Naissance de Winckelmann.--Pauvreté de ses parents.--Ses études à
Steindall.--Le recteur Toppert.--Voyage à Berlin et retour à
Steindall.--Il devient précepteur.--Il veut se rendre en
France.--Il est admis co-recteur à Seehausen.
1717--1748
Winckelmann est un exemple frappant de ce que peut le travail opiniâtre
mis au service d'une idée persévérante. Sorti des rangs les plus obscurs
de la société, pauvre, sans protecteurs, ne pouvant compter que sur
lui-même, il sut trouver dans la force de son caractère les ressources
qui lui manquaient et surmonter tous les obstacles. Soutenu par l'étude,
il traversa, sans se laisser abattre, les plus belles années de sa
jeunesse dans une condition inférieure et tout à fait indigne de son
génie. Il fut récompensé de tant d'efforts dans son âge mûr, et les
douze dernières années de son existence s'écoulèrent au milieu des
jouissances les plus pures que lui procurèrent l'amour du beau et
l'admiration la mieux sentie des œuvres de la statuaire antique. Cette
dernière partie de sa vie passée à Rome fut si bien remplie, qu'il a pu
dire dans une lettre à un de ses amis: «Je crois être du petit nombre
des personnes qui sont parfaitement satisfaites, et à qui il ne reste
rien à désirer: qu'on trouve un autre homme qui puisse dire cela avec
vérité[476]!»
Winckelmann naquit, le 9 décembre 1717[477], à Steindall, petite ville
de la vieille marche de Brandebourg. Il y fut baptisé le 12 du même
mois, et reçut, ainsi qu'on a pu le constater par son acte de baptême
retrouvé dans ses papiers après sa mort, les prénoms de _Jean-Joachim_.
Mais, dans la suite, il supprima ce dernier prénom, soit, comme on l'a
dit, qu'il le trouvât peu harmonieux, soit qu'un seul lui parût
suffisant[478].
Il était fils d'un cordonnier que sa pauvreté condamnait à un travail
sans relâche pour vivre et pour soutenir sa famille. En attendant que
son enfant fût en âge de l'aider, le père l'envoya suivre les leçons de
l'école primaire de Steindall, s'imposant les plus grands sacrifices,
dans l'espérance qu'il parviendrait peut-être plus tard à obtenir la
place de diacre ou de pasteur d'une petite cure dans les environs.
L'enfant fit des progrès rapides sous la direction du recteur de
Steindall, nommé Toppert. Mais l'âge et les infirmités ayant obligé son
père à cesser tout travail, pour entrer dans une maison de charité où il
devait passer le reste de ses jours, le jeune écolier se trouva
complétement isolé, sans aucune ressource, à un âge qui ne lui
permettait pas encore de gagner sa vie. La Providence, en le soumettant
à cette rude épreuve, ne l'abandonna point: elle toucha le cœur du
recteur Toppert, et lui inspira la pensée de prendre soin de son élève.
Frappé des dispositions de l'enfant, de sa facilité pour apprendre et
retenir, de sa supériorité sur ses condisciples et de la douceur de son
caractère, le recteur se chargea de pourvoir à son éducation. Il lui
accorda une des places de choristes de la cure, et l'autorisa, quoique
bien jeune, à donner des leçons ou répétitions de lecture à ses petits
camarades et à en percevoir la rétribution. Avec ces ressources si
minimes et si précaires, le sous-maître de douze ans pouvait vivre tant
bien que mal, en continuant ses études, et il trouvait moyen de mettre
de côté quelques petites économies pour adoucir le sort de son
malheureux père.
Bientôt, par un retour commun aux choses d'ici-bas, le recteur eut
besoin des services de son élève: Toppert devint aveugle, et il
n'hésita pas à faire appel aux sentiments généreux de Winckelmann, le
priant de lui servir de guide et d'appui. L'élève s'empressa d'aller
au-devant du désir de son bienfaiteur, et il fut bientôt admis dans la
maison du recteur comme un ami et presque comme un fils.
Toppert aimait les lettres et possédait une bibliothèque assez bien
garnie de livres classiques, parmi lesquels on voyait de bonnes éditions
des principaux auteurs grecs et latins. Ne pouvant plus parcourir leurs
ouvrages avec ses propres yeux, le recteur empruntait ceux de
Winckelmann, auquel il faisait faire de fréquentes lectures, à haute
voix, des poëtes, des historiens, des orateurs et des philosophes de
l'antiquité. Ces lectures, accompagnées des remarques du maître,
formaient le goût de l'élève, et le préparaient à pousser plus avant
l'étude et l'analyse des langues grecque et latine.
Dès cette époque, Winckelmann révélait son goût d'antiquaire: on raconte
qu'à ses heures de loisir, ses récréations consistaient à explorer les
collines sablonneuses de Steindall, pour y chercher des vases antiques
d'origine romaine. On dit même qu'on peut voir encore aujourd'hui, à la
bibliothèque de Seehausen, deux urnes qu'il aurait trouvées dans une de
ces fouilles.
En 1733, à l'âge de seize ans, il obtint de son bienfaiteur la
permission d'aller à Berlin, pour commencer, ce qu'on appelle en
Allemagne, les cours académiques. Adressé, avec une lettre de
recommandation du bon Toppert, au recteur d'un établissement
d'instruction appelé le gymnase de Kolln, il y fut admis comme
sous-maître ou surveillant, fonctions correspondantes à celles, si
décriées par les écoliers, de maître d'étude dans nos colléges. Il
sortit bientôt de ce gymnase pour entrer dans un autre nommé Baaken, où
le recteur lui offrit la table et le logement, ce qui lui permettait de
faire passer quelques secours à son père.
Il y avait alors à Berlin, et peut-être cet usage s'y est-il conservé,
des associations d'étudiants nommées _chœurs_, qui, après les heures des
classes, se répandaient par bandes dans la ville, en chantant aux
portes, dans les rues, sur les places et au milieu des promenades, des
morceaux d'opéras ou de musique d'église. Après l'exécution, ils
faisaient une collecte parmi les auditeurs, comme nos chanteurs des
rues. On raconte que notre savant, en herbe, le futur président des
antiquités à Rome, prit part à ces concerts en plein vent, et trouva,
dans leurs recettes provenant de la générosité du public, un soulagement
à sa gêne, bien voisine de la misère.
Après un séjour d'une année à Berlin, Winckelmann fut rappelé à
Steindall par Toppert, qui lui fit donner la place de chef des
choristes, emploi qui consistait à diriger une bande de jeunes chanteurs
donnant des concerts dans les lieux publics. Quatre années se passèrent
ainsi, sans qu'aucun changement de quelque importance vînt améliorer la
position du jeune homme.
Mais si la fortune échappait constamment à ses efforts, il trouvait une
ample compensation dans les trésors de science et d'érudition qu'il
commençait à entasser dans son esprit et dans sa prodigieuse mémoire. Il
avait épuisé, par ses continuelles lectures, tous les livres appartenant
aux bibliothèques de la petite ville de Steindall. Pressé par le désir
d'augmenter ses connaissances, désir qui ne l'abandonna jamais, il
résolut de se rendre à l'université de Halle, l'une des premières de
l'Allemagne, afin d'y compléter ses études, et aussi dans l'espoir d'y
trouver une occupation moins précaire et plus lucrative que celle qu'il
remplissait à Steindall. Mais, après deux années d'un travail assidu, il
se trouva déçu de cet espoir. Ses amis s'efforcèrent vainement de lui
procurer un emploi; et sa position était devenue tellement malheureuse,
pendant son séjour à Halle, qu'il fut réduit souvent à ne vivre que de
pain et d'eau, et encore le pain lui était-il fourni par ses camarades.
Cependant, cette cruelle situation ne l'empêcha pas d'aller visiter,
pour la première fois, la ville de Dresde et son musée, et de conserver,
de la vue des chefs-d'œuvre qu'il y admira, une impression ineffaçable.
Il fallait vivre, et Winckelmann, perdant l'espérance d'être admis comme
professeur dans un établissement public, s'estima heureux d'être
accueilli comme précepteur chez un magistrat du pays d'Halberstadt: il y
passa quelque temps; mais cet emploi allait mal à l'esprit
d'indépendance et à l'imagination exaltée, quoique couverte sous une
apparence de froideur, de notre jeune érudit. En étudiant les auteurs
grecs et latins, il se transportait avec eux par la pensée dans les pays
qu'ils décrivent, et son plus vif désir était de suivre leurs relations
sur les lieux mêmes où se sont passés les faits qu'ils racontent. C'est
ainsi que la lecture approfondie des commentaires de César lui inspira
une telle envie de se rendre en France, que, sans argent, sans aucune
lettre de recommandation et, qui plus est, sans savoir un mot de
français, il se dirigea, dans le cours de 1741, vers les frontières de
ce pays. Mais la guerre, qui venait d'éclater, l'empêcha de mettre son
projet à exécution; il revint donc sur ses pas, à son grand regret, et
se trouva trop heureux d'être admis de nouveau comme précepteur, d'abord
chez un capitaine de cavalerie en garnison à Osterbourg, ensuite chez le
grand bailli, à Heimersleben. C'est dans cette dernière maison qu'il fit
la connaissance du co-recteur de Seehausen. Ce fonctionnaire, nommé
Buysen, ayant apprécié l'instruction aussi variée que solide du jeune
précepteur, le prit en amitié, et en quittant son co-rectorat de
Seehausen pour un poste plus avantageux, il l'y fit admettre à sa place.
Winckelmann faisait son entrée dans la carrière publique de
l'enseignement par un emploi bien modeste et fort au-dessous de son
mérite. Son devoir consistait à donner aux enfants les premières leçons
des langues grecque et latine, et à leur enseigner les principes de la
religion luthérienne. Une trop grande instruction nuit quelquefois à
l'enseignement élémentaire, et il est rare qu'un professeur qui possède
une vaste érudition et qui voit les choses de haut, sache assujettir son
esprit à montrer les premiers éléments de la grammaire, et à corriger
les règles du _liber Petri_ ou du _que retranché_[479].
Dans les commencements, Winckelmann ne réussit donc que médiocrement à
satisfaire ses élèves et surtout leurs parents. Mais sincèrement résolu
à remplir ses fonctions en conscience, il fit bientôt deux parts de son
temps. Dans la journée, c'est-à-dire depuis six heures du matin jusqu'à
neuf du soir, tout entier à ses devoirs de co-recteur et armé d'une
patience inaltérable, il expliquait à ses jeunes élèves les éléments du
latin et du grec, corrigeait leurs compositions et savait exciter leurs
progrès, en encourageant leur émulation pour le travail. La fin de la
classe venue, Winckelmann sans prendre la moindre récréation, consacrait
la plus grande partie de la nuit à l'avancement de sa propre
instruction.--«Il reprenait ses lectures favorites, méditait, écrivait,
faisait des extraits; à minuit il s'endormait; réveillé à quatre heures,
il rallumait sa lampe et se remettait au travail jusqu'à six heures,
instant auquel il retournait près de ses disciples. Décidé quelquefois à
abréger encore le temps de son sommeil, il ne fermait les yeux qu'après
s'être attaché au pied une sonnette dont le moindre mouvement
l'éveillait[480].» Comme son désir de voyager ne l'avait pas abandonné,
il apprit à fond, pendant ses longues veilles, les langues italienne,
française et anglaise, qu'il avait commencé à étudier précédemment.
Tel fut l'emploi du temps de Winckelmann pendant les cinq années et
demie[481] qu'il passa dans le co-rectorat de Seehausen. Quels trésors
d'érudition et de linguistique ne dut-il pas amasser dans ces études
opiniâtres et sans relâche, et où trouver alors en Europe un autre
savant aussi entièrement absorbé par le travail?--Néanmoins, sur la fin
de son séjour à Seehausen, le découragement commençait à s'emparer de
cette âme si forte et si désintéressée. Se trouvant toujours aux prises
avec la gêne, malgré ses efforts pour améliorer sa position,
n'entrevoyant dans l'avenir aucun avancement, aucune indépendance,
dégoûté de répéter tous les jours les mêmes leçons à des enfants
presqu'en bas âge, il résolut de chercher à sortir d'une situation à la
fois précaire et décourageante.