CHAPITRE XXXVI

Relations d'Érasme avec Pirckheimer et Durer.--Voyage d'Albert dans

les Pays-Bas.--Portraits d'Érasme par Durer et Holbein.--Amour

d'Érasme pour l'indépendance.

1518--1526

Nous avons dit que Pirckheimer était en correspondance suivie avec

Érasme. Dans ces lettres, il est plus souvent question des ouvrages

publiés par l'un et par l'autre, et de l'agitation religieuse et

politique de l'Allemagne, que de tout autre sujet. Cependant, on y

rencontre quelques passages qui montrent qu'Érasme n'était pas plus

insensible que son ami aux œuvres du pinceau ou du burin du grand

artiste de Nuremberg. Dans une lettre écrite de Bâle, le 19 juillet

1522[443], Érasme lui dit:--«Je fais, de cœur, mes compliments à notre

Durer: c'est un digne artiste (_artifex_) qui ne mourra jamais. Il avait

commencé à me peindre à Bruxelles; plût à Dieu qu'il eût achevé! Nous

avons eu, lui et moi, le même sort; étant aussi maltraités l'un que

l'autre par la naissance et la fortune.»

On sait qu'Albert Durer fit un voyage aux Pays-Bas, dans les années

1520-1521: il avait entrepris cette excursion, principalement dans le

but de tirer parti de ses gravures, qu'il cherchait à vendre. Après un

assez long séjour à Anvers, où il avait été fêté par tous les artistes,

il visita Bruxelles, où il fut reçu par l'infante Marguerite, dont il

fit le portrait. Quelques mois plus tard, il y vit l'entrée de

Charles-Quint, qu'il peignit également, ainsi que le roi de Danemark,

Christian II, qui le fit dîner avec lui. Durer a écrit le journal de son

voyage[444], dans lequel il note exactement toutes ses dépenses, sans

doute pour se conformer aux désirs de sa femme, qu'il avait emmenée avec

lui, et qu'il appelle, dans une de ses lettres écrites de Venise à

Pirckheimer, «_son maître de calcul_.» Ce journal est surtout

intéressant par les détails qu'il donne sur les ouvrages, portraits,

tableaux, dessins, que Durer exécuta dans les Pays-Bas. On y voit que sa

réputation était très-répandue, et qu'il jouissait d'une très-haute

considération.

C'est en 1520, pendant son séjour à Bruxelles, qu'Albert avait commencé

le portrait d'Érasme. On verra que, s'il ne l'avait pas terminé alors,

l'esquisse qu'il avait faite lui servit plus tard pour l'achever, à la

demande d'Érasme lui-même. Mais il paraît que vers la fin de 1522 Durer,

dont le génie était universel, avait résolu de fondre un buste ou

médaillon d'Érasme[445], au revers duquel devait se trouver une figure

de Terme antique, probablement tel que celui dont Érasme se servait

pour cachet[446]: c'est, du moins, ce qui semble résulter de plusieurs

lettres d'Érasme à Pirckheimer.--Dans celle datée de Bâle, le 9 janvier

1523, après s'être plaint de la gravelle dont il souffrait depuis

longtemps, il ajoute:--«_De fusili Erasmo rectè conjecturas: felicius

provenire solet ex materia cupro stannoque temperata; et Terminus, qui a

tergo est, obstat quòminus facies feliciter exprimatur._»--«Vos

conjectures sont justes, à l'égard du portrait d'Érasme qu'on veut

fondre: un mélange de cuivre et d'étain réussit ordinairement mieux que

tout autre, et le Terme qui est par derrière s'oppose à ce qu'on puissè

rendre heureusement l'expression de la figure[447].»--Il termine en le

chargeant de tous ses compliments pour Durer, et en se réjouissant de ce

que l'artiste ait trouvé _sutorem suum_, faisant sans doute allusion à

des critiques que Pirckheimer avait faites de ses œuvres, et auxquelles

l'artiste s'était probablement soumis.

En novembre 1523, Érasme avait reçu un essai en plomb de son portrait;

il l'avait envoyé à un ami, sans doute pour le consulter, et le 21 du

même mois, en priant Pirckheimer de saluer de nouveau leur Apelles

(_Resaluta nostrum Apellem_), il lui demandait ce que cet essai était

devenu[448].

Le 8 février 1524[449], il revient sur la fonte de son buste ou

médaillon:--«Je vous avais écrit relativement à l'image d'Érasme que

l'on devait peindre; mais, à ce que je vois, mes lettres ne vous sont

pas parvenues. Si l'artiste voulait faire un modèle en plomb, en

retouchant les angles, la foute réussirait mieux. Toutefois, un mélange

de cuivre et d'étain rend mieux la figure. Enfin, si la figure d'Érasme

était fondue seule, sans le Terme, je pense que l'entreprise réussirait

mieux, car l'épaisseur de la pierre et de la masse, qui est par

derrière, s'oppose à ce que le visage et le cou soient bien rendus. On

pourra essayer des deux manières: s'il réussit, qu'il fonde et vende à

son profit: s'il veut m'envoyer quelques-unes des meilleures épreuves,

afin que j'en fasse cadeau à mes amis, je lui compterai ce qu'il

voudra.»

Il paraît que la fonte réussit; car Érasme annonce à Pirckheimer, le 8

janvier 1525[450], qu'il a reçu «la première épreuve de son portrait

fondu, avec un médaillon peint par Apelles.» Il ajoute:--«Je désirerais

être peint par Durer: pourquoi pas, par un si grand artiste? mais le

pourra-t-il? il avait commencé à Bruxelles à tracer mes traits au

charbon; mais cette esquisse doit être, je le crois, depuis longtemps

détruite. S'il peut quelque chose, d'après mon médaillon fondu et de

mémoire, qu'il fasse pour moi ce qu'il a fait pour vous, bien qu'il vous

ait donné un peu trop d'embonpoint.»

Bientôt Érasme reçut le portrait fondu de Bilibalde, avec un médaillon

peint également de la main d'Albert Durer[451].--«Je les ai placés,

écrivait-il le 5 février 1525, sur les deux murailles de ma chambre à

coucher, afin que, de quelque côté que je me tourne, Bilibalde se

présente à ma vue.»

On apprend par une lettre du 28 août suivant[452] combien les procédés

les plus ordinaires aujourd'hui, pour le moulage, étaient peu répandus à

cette époque. Pirckheimer avait voulu faire reproduire en plâtre le

buste ou médaillon d'Érasme et le sien; mais Érasme lui répond:--«Je ne

trouve ici (à Bâle) personne qui sache mouler en plâtre des figures;

aussi aurais-je préféré que le modèle fût resté entre vos mains. Saluez

Durer, prince de l'art d'Apelles.»

L'année suivante, l'artiste combla les vœux d'Érasme, en exécutant son

portrait de mémoire et avec le secours de son buste ou médaillon. Érasme

avait reçu ce portrait à Bâle dans le courant de juin 1526, et il

écrivait à Pirckheimer[453]:--«Je songe à ce que je pourrais faire pour

Albert Durer; il est digne d'une éternelle mémoire. Si mon portrait

n'est pas très-ressemblant, il n'y a pas lieu de s'en étonner, car je ne

suis plus tel que j'étais il y a plus de cinq années. Travaillé par la

fièvre depuis deux ans, j'ai tellement souffert de la gravelle, que mon

pauvre petit corps a toujours été en s'amoindrissant, comme il arrive

après les maladies.»

D'après la gravure de ce portrait, exécutée sur cuivre par Durer

lui-même[454], Érasme est représenté debout à mi-corps, écrivant sur un

pupitre placé sur une table, et tenant son écritoire dans la main

gauche. Il est coiffé d'un bonnet qui lui enveloppe toute la tête, ses

yeux sont baissés et semblent suivre ce que sa main droite écrit. Une

ample robe de docteur l'enveloppe. À l'angle de la table on voit un vase

rempli de fleurs. Des livres, dont un tout grand ouvert, se trouvent sur

une planche un peu au-dessous de la table. Dans le haut on lit

l'inscription suivante:

Imago Erasmi Rotterodami

Ab Alberto Durero ad

Vivam effigiem delineata.

Την χρειττω τα συγγαμματα MDXXVI.

[image]

Dans cette gravure, le visage d'Érasme est moins maigre que dans les

portraits de Holbein. La lettre d'Érasme explique bien ce qui pouvait

manquer à la fidèle ressemblance. Néanmoins, satisfait de l'œuvre du

maître nurembergeois, Érasme avait voulu célébrer son génie dans un

petit traité spécialement composé en son honneur; mais nous n'avons pas

trouvé cet éloge parmi ses œuvres, et tout porte à croire qu'il n'aura

pas été publié.

Quoi qu'il en soit, Érasme aura eu la gloire d'être peint par les deux

plus grands artistes allemands de son siècle: Albert Durer et Hans

Holbein. Le premier n'a représenté qu'une fois sa physionomie, tandis

que le peintre de Bâle l'a souvent reproduite. Holbein devait à Érasme

ces nombreux témoignages de sa reconnaissance, car ce fut Érasme qui, en

1526, lui ayant fait faire son portrait, l'engagea à se rendre en

Angleterre et à se présenter, avec ce portrait et une lettre de

recommandation, au chancelier Thomas Morus[455]. Nous n'avons pas trouvé

cette lettre dans la correspondance imprimée d'Érasme, qui contient

cependant plus de _treize cents lettres_ de cet infatigable écrivain. On

peut supposer qu'elle devait être conçue dans le même sens que celle

qu'Érasme avait donnée à Holbein pour le savant Pierre Ægidius

d'Anvers:--«Celui qui vous remettra cette lettre est celui qui m'a

peint. Je ne vous ennuierai point d'une longue recommandation, puisque

c'est un artiste remarquable. S'il désire voir Quentin (Matzis), vous

pourrez lui indiquer sa maison. Ici (à Bâle) les arts meurent de froid

(_frigent_); il se rend en Angleterre pour ramasser quelques angelots

(monnaie d'or anglaise de ce temps)[456].»--On sait que, parvenu à

Londres, Holbein fut accueilli par Thomas Morus, grâce au portrait et à

la lettre d'Érasme, son ami, avec le plus grand empressement: logé dans

le palais du chancelier, il y passa près de deux années, occupé à

l'orner des peintures les plus remarquables. Il n'oublia pas de faire

plusieurs répétitions du portrait de son protecteur de Bâle. Érasme y

est ordinairement représenté à mi-corps, la tête couverte d'une sorte de

bonnet de velours, et vêtu d'une robe de professeur, les mains placées

l'une dans l'autre, à moitié cachées par la bordure. La figure de

l'auteur de l'Éloge de la Folie, anguleuse et maigre comme celle de

Voltaire, est vue de trois quarts; ses yeux expriment la finesse, la

vivacité, l'intelligence, et toute sa physionomie respire le calme et la

douceur.

Presque tous les portraits d'Érasme par Holbein sont restés en

Angleterre; on peut les y admirer aujourd'hui, soit dans les palais de

la reine, soit dans les principales collections particulières. Mais nous

ignorons ce qu'est devenu le portrait d'Érasme peint et gravé par

Durer.--L'illustre écrivain de Rotterdam, méritait bien d'exercer le

pinceau des deux principaux maîtres de l'école allemande. Indépendamment

de sa science presque universelle, de son érudition profonde, qui

n'avait pas étouffé son imagination, de l'esprit qu'il déploya dans

son _Encomium Moriæ_, en osant railler publiquement les passions, les

vices et les folies des hommes de toutes les conditions, sans excepter

les rois et les papes, son caractère n'était pas moins recommandable que

son talent. Il voulut rester modéré dans un temps de luttes violentes,

s'exposant aux calomnies de tous les partis, pour demeurer fidèle aux

grands principes de la tolérance et de la charité chrétienne. Il donna

l'exemple du désintéressement et de l'indépendance, bien qu'il fût

sollicité par les plus puissants princes de l'Europe de mettre sa plume

au service de leur cause.--«Je ferais facilement ma fortune auprès des

princes, écrivait-il de Bâle en 1518[457] à Pirckheimer; mais pour moi

la liberté est la chose la plus précieuse qu'il y ait au monde: tout ce

qui s'achète à ses dépens m'a toujours paru acheté trop cher.»

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 76 / 92 题