Mort d'Albert Durer, regrets de Pirckheimer, sentiments
d'Érasme.--Épitaphe de Durer.--Dernières années de
Bilibalde.--Gravure faisant allusion à ses chagrins.--Mort de
Pirckheimer.
1528--1530
Au milieu de ces chagrins, Pirckheimer éprouva bientôt une douleur
beaucoup plus vive par la mort de son cher Durer; il le perdit à
Nuremberg, le 6 avril 1528, dans toute la force de son génie, et alors
qu'il était parvenu à l'apogée de sa gloire. Il s'empressa de faire part
de ce triste événement à leurs amis communs, et voici ce qu'il écrivait
à Udalric ou Ulrich Hutten[466]: «Bien que, mon cher Udalric, une longue
vie soit au nombre des plus chers désirs des hommes, je pense néanmoins
qu'on ne peut rien imaginer de plus intolérable qu'une existence qui se
prolonge longtemps. J'en fais moi-même la triste expérience tous les
jours: car, pour ne rien dire des maux qu'amène la vieillesse, et du
cortége obligé de tant de maladies qu'elle traîne avec elle, que peut-il
arriver de plus triste à un homme, que d'avoir à déplorer chaque jour,
non-seulement la perte de ses enfants et de ses proches, mais encore
celle de ses amis les plus chers? Quoique j'aie été déjà bien souvent
éprouvé par la mort inévitable d'un grand nombre des miens, je crois
cependant n'avoir jamais ressenti jusqu'à ce jour une douleur aussi vive
que celle que m'a causée la perte subite de notre excellent ami Albert
Durer. Et ce n'est point à tort, puisque, de tous les hommes qui ne
m'étaient point attachés par les liens du sang, il n'en est aucun que
j'aie plus aimé, ni que j'aie autant estimé, à cause de ses innombrables
vertus et de sa probité. Aussi, mon cher Udalric, n'ignorant pas que tu
partages cette douleur avec moi, je n'ai pas craint de me laisser aller,
en ta présence, à toute l'effusion de mes regrets, afin que nous
puissions ensemble payer à cet ami si cher le juste tribut de nos
larmes. Il est mort, notre Albert, mon très-cher Udalric; déplorons,
hélas! l'ordre inexorable de la destinée, la misérable condition des
hommes, et l'insensible dureté de la mort. Un tel homme, si supérieur,
nous est enlevé, alors que tant d'autres, inutiles et sans aucune
valeur, jouissent constamment d'une heureuse chance, et prolongent leur
vie au delà des limites assignées à la plupart des hommes...»
Nous n'avons pas la réponse de Hutten, mais nous trouvons celle
d'Érasme, datée de Bâle, le 24 avril 1528[467]; elle est laconique et
sèche, et l'expression de ses regrets, confondue au milieu d'une foule
de nouvelles qui semblent l'intéresser davantage, est formulée à l'aide
d'un lieu commun, digne plutôt d'un sophiste grec que d'un philosophe
chrétien. «_Quid attinet_, dit-il, _Dureri mortem deplorare, quum simus
mortales omnes? Epitaphium illi paratum est in libello meo_.» «À quoi
sert de déplorer la mort de Durer, puisque nous sommes tous mortels? Je
lui ai préparé une épitaphe dans mon petit livre.» (Celui dont nous
avons parlé plus haut, et qu'Érasme devait composer pour faire l'éloge
d'Albert).--Voilà tout ce qu'Érasme trouve à dire sur la mort d'un
artiste qu'il comparait à Apelles.
Pirckheimer se montra beaucoup plus sensible à la mort de son ami; il
lui fit ériger, à ses frais, un tombeau dans le cimetière Saint-Jean, de
Nuremberg, et, sur une table d'airain fixée à ce monument, il fit graver
l'épitaphe suivante[468]:
Me (Memoriæ) Alb. Dur.
Quidquid Alberti Dureri mortale fuit,
Sub hoc conditur tumulo.
Emigravit VIII idus aprilis, MDXXVIII.
Plus tard, il déplora sa perte dans une élégie en distiques latins, et,
peu satisfait de la promesse d'Érasme, il lui composa dans la même
langue, et en vers, trois épitaphes[469]. L'élégie peint bien les
sentiments les plus intimes de son âme et sa profonde douleur:
«Toi qui m'étais si attaché depuis tant d'années, Albert, la plus grande
part de mon âme, dont la conversation m'était si agréable, et dans le
sein duquel je pouvais verser en sûreté mes plus secrètes pensées,
pourquoi abandonnes-tu si vite ton malheureux ami, et te hâtes-tu de
t'éloigner pour ne jamais revenir? Il ne m'a pas été permis de soulever
ta tête, de toucher ta main, ni de t'adresser mes tristes et derniers
adieux; car, à peine la maladie t'avait-elle obligé à te mettre au lit,
que la mort, accourant, s'est emparée de ta personne. Hélas!
espérances vaines! Combien notre esprit est impuissant à prévoir les
maux qui nous menacent et qui tombent sur nous à l'improviste! La
Fortune, prodigue à ton égard, t'avait tout donné, comme tu le méritais:
l'intelligence, la beauté, là bonne foi unie à la probité. La mort s'est
hâtée de tout te ravir. Toutefois, la cruelle n'a pu t'enlever ta
renommée; car le génie de Durer et son illustre nom brilleront tant que
les astres éclaireront cette planète. Ô toi, l'honneur et l'une des
gloires les plus pures de notre nation, va, monte au ciel sous la
conduite du Christ. Là, tu jouiras à toujours de la récompense due à ton
mérite; tandis que nous, ici-bas, nous errons à l'ombre de la mort,
prêts à être engloutis, sur notre barque fragile, dans l'océan des âges.
Enfin, lorsque Christ voudra bien nous accorder cette grâce, nous
pénétrerons après toi dans le même chemin. En attendant, versons sur le
sort de notre ami des larmes amères, la plus douce consolation des
affligés. Joignons-y des prières pour apaiser le Tout-Puissant, s'il
daigne accueillir nos vœux. Et pour que rien ne manque au tombeau
d'Albert, répandons-y des fleurs, des narcisses, des violettes, des lis,
des guirlandes de roses,--Dors, ami, du sommeil des bienheureux, car
l'homme de bien ne meurt pas, il repose dans le sein du Christ.»
La mort de l'artiste éminent avec lequel il passait la plus grande
partie de sa vie dans une douce intimité, et le renouvellement des
attaques et des calomnies auxquelles il se voyait depuis longtemps
exposé, répandirent sur les dernières années de Pirckheimer un voile de
sombre tristesse. S'il dédaigna de répondre par des discours ou des
écrits aux attaques de ses envieux et de ses ennemis, il voulut
néanmoins laisser à la postérité un témoignage irrécusable de leur
acharnement et de sa résignation. Vers la fin de 1528, faisant un effort
sur lui-même, et luttant contre la cruelle maladie qui l'accablait, il
composa le sujet d'un emblème, ou allégorie, faisant allusion à sa vie
et aux traverses auxquelles elle avait été exposée. Une colonne, d'ordre
composite, surmontée d'une corbeille de fruits et de fleurs, soutient
par deux liens, comme on suspend un cadre, un tableau de forme carrée,
décoré d'ornements, sculptés dans le sens de sa hauteur. Dans le champ
de ce tableau, arrondi par une guirlande de feuilles de myrthe, on voit
une enclume, sur la base de laquelle est représenté un bouleau, antique
emblème de la maison Pirckheimer. Sous l'enclume, une femme gît étendue,
soutenant sa tête avec sa main droite, et endurant avec calme, sans
aucun signe d'impatience ou de douleur, les coups violents et répétés
qui sont frappés sur l'enclume pesant sur son corps. Son nom, écrit à
côté, indique, alors même que son attitude ne le ferait pas reconnaître,
que cette femme est la _Tolérance_. À l'un des côtés de l'enclume, une
autre femme se tient debout: c'est l'_Envie_, qui saisit et enserre
dans des tenailles un cœur d'homme, qu'elle place et tient au milieu des
flammes qui brûlent sur l'enclume. En face, une troisième femme, la
_Tribulation_, tenant à deux mains un triple marteau, frappe, de toute
la force de ses bras, sur le cœur que l'_Envie_ présente à ses coups
redoublés. Entre ces deux femmes, qu'on prendrait pour des Furies, est
placée une quatrième femme, portant sur son visage l'expression de la
résignation et de la sérénité; les yeux tournés vers le ciel, comme pour
y puiser sa force et sa consolation, elle élève également la main
droite: c'est l'_Espérance_. À sa prière, on voit descendre d'en haut
comme une rosée céleste, qui, tombant goutte à goutte, vient rafraîchir,
au milieu des flammes, le pauvre cœur tenaillé par l'_Envie_ et frappé
par la _Tribulation_. Au bas du fût de la colonne, et appuyés sur sa
base, deux petits génies ailés, tenant à la main une trompette
recourbée, complètent cette composition, qui se distingue par une grande
originalité[470]. «Bilibalde, ajoute son biographe Rittershusius[471],
voulut sans doute démontrer par cette allégorie quelle était sa
tolérance et sa résignation, ayant mis son unique espoir en Dieu, duquel
seul il attendait son secours et sa délivrance, disant avec David:
«_Auxilium meum a Domino, gui fecit cœlum et terram._» Mon secours est
dans le Seigneur, qui a fait le ciel et la terre.»
Pirckheimer fit graver sur cuivre cet emblème, par un artiste habile,
probablement par un des meilleurs élèves de son ami Durer; il en fit
tirer un grand nombre d'épreuves, et les plaça, comme ses armoiries, au
frontispice de ses livres. Le comte d'Arundel retrouva cette gravure,
comme un certificat de propriété, lorsque, cent ans plus tard, il acheta
en partie la bibliothèque du sénateur de Nuremberg[472].
Si la composition de cette allégorie est remarquable au point de vue
religieux et philosophique, son exécution, comme œuvre d'art, n'est pas
moins curieuse à étudier. Sans présenter la sûreté de traits, la
fermeté, la netteté, la délicatesse de dessin d'Albert Durer, elle a été
évidemment inspirée par sa manière. Sous le rapport de l'idéal, la
figure de l'_Espérance_ laisse beaucoup à désirer; mais l'_Envie_ est
d'un style plus pur, tandis que l'expression de la _Tolérance_ est bien
dans son rôle de patience et de résignation. Nous regrettons de ne pas
connaître le nom de l'artiste qui a gravé cette composition: son talent
n'était certainement pas indigne du grand maître qui lui avait enseigné
l'art de manier le burin. Cette invention de Bilibalde et le soin qu'il
prit à en surveiller l'exécution prouvent qu'il aimait la gravure, cet
art dans lequel Durer s'est montré si supérieur et si fécond.
Nous trouvons dans l'œuvre sur bois de Durer[473] une composition qui
paraît avoir été exécutée pour être placée sur les livres de
Bilibalde.--On y voit les armes de Pirckheimer, à droite le bouleau, à
gauche un écusson représentant une Syrène couronnée, tenant dans chacune
de ses mains ses deux queues de poisson; le tout soutenu par deux
Génies, au milieu desquels est un buste en manière de Terme, avec un
trident au-dessus de la tête; dans le haut, l'inscription suivante:
Sibi et amicis Liber Bilibaldi Pirckheimer.
On remarque dans le même œuvre une autre composition d'Albert dont
l'entourage seul est terminé, tandis que le milieu est resté blanc. Cet
espace était probablement destiné à une gravure emblématique des
armoiries des Pirckheimer; car, en bas, des Génies soutiennent l'écusson
sur lequel est le bouleau, tandis que des colonnes, des ornements, un
Satyre et une cigogne entourent le cadre resté en blanc.
On doit croire, d'après l'intimité qui régnait entre l'artiste et
Bilibalde, que ce dernier possédait l'œuvre des estampes du maître et
de ses élèves, et qu'il devait avoir également quelques-unes de ses
peintures; mais son biographe ne nous apprend absolument rien à ce
sujet.
Une année à peine après avoir composé et fait graver son emblème,
Bilibalde succomba sous les étreintes de la cruelle maladie dont il
souffrait depuis longtemps. Il mourut le 21 décembre 1530, et son corps
fut déposé dans le cimetière Saint-Jean de Nuremberg, à côté de son cher
Durer. On lisait sur son tombeau l'inscription suivante, gravée sur une
table d'airain scellée sur la pierre sépulcrale:
Bilibaldo Pirckheimero patritio
Ac senatori Nurimberg. Divorum
Maximil. et Caroli V, Augg. Consiliario,
Viro utique in præclaris rebus
Obeundis prudentiss. Græce
Juxta ac latinè Doctiss.
Cognati tanquam stirpis Pirckeimeriæ
Ultimo, Dolenter hoc s. p.
Vixit ann. LX.D.XVI. Obiit Die
XXII Mens. Decemb. an christianæ
Salutis MDXXX.
Virtus interire nescit[474].
La mort de Pirckheimer excita de vifs regrets parmi les savants: Érasme,
dans une lettre au duc Georges de Saxe, écrite de Fribourg en mai
1531[475], fait un pompeux éloge du sénateur de Nuremberg, et rappelle
les services qu'il rendit aux lettres, en publiant, pour la première
fois, ainsi que nous l'avons rapporté, un grand nombre d'auteurs grecs
et latins. Mais encore que son épitaphe ait raison de dire que «la vertu
ne périt pas avec la mort,» qui se rappellerait aujourd'hui le nom du
dernier des Pirckheimer, si l'art de Durer, son ami, ne s'était chargé
de le faire revivre?