CHAPITRE XXXVII

Missions que remplit Pirckheimer dans l'intérêt de sa patrie.--Sa

retraite définitive des affaires publiques.--_Le char triomphal de

l'empereur Maximilien_, dessiné et gravé par Durer, et décrit par

Pirckheimer.--Agitation de l'Allemagne, chagrins de Bilibalde.

1512--1527

Pirckheimer, jouissant d'une immense fortune et souvent atteint de la

goutte, paraît avoir fait assez peu de cas des succès de l'ambition

satisfaite. Après la mort de sa femme, ses amis l'avaient poussé de

nouveau, pour le distraire, à rentrer au sénat de Nuremberg. Il y fut

chargé de plusieurs missions importantes. En 1512, envoyé à Cologne pour

réclamer de l'empereur le rétablissement et le maintien des priviléges

de sa patrie, il fut assez heureux pour réussir à faire agréer sa

requête. Dans la suite, il représenta plusieurs fois la ville de

Nuremberg aux diètes allemandes et dans d'autres assemblées, et s'y fit

constamment remarquer par son éloquence et sa fermeté[458]. Ces succès

excitèrent de nouveau contre lui l'envie et le ressentiment de ses

anciens ennemis. Bilibalde, dégoûté de la politique, résolut de se

retirer définitivement des fonctions publiques. Indépendamment des

calomnies auxquelles il se voyait exposé, il avait une autre raison,

malheureusement trop réelle, pour désirer le repos. La goutte, à

laquelle il était sujet depuis sa jeunesse, lui laissait peu de moments

sans douleurs. Il demanda donc au sénat de le dispenser de prendre part

plus longtemps au gouvernement de sa patrie. Mais cette assemblée refusa

de faire droit à ce désir. Elle connaissait le zèle, l'intégrité de

Pirckheimer; elle n'ignorait pas que son caractère et son talent étaient

fort appréciés à la cour impériale, et que son influence était puissante

auprès de Charles-Quint, successeur de Maximilien. Le sénat répondit

donc qu'il ne pouvait consentir à ce que Bilibalde privât sa ville

natale de son savoir, de sa longue expérience des affaires et de son

crédit: seulement, il fut décidé qu'en considération de ses infirmités,

il serait dispensé d'aller en mission. Pirckheimer se soumit à cette

décision, et continua, un peu malgré lui, à prendre part aux

délibérations du conseil nurembergeois. Mais, dans l'emploi de son

temps, la politique n'occupa plus qu'une petite place: l'art et l'étude

des lettres absorbèrent presque tous ses moments. Sa maison devint le

rendez-vous des savants, et, selon l'expression de son biographe, elle

était considérée comme l'asile des érudits: _Hospitium, seu diversorium

eruditorum_; les affreuses douleurs dont il souffrait ne l'empêchaient

pas de se livrer à ses études favorites[459]. Il entretenait également

un commerce fort actif de lettres avec les amis qu'il avait,

non-seulement en Allemagne, mais en Italie, en Espagne, en Suisse et

dans les Pays-Bas.

C'est à cette époque, que, de concert avec Albert Durer, il composa _le

char triomphal de l'empereur Maximilien_, emblème allégorique des vertus

et du gouvernement de ce prince, et dont les gravures passent pour des

chefs-d'œuvre. Ce char ne consiste qu'en huit morceaux joints en

largeur; ils ont été gravés sur bois. On a souvent confondu cet ouvrage

avec _l'arc triomphal_ du même empereur, grand in-folio gravé sur bois

également, sous la direction de Durer; mais l'exécution du _char_ est

beaucoup mieux réussie, et sa composition n'est pas moins remarquable.

Pirckheimer en fit une élégante description en latin, et la dédia, en

son nom et au nom d'Albert, à l'empereur Maximilien, qui le remercia et

le félicita dans une lettre latine, écrite d'Inspruck le 29 mars

1518[460].

Ce prince aimait les arts, et se délassait des plus importantes affaires

d'État en cultivant la gravure sur bois: on lui a même attribué celles

qui accompagnent le Theuerdank[461]. Il était donc fort capable

d'apprécier le génie de Durer; mais il est probable que, dans cette

circonstance, il fut surtout flatté de voir son nom loué comme le modèle

de toutes les vertus nécessaires à un grand prince. La composition de

Durer est conçue dans un style qui rappelle les errements de l'ancien

art germanique. Cependant, elle présente, dans quelques-unes de ses

parties, des réminiscences des bas-reliefs de la colonne Trajane, ou des

arcs de Titus et de Constantin, à Rome. L'ensemble de cette œuvre révèle

une perfection à laquelle la gravure sur bois n'est pas encore revenue,

et le dessin du maître s'y montre véritablement supérieur[462].

La part que Bilibalde prit à cet ouvrage, dont il fournit le sujet à

Durer, fit diversion à ses douleurs physiques et à ses inquiétudes

d'homme d'État. L'agitation religieuse redoublait en Allemagne, et elle

s'étendait même aux pays limitrophes. La ville de Nuremberg, comme celle

de Bâle, était troublée par les doctrines nouvelles de Luther et de ses

adhérents ou imitateurs. Au milieu des discussions religieuses, qui

allaient bientôt dégénérer en de sanglants combats, les partisans de la

modération et de la tolérance, tels qu'Érasme et Pirckheimer, se

trouvaient exposés aux récriminations et aux calomnies des deux partis.

Érasme lui écrivait de Bâle le 19 octobre 1527[463]: «_Perit concordia,

charitas, fides, disciplina, mores, civilitas: quid superest?_» «La

concorde, la charité, la foi, la discipline, les mœurs, la civilité

périt: que reste-t-il?» Pirckheimer ne se plaignait pas moins amèrement.

«_Vide, mi Erasme, quid iniquitas non audeat, præcipuè illorum hominum

qui populi devorant peccata, cœlique claudendi et reserandi se jus

habere existimant._» «Vois, mon cher Érasme, ce qu'ose l'iniquité,

principalement de ces hommes qui dévorent les péchés du peuple, et

prétendent avoir seuls le droit d'ouvrir et de fermer les portes du

paradis[464].»

Comme il arrive presque toujours aux époques de querelles religieuses,

la diversité des opinions pénétra dans les familles, et celle de

Pirckheimer, jusqu'alors parfaitement unie, fut bientôt troublée.

Bilibalde avait deux sœurs, l'une, nommée _Charitas_, était abbesse du

couvent de Sainte-Claire de Nuremberg, dans lequel l'autre vivait simple

religieuse, avec une des filles de son frère. Agité par les doctrines

des réformateurs, le couvent n'était plus la maison de l'obéissance et

de la prière. Bilibalde avait fait l'éducation de ses sœurs, il leur

avait appris le latin, qu'elles écrivaient fort correctement et même

avec élégance, et il entretenait avec elles une correspondance qui a été

publiée dans ses œuvres[465]. Les lettres de Charitas donnent une haute

idée de son instruction, et montrent qu'elle avait un goût très-vif pour

les ouvrages de l'antiquité grecque ou latine, particulièrement pour les

traités de Plutarque, que son frère traduisait en latin pour elle.

Néanmoins, tout en lisant les auteurs profanes, elle restait

scrupuleusement soumise à la règle de son ordre. Bilibalde aimait

tendrement ses sœurs; il voulut tenter de ramener la paix dans leur

communauté, et plus encore dans leur conscience. Il leur députa donc son

ami, Philippe Mélanchthon, dont la modération, la douceur, la charité

étaient appréciées des sectes les plus violentes et les plus opposées.

Nous ignorons le résultat de cette conférence. Ce qui paraît certain,

c'est qu'en voulant garder un milieu entre des doctrines, ou plutôt des

passions irréconciliables, Pirckheimer se vit exposé aux attaques des

fanatiques de toutes les opinions. Loin de répondre, il n'opposa que le

silence et la résignation aux invectives de ses ennemis, et s'éloigna de

plus en plus des affaires publiques.

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 77 / 92 题