CHAPITRE XL

Le comte de Bunau et son Histoire de l'Empire.--Winckelmann demande

à être attaché à son service.--Il est admis à travailler dans sa

bibliothèque à Nöthenitz.--Son collaborateur Franken.--Travaux à

Nöthenitz.--Voyages à Dresde.--Le nonce Archinto.--Conversion de

Winckelmann au catholicisme.

1748--1754

La Saxe possédait alors dans le comte Henri de Bunau un grand seigneur

ami des lettres, qui, après avoir rempli avec distinction plusieurs

fonctions publiques très-importantes, s'était retiré dans une de ses

terres, pour consacrer sa vie à écrire l'histoire de l'empire

d'Allemagne. D'abord conseiller intime de l'empereur Charles VII, à

l'élection duquel il avait contribué, le comte, après la mort de ce

prince, était rentré au service d'Auguste III, électeur de Saxe, roi de

Pologne, qui l'avait également admis dans ses conseils. Mais la

politique et l'ambition n'absorbaient pas tout son temps: amateur

passionné de l'étude, il vivait souvent retiré dans son château de

Nöthenitz, situé à peu de distance et au midi de Dresde. C'est là, de

1725 à 1743, qu'il composa l'_Histoire des Empereurs et de l'Empire

d'Allemagne, tirée des meilleurs historiens et des archives, et

accompagnée d'appendices destinés à éclaircir le droit public de

l'Allemagne et la généalogie des maisons souveraines_. Cet ouvrage,

publié en quatre parties in-4º, est malheureusement incomplet, car il

ne s'étend que jusqu'au règne de Conrad Ier (918) inclusivement. Nous

ne nous permettrons pas de juger cette vaste composition, ne l'ayant pas

lue; mais on s'accorde à faire l'éloge du choix des documents qu'elle

renferme, de l'ordre et de la critique éclairée avec lesquels les faits

sont présentés et appréciés, et les écrivains allemands ont vivement

regretté qu'elle soit restée inachevée. Pour écrire et coordonner ce

grand ouvrage, l'auteur avait fait d'immenses recherches; et comme il

aimait les livres, et surtout les éditions rares et précieuses, il avait

consacré des sommes très-considérables à l'acquisition d'un grand nombre

de traités, écrits non-seulement dans les langues anciennes, mais encore

dans tous les idiomes modernes. Il avait aussi réuni une collection

d'estampes, principalement de celles qui se rapportaient à l'Allemagne,

à ses annales, à ses familles souveraines et féodales. Pour mettre et

maintenir l'ordre dans les livres comme dans les gravures, le comte de

Bunau avait établi un bibliothécaire à Nöthenitz, et il y occupait

plusieurs jeunes gens à des recherches relatives à son Histoire de

l'Empire. Indépendamment de son amour pour les lettres, le comte était

doué d'une bienveillance naturelle, dont la renommée était répandue dans

toute la Saxe. On l'a surnommé le Peiresc allemand[482], et sa conduite

à l'égard de Winckelmann montre que cette comparaison avec l'illustre

conseiller au parlement d'Aix était méritée.

Le 18 juin 1748, notre co-recteur de Seehausen, poussé à bout de

patience par ses fastidieuses fonctions, se déterminait à envoyer au

comte une sorte de supplique, écrite péniblement en un français

barbare[483], et dans laquelle il le priait «de le placer dans un coin

de sa bibliothèque, pour copier de rares anecdotes qui seront publiées

dans l'Histoire de l'Empire.»

Le comte de Bunau accueillit avec bienveillance la demande du

co-recteur; mais, avant de l'admettre, il voulut savoir quelles études

il avait suivies, afin de s'assurer s'il était capable de faire

convenablement les recherches historiques dont il avait besoin.

Winckelmann, au comble de la joie, s'empressa de répondre au comte le 10

juillet 1748, en lui donnant les explications les plus précises sur sa

vie et sur ses études. Mais cette fois, il écrivit en latin élégant,

sans doute pour prouver sa connaissance de cette langue.

Après avoir rappelé ses études à Berlin, à Halle et même à Iéna, où il

avait voulu apprendre la médecine et la géométrie, il indique plus

particulièrement les cours d'histoire et de droit public qu'il a

suivis depuis son séjour à Seehausen. Sous la direction d'un comte Louis

de Hanses, autrefois secrétaire de l'ambassadeur du roi de Danemark à

Paris, d'où il avait rapporté une collection très-considérable des

meilleurs historiens français, il s'est lancé dans le champ des annales

de ce pays. Il a lu deux fois le Dictionnaire de Bayle, et a recueilli,

en le parcourant, un énorme volume de mélanges. Sans négliger les

auteurs grecs, et spécialement Sophocle, qu'il a toujours entre les

mains, il a lu avec attention les historiens modernes les mieux notés,

tels que l'_Abrégé de l'Histoire de France_ du père Daniel; l'_Abrégé de

l'Histoire d'Angleterre_ de Rapin Thoyras; les _Annales_ de de Thou et

_celles_ de Grotius; le _Code diplomatique_ de Leibnitz; le _Traité de

la paix et de la guerre_ de Grotius, avec les _Commentaires_ de

Gronovius et de Barbeyrac. Il insiste particulièrement sur les

recherches qu'il a faites sur l'histoire de l'Allemagne, de ses familles

princières, et de ses principaux événements, jusqu'à la paix d'Utrecht.

Il termine en disant qu'il vient d'accomplir sa trentième année, et il

entre, sur sa personne et même sur sa manière de se vêtir, dans des

détails qui montrent combien il craignait de ne pas être admis chez le

comte de Bunau[484].

Le savant historien de l'Empire accueillit favorablement les

explications de Winckelmann, et il lui fit savoir qu'il l'admettait à

travailler, dans sa bibliothèque, aux recherches qu'il lui indiquerait,

aussi bien qu'à une partie du catalogue. Notre co-recteur, au comble de

la joie, après avoir justifié de son instruction, voulut également

convaincre son protecteur de sa bonne conduite: il lui envoya donc, par

une lettre du 28 juillet 1748, trois certificats: l'un du surintendant

général de la province de l'ancienne marche de Brandebourg, l'autre de

l'inspecteur de Seehausen, et le troisième du conseil de cette ville.

«Rien ne m'oblige, ajoutait-il, à partir d'ici, où je jouis d'un honnête

nécessaire et de la table de quelques bons amis. Mais le désir

inexprimable de m'attacher à un ministre aussi respectable et aussi

éclairé que Votre Excellence, et mon ardent amour pour les sciences et

les beaux-arts l'emportent sur la considération de tous les agréments

que j'ai[485].» C'est la première fois qu'on entend Winckelmann parler

de _son ardent amour pour les beaux-arts_. D'où lui venait ce goût,

quelle circonstance en avait développé le germe dans son esprit? On

l'ignore; mais on doit être près de la vérité en supposant que la

lecture assidue des grands poëtes de l'antiquité, tels qu'Homère et

Virgile, avait fait naître en lui des aspirations vers le beau, et

entretenu le désir de contempler les monuments de l'art antique, dont

il est souvent question chez les principaux auteurs grecs et romains.

Quoi qu'il en soit, Winckelmann quitta Seehausen vers la fin d'août

1748, et vint s'installer à Nöthenitz dans les premiers jours de

septembre. Il y prit possession de son emploi, qui consistait à faire

des recherches et des extraits pour l'histoire de l'Empire, et fut

bientôt en faveur auprès du comte de Bunau, fort en état d'apprécier la

profonde érudition de ce collaborateur.

Winckelmann avait trouvé à Nöthenitz un savant modeste, Jean-Michel

Franken, bibliothécaire du comte, chargé spécialement de dresser le

catalogue de cette immense collection; il venait de publier le

_specimen_ de ce travail[486]. Quoique, dans la suite, Winckelmann et

Franken aient échangé de nombreuses lettres, dans lesquelles on trouve

toute l'effusion d'une amitié aussi tendre que sincère, ils vécurent à

Nöthenitz avec assez de froideur. Franken convient[487] qu'ils ne se

connaissaient alors pas assez, et n'avaient pas su se comprendre.

Accoutumé à vivre dans une solitude presque continuelle, Winckelmann

avait contracté des habitudes singulières: pendant longtemps, il ne

voulut se nourrir que de légumes et de fruits, et il fuyait la table de

Franken, qui lui avait offert de vivre en commun. Bien qu'une froide

circonspection régnât entre eux, ils s'entretenaient tous les jours de

littérature, et vivaient ensemble, sinon dans la confiance et

l'intimité, au moins dans un échange convenable d'égards et de

politesses.

Pendant six années, du mois de septembre 1748 jusqu'à la fin du même

mois 1754, Winckelmann fut occupé à Nöthenitz, soit à faire des

recherches pour le comte, soit à rédiger le catalogue des ouvrages se

rapportant à l'histoire de l'Allemagne[488]. Dans les intervalles de

repos que lui laissait ce travail monotone, son imagination reprenait le

dessus, et il étudiait la collection de gravures anciennes que possédait

le comte de Bunau. Quelquefois aussi, s'échappant de Nöthenitz, il se

rendait à Dresde, non-seulement pour y voir les tableaux de l'électeur

de Saxe, roi de Pologne, mais pour y examiner attentivement les statues

antiques et les nombreuses reproductions en plâtre des chefs-d'œuvre de

Rome et de Florence. La vue de ces copies redoublait son désir de se

rendre en Italie, afin de pouvoir y jouir de toute la beauté des

originaux.

Le nonce du saint-siége près de la cour de Pologne et de Saxe était

alors le prélat Archinto, d'une noble famille milanaise, prêtre d'un

grand mérite, qui devint plus tard cardinal; il était lié avec le comte,

quoique ce ministre fût luthérien, et il allait quelquefois visiter sa

bibliothèque à Nöthenitz. Dans une de ses excursions, il y avait

rencontré Winckelmann, et facilement deviné que sa véritable vocation

était de vivre à Rome. Allant au-devant des désirs les plus ardents de

notre antiquaire, il lui proposa de lui faciliter les moyens de se

rendre et de se fixer dans cette ville. Mais préalablement, il fallait

que Winckelmann se décidât à abjurer le luthéranisme, pour entrer dans

le sein de la religion catholique. Notre savant hésita pendant quelque

temps, et finit par s'y déterminer. Loin de nous la pensée de mettre en

doute la sincérité de ses convictions nouvelles, et de vouloir scruter

au fond de sa conscience les véritables motifs de son changement de

religion. Mais, sans faire injure à sa mémoire, il est permis de croire

que le désir de voir Rome et ses monuments ne fut pas étranger à cette

grave détermination. La lettre qu'il écrivit, le 17 septembre 1754, au

comte de Bunau, pour lui apprendre sa résolution, loin de respirer la

foi vive d'un néophyte, renferme des explications assez singulières sur

son changement. D'abord, le soin de sa santé demande qu'il quitte pour

quelque temps le travail et les livres, et qu'il cherche à se dissiper

davantage. Ensuite, l'amitié qu'il a contractée avec une personne qu'il

ne nomme pas, «non l'amitié que doivent pratiquer les chrétiens, mais

celle dont l'antiquité nous a fourni quelques exemples aussi rares

qu'ils seront immortels,» l'a déterminé à son changement. «D'ailleurs,

la brièveté de la vie, et les bornes étroites de nos connaissances, sont

deux motifs puissants pour un homme qui, comme lui, a passé sa

jeunesse dans la pauvreté.... et ce serait une puérilité punissable que

d'occuper, jusque dans la vieillesse, l'esprit qui nous a été donné pour

un objet plus élevé à des choses qui ne peuvent servir qu'à exercer

notre mémoire.» Il fait donc appel au cœur plein de bonté de son

protecteur, et prie «le Dieu de tous les hommes, de toutes les nations

et de toutes les sectes, de faire miséricorde à son maître.» Il termine

en priant le comte de le juger avec sa bienveillance ordinaire. «Quel

est l'homme, ajoute-t-il, qui agit toujours avec sagesse? Les dieux, dit

Homère, n'accordent aux hommes qu'une certaine portion de raison par

jour.»

Telles sont les raisons que donne Winckelmann de son changement de

religion; et l'on voit qu'il est tellement pénétré des maximes de

l'antiquité, qu'il ne peut s'empêcher, même dans une question de

controverse, de s'appuyer sur l'opinion que le vieil Homère prête aux

dieux de l'Olympe.

Le comte de Bunau, tout en regrettant de perdre un si précieux

collaborateur, non-seulement ne lui adressa aucune observation, mais lui

conserva, comme par le passé, sa confiance et son amitié. Winckelmann,

de son côté, garda le plus affectueux souvenir des bontés de son premier

protecteur.

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 81 / 92 题