retrouver nos
anciennes connaissances[502], le vieux Zanetti de Venise, le chanoine
Louis Crespi de Bologne, et le cosmopolite Algarotti, qui aimait l'art,
mais plus encore l'argent. Les détails révélés par l'auteur du catalogue
donnent une triste idée de la facilité avec laquelle ces intermédiaires
se mettaient à la disposition du roi de Pologne pour dépouiller
l'Italie, leur propre patrie, de ses chefs-d'œuvre.
Mais si Modène, Plaisance, Bologne et Venise perdaient à cet échange de
vieilles toiles et de panneaux de bois, chargés de couleurs, livrés
contre les florins ou les thalers du roi-électeur, Dresde pouvait
s'enorgueillir à bon droit de la munificence de son prince, et de
l'ardeur de son ministre à exciter et servir la passion de son maître
pour les plus belles choses. «Des dépenses qui, à cette époque, ont
peut-être été taxées de prodigalité, par cela même qu'elles n'avaient
pour but que de satisfaire le goût si noble et si élevé du roi,
devinrent avec le temps, dit M. Hübner, une mesure de finance
très-heureuse; car les sommes très-considérables qui furent dépensées
alors pour l'acquisition de ces chefs-d'œuvre de l'art (outre que le
capital s'en est trouvé décuplé) portent encore aujourd'hui les plus
hauts intérêts, si l'on considère les avantages pécuniaires résultant
pour le pays de l'affluence d'étrangers qu'y attire chaque année la
célébrité de notre galerie.» Ces réflexions de l'auteur du catalogue de
Dresde[503] sont pleines de justesse: elles prouvent que, même dans
l'ordre économique, les œuvres d'art ont une valeur bien supérieure à
leur prix intrinsèque, valeur qui s'accroît de siècle en siècle, et qui
devient, pour ainsi dire, inappréciable, en attirant de toutes les
parties du monde civilisé les hommes qui ont le sentiment du beau.
Mais tout en félicitant la Saxe, et Dresde en particulier, de posséder
un des premiers musées de l'Europe, nous devons dire que, jusqu'à ces
derniers temps, les tableaux eux-mêmes avaient eu beaucoup à souffrir de
l'abandon dans lequel on les avait laissés, et du local où ils restèrent
confinés pendant plus d'un siècle. Ces tableaux, avant l'heureuse
construction du musée actuel[504], étaient exposés à des alternatives de
chaud, de froid et d'humidité, qui exerçaient tour à tour, sur les
toiles les plus solidement peintes et sur les panneaux de bois les mieux
empâtés, leur influence destructive. «Ajoutons à cela une calamité,
particulière surtout à Dresde: nous voulons parler du chauffage à la
houille, qui devenait malheureusement toujours plus général et
remplissait l'atmosphère d'un épais nuage de suie, pénétrant par les
fenêtres les mieux fermées dans l'intérieur de tout bâtiment[505].»
Le triste état de la plupart des tableaux appela leur restauration. En
général, c'est une opération très-délicate, dangereuse même, et que les
vrais amis de l'art n'admettent qu'à la dernière extrémité car qui peut
se flatter de restaurer, c'est-à-dire de refaire Raphaël, Titien,
Corrège, Rubens et les autres maîtres? Cependant, presque tous les
chefs-d'œuvre qu'on admire à Dresde durent passer par les mains des
rentoileurs et restaurateurs; et M. Hübner nous révèle un fait des plus
tristes, mais en même temps des plus curieux: c'est que «la restauration
de la célèbre _Nuit_ a plus rapporté à Palmaroli, que l'original n'avait
valu au pauvre Correggio[506].» Aujourd'hui, grâce au nouveau local dans
lequel les tableaux ont été installés, grâce surtout aux soins tout
particuliers dont ils sont l'objet, les amateurs doivent espérer que de
semblables nécessités ne se renouvelleront plus de longtemps.