Monuments décoratifs, peintures et cartons exécutés par Rubens pour
l'entrée à Anvers de l'archiduc Ferdinand.--Inscriptions et vers
latins composés par Gevaërts pour cette circonstance.--Description
de quelques-unes des inventions exécutées par Rubens, ou sous sa
direction.--Le prince Ferdinand va visiter Rubens malade de la
goutte.
1635
Deux années avant la mort de Peiresc, Rubens avait été obligé, sans
s'éloigner d'Anvers, de se remettre à faire de la peinture politique.
L'infante Isabelle étant morte à Bruxelles, le 1er décembre 1633, le
roi d'Espagne Philippe IV rentra en possession des Pays-Bas, que son
aïeul Philippe II n'avait cédés à l'archiduc Albert et à sa femme que
sous la réserve de retour à la couronne d'Espagne, dans le cas où ils ne
laisseraient pas de postérité. Par suite de cette reprise de possession,
Philippe IV, au commencement de 1634, avait donné le gouvernement
général de ces provinces à son frère unique, le prince Ferdinand, jeune
homme d'une grande espérance, qui était cardinal, et que, pour ce motif,
on appelait le cardinal-infant. On était alors au plus fort de la guerre
de Trente ans; les Suédois avaient envahi l'Allemagne, et ils luttaient
avec avantage contre l'armée impériale. Le roi d'Espagne résolut
d'envoyer l'infant au secours de son beau-frère, Ferdinand III, roi des
Romains et de Hongrie, fils de l'empereur Ferdinand II, et qui
commandait l'armée impériale. Les troupes espagnoles, ayant opéré leur
jonction avec les impériaux, et occupé une forte position près de la
ville de Nordlingen, y furent attaquées, le 5 septembre 1634, par les
Suédois, sous la conduite de Gustave Horn, leur général en chef. Mais
après un grand nombre d'attaques infructueuses, les Suédois furent mis
dans une déroute complète. On attribua, en grande partie, le succès de
cette journée aux dispositions prises par l'infant Ferdinand. Aussi,
lorsqu'à la fin de l'année 1634 il vint à Bruxelles prendre possession
de son gouvernement des Pays-Bas, cette capitale lui fit le plus
brillant accueil.
Averti que ce prince se rendrait à Anvers au commencement du mois de mai
1635, le conseil communal de cette ville résolut de recevoir le
vainqueur de Nordlingen avec le plus grand éclat, et de faire dresser
des portiques et des arcs de triomphe dans les principales rues et
places par lesquelles ce prince devait passer. Pour être certain de
réussir, le sénat chargea Rubens de faire les plans de ces monuments
décoratifs, d'en surveiller la construction et d'en décorer les diverses
parties[374]. On ignore s'il reçut un programme, ou si le sénat voulut
s'en rapporter à son imagination si féconde. Ce qu'il y a de certain,
c'est qu'il représenta d'une manière remarquable, à l'aide de l'histoire
et de l'allégorie, les principaux événements contemporains, qu'il sut
rendre hommage aux vertus qu'on se plaisait à attribuer au jeune prince,
et qu'il eut l'art de lui exposer avec son pinceau les vœux et les
espérances de la ville d'Anvers. Aucun artiste, en Europe, ne pouvait
être comparé à Rubens pour la composition de ces grandes machines, qui
demandent une imagination pleine de ressources et une main qui exécute
sans hésitation, et cependant d'une manière qui plaise à l'œil. Le chef
de l'école d'Anvers possédait à un suprême degré ces deux éminentes
qualités: jamais l'invention ne lui avait manqué; jamais l'exécution ne
lui avait fait défaut. La galerie de Médicis, à Paris, les cartons de
l'église de Loëches, près de Madrid, le plafond de White-Hall, à
Londres, et cent autres grandes toiles, attestaient sa verve et son
génie. Le choix du sénat d'Anvers était donc très-heureux.
Les gravures de Théodore de Tulden nous ont conservé la représentation
de l'entrée solennelle de l'infant Ferdinand à Anvers, le 15 de mai
1635[375]. À juger les compositions de Rubens par les estampes, le
maître dut justifier le choix de ses concitoyens, et déployer un talent
aussi remarquable que varié. Il fit élever de nombreux monuments
décoratifs dont il donna les plans, et il dessina ou peignit tous les
ornements dont sa fantaisie se plut à les embellir.
À cette époque, le goût des inscriptions et des devises en vers latins
était dans toute sa force. La ville d'Anvers aurait donc cru manquer au
respect qu'elle devait au gouverneur général des Pays-Bas, au vainqueur
de Nordlingen, si elle n'avait pas fait célébrer ses vertus et ses
exploits, ainsi que les hauts faits du roi son frère, par un de ses
poëtes. À Gevaërts, en sa double qualité de secrétaire de la ville et
d'historiographe du roi, échut le soin de composer cette poésie
lapidaire. Nul ne pouvait mieux que lui entrer dans les pensées du
peintre, faire comprendre ses allégories, et exprimer en même temps les
vœux et les espérances légitimes de la reine de l'Escaut. Gevaërts était
d'ailleurs un latiniste de première force, très-capable de composer,
dans la langue d'Ovide, d'Horace et de Virgile, les hexamètres et les
distiques destinés à être inscrits à côté des dessins, cartons ou
peintures de son ami.
Michel, dans son _Histoire de Rubens_[376], a donné «la description des
tableaux allégoriques appliqués aux arcs, temples et portiques
triomphaux inventés et peints par l'artiste,» en citant un grand nombre
de vers latins composés à cette occasion par Gevaërts. On jugera de
l'importance de ces monuments éphémères, élevés en l'honneur de l'entrée
du prince Ferdinand, par ce fait que, dans l'espace de quelques mois
seulement, Rubens avait fait élever, sur ses plans, sept arcs et quatre
portiques triomphaux, qu'il avait décorés de peintures, de statues, de
bas-reliefs, de dorures et autres ornements, et dont quelques-uns
présentaient un développement de quatre-vingts pieds de haut sur
soixante-dix-huit de large. Tous les amis de l'art doivent profondément
regretter que les tableaux ou cartons, soit en grisaille, soit
autrement, peints par Rubens à cette occasion, n'aient pas été
conservés; ou, s'ils existent encore à Anvers, qu'ils ne soient pas
exposés avec les autres œuvres du maître. Nous croyons ne pas nous
tromper en avançant que ces compositions ne devaient pas être
inférieures, dans leur genre, aux magnifiques allégories de l'histoire
de la vie de Marie de Médicis. Naturellement, les événements les plus
mémorables du règne de Philippe IV, la victoire de Nordlingen, l'union
de la maison d'Autriche à celle de Bourgogne, l'histoire des empereurs
d'Allemagne et des rois d'Espagne, le triomphe de la religion
catholique, ou, comme on disait alors, l'extirpation de l'hérésie,
avaient fourni à Rubens l'inspiration de ses principaux sujets.
Toutefois, nous en remarquons plusieurs qui sortaient de ce programme.
D'abord, c'est l'_Arcus monetalis_, arc de triomphe à deux faces, dressé
près de l'hôtel royal de la monnaie d'Anvers, haut de soixante pieds sur
quarante de large. Rubens y avait fait allusion aux richesses
métalliques que l'Espagne tirait alors des mines du Pérou. La partie
supérieure représentait les montagnes du Potosi, sur lesquelles on
voyait l'arbre au fruit d'or du jardin des Hespérides, avec cette
inscription:
Prætium non vile laborum.
À droite et à gauche, les colonnes d'Hercule, surmontées des disques de
la lune et du soleil, avec cette allusion à l'immense étendue de la
monarchie espagnole:
Ultrà anni solisque vias,
Oceanumque ultrà.
À gauche, le principal fleuve du Pérou; à droite, le Rio de la Plata.
De l'autre côté de l'arc, Hercule terrassant l'hydre, et l'Espagne
cueillant le fruit de l'arbre des Hespérides, avec le vers de Virgile:
...Uno avulso non deficit alter
Aureus.
Au-dessous, de chaque côté, des ouvriers occupés à travailler aux mines,
et Vulcain préparant les métaux; au milieu, une suite de monnaies
espagnoles, et un médaillon avec ces mots:
Auro, argento, æri.
L'idée de l'_Arcus monetalis_ convenait bien à la riche cité d'Anvers,
que son commerce avait mise en possession d'une partie des richesses
métalliques exportées par l'Espagne de ses possessions d'Amérique. Mais
Rubens fit élever un autre monument, qui répondait mieux aux espérances
et aux vœux de ses concitoyens. On sait que, pendant les longues guerres
qui désolèrent les Pays-Ras, les Hollandais, maîtres de la mer et jaloux
de la prospérité d'Anvers, avaient fermé l'Escaut à l'entrée comme à la
sortie des navires. Cette ville, qui avait été pendant plus d'un siècle
le centre d'un commerce maritime beaucoup plus important que celui
d'Amsterdam, se vit bientôt languir, tandis que sa rivale, grâce à la
liberté des mers, prenait un immense développement. Le sénat d'Anvers ne
pouvait pas rester indifférent à la décadence de la cité: il voulut sans
doute que Rubens exprimât les plaintes de ses habitants au
prince-gouverneur des Pays-Bas, dans une composition digne d'attirer son
attention d'une manière toute particulière. Que Rubens se soit inspiré
des vœux de ses compatriotes, ou que son imagination ait été au-devant
de leurs désirs, toujours est-il qu'il fit élever, au pont Saint-Jean,
un arc de triomphe d'ordre rustique, de soixante pieds de haut sur
soixante-dix de large, représentant, selon les expressions de
Michel[377] «une machine marine, par la quantité de cascades paraissant
découler des superficies et extrémités du bâtiment.» Au milieu de cet
arc, un magnifique tableau ou carton du peintre montrait Mercure, ce
dieu du négoce, posé sur un piédestal, à la manière de la statue de Jean
de Bologne, avec cette variante plus bourgeoise que poétique, que si,
d'une main, il tenait son caducéc, de l'autre il tendait une bourse vide
à la ville d'Anvers, personnifiée à genoux aux pieds du prince
Ferdinand, auquel elle paraissait adresser ces vers de Gevaërts:
Ne, precor, hinc volucres flectat Cyllenius alas,
O princeps, cultamque sibi ne deserat urbem
Et fugitiva meo redeant commercia Scaldi.
À la droite de la ville d'Anvers paraît un matelot oisif, endormi sur
son ancre et sa barque renversée; à gauche, on voit l'Escaut, sous la
figure d'un vieillard, les cheveux négligés, la tête couverte de
roseaux, assis sur des filets et dormant sur son bras soutenu par une
urne, pendant qu'un génie défait les chaînes dont ses jambes sont
entravées, et qu'un navire se dispose à appareiller. Les autres parties
de l'arc sont occupées par des divinités marines, des génies ailés, la
Pauvreté et la Richesse, le tout avec ces vers de Gevaërts, qui
exprimaient bien les sentiments des armateurs et des négociants
d'Anvers:
Scaldim cum pedibus princeps dabit ire solutis,
Desuetas iterum pontum decurrere puppes;
Pauperies procul et pallens abscedit Egestas,
Nec durum ulterius tractabit nauta ligonem.
Aurea securis revocabit secula Belgis
Fernandus, priscumque decus, ditesque resumet,
Mercibus omnigenis, florens Antverpia cultus,
Largaque succedet fœcundo copia cornu...
Ce monument, élevé à l'Escaut, source de la richesse d'Anvers, eut un
grand succès, et les riches négociants durent remercier leur illustre
compatriote, ainsi que son élégant traducteur latin, d'avoir si bien
défendu leurs intérêts les plus chers.
Mais aux yeux de la postérité, la plus remarquable des inventions
exécutées par le peintre, dans cette circonstance, est certainement
celle qui représente le Temple de Janus. Rubens, on le sait, était
l'homme de la paix; il travailla toute sa vie à la rendre à sa patrie,
et s'il ne fut pas assez heureux pour réussir complétement à éloigner la
guerre des Pays-Bas, il fit de constants efforts pour atteindre ce but
aussi utile que glorieux. La supériorité de son génie d'artiste, qui le
fit choisir plusieurs fois comme négociateur entre les puissances
belligérantes, sut admirablement profiter de l'entrée du prince
Ferdinand, pour exprimer sur la toile ses vœux pour la paix, qu'il
considérait, avec Gevaërts comme le plus grand des biens[378].
Rubens fit donc élever, sous le nom de _Temple de Janus_, un portique
d'ordre dorique, surmonté d'un dôme, avec le buste à double visage de ce
dieu. De l'intérieur de l'édifice, Mars, sous la figure d'un soldat
demi-nu, un bandeau sur les yeux, un glaive dans sa main droite, une
torche allumée dans sa main gauche, pousse avec violence en dehors les
portes du temple, que, d'un côté, Tisiphone, Mégère et une Harpie
s'efforcent d'ouvrir avec lui; tandis que, de l'autre, la Paix, la
Religion et l'Abondance, aidées par l'Amour, font de vains efforts pour
les tenir fermées. Entre les colonnes, le peintre a représenté, avec un
admirable contraste, à droite, les malheurs et les cruautés
inséparables de la guerre; à gauche, la prospérité publique que donne la
paix. D'un côté, c'est un soldat qui traîne par les cheveux une femme
dont l'enfant est étendu à ses pieds; il est suivi de la Pauvreté, de la
Discorde, de la Fureur et du Deuil; de l'autre, on voit les biens de la
paix, l'Abondance, la Richesse et la Félicité publique. Les contrastes
entre ces différentes figures sont réellement admirables, et bien qu'on
ne puisse en juger qu'imparfaitement par les gravures de Théodore de
Tulden, il est permis d'affirmer que Rubens y brille d'un génie d'autant
plus grand que sa main n'a fait que rendre fidèlement les sentiments les
plus intimes et les plus vrais de son âme.
Toute cette composition est accompagnée, comme les précédentes, des vers
de Gevaërts. Le docte commentateur des pensées de Marc-Aurèle partageait
assurément l'opinion de Rubens sur la barbarie de la guerre: aussi, ses
vers expriment avec bonheur les vœux que toute la ville d'Anvers
adressait au prince-gouverneur pour la fermeture du Temple de Janus.
O utinam, partis terraque marique triumphis
Belligeri claudas, Princeps, penetralia Jani!
Marsque ferus, septem jam pene decennia Belgas
Qui premit, Harpyæque truces, Luctusque Furorque
Hinc procul ad Thraces abeant, Scythosque recessus,
Paxque optata diu populos atque arva revisat.
«Plût à Dieu, Prince, que, grâce aux victoires par vous remportées sur
terre et sur mer, vous puissiez fermer les portes du temple de Janus;
que le cruel dieu de la guerre, qui depuis près de soixante-dix ans
opprime la malheureuse Belgique, avec les Harpies féroces, le Deuil et
la Fureur, soit enfin obligé de fuir chez les Thraces et dans les antres
de la Scythie, et qu'à sa place, la Paix, appelée depuis si longtemps
par nos vœux, revienne consoler les peuples et présider aux travaux des
champs.»
Malheureusement, ces vœux ne furent pas exaucés de longtemps. La guerre
et son cortége ordinaire d'injustices, de violences et d'atrocités,
désola pendant un grand nombre d'années encore les Pays-Bas espagnols;
et lorsque la paix de Westphalie fut signée à Munster, en 1648, elle
stipula, au profit des Provinces-Unies, la fermeture de l'Escaut, et
acheva de ruiner le commerce maritime d'Anvers.
Le prince Ferdinand se montra très-satisfait des inventions de Rubens.
On raconte que l'artiste ne put assister à son entrée triomphale, parce
qu'alors il se trouvait atteint d'une douloureuse attaque de goutte.
L'infant, qui avait connu le peintre à Madrid, ayant appris la cause qui
le retenait chez lui, s'empressa d'aller le visiter dans sa maison, et
prit un grand plaisir à causer avec lui et à examiner ce que Rubens
appelait son Panthéon, c'est-à-dire sa collection de tableaux, statues,
médailles, pierres gravées, estampes et autres objets d'art et de
curiosité[379]. Ce n'était pas la première visite que Rubens eût reçue
d'un prince: en juin 1625, l'archiduchesse Isabelle, accompagnée de son
premier ministre et généralissime, le marquis Spinola, et du prince
Sigismond de Pologne, avait honoré Rubens de sa présence, alors qu'elle
revenait victorieuse de Bréda, qu'elle avait réduite à se rendre après
un siége opiniâtre de plus de dix mois. On sait aussi que la reine Marie
de Médicis, passant par Anvers en 1631, s'empressa de venir voir le
peintre dont le pinceau avait si brillamment retracé les principaux
événements de sa vie.