Retour de Rubens à Anvers.--Son second mariage avec Héléna
Forment.--Il s'éloigne des affaires publiques, et consacre tout son
temps au travail et à ses amis.--Ses sentiments intimes exposés
dans ses lettres à Peiresc.
1630--1636
Rubens était de retour à Anvers avant le mois d'août 1630, ainsi qu'on
le voit par une lettre du 8 de ce mois, écrite par lui de cette ville à
Peiresc. La paix entre l'Espagne et l'Angleterre n'était pas encore
signée, mais les bases en avaient été arrêtées de telle sorte, que sa
conclusion n'était plus douteuse. Elle fut proclamée le 5 décembre 1630,
et définitivement signée ou ratifiée le 17 du même mois. À cette
occasion, le roi Charles Ier, d'Angleterre, bien digne d'apprécier le
génie et le caractère de l'envoyé d'Isabelle, le créa chevalier[369], et
lui donna en même temps la magnifique épée dont il s'était servi pour sa
réception.
Ainsi comblé d'honneurs et satisfait du succès de sa mission, Rubens,
aspirant à jouir dans sa patrie de la considération qu'il s'était
acquise par tant de travaux, résolut de se donner une seconde compagne.
Bien qu'âgé de cinquante-trois ans, séduit, en véritable artiste, par la
beauté remarquable d'une de ses compatriotes, il épousa, le 6 décembre
1630, la jeune Hélène Forment, qui atteignait à peine sa seizième année,
et dont il a immortalisé les traits dans un grand nombre de toiles.
Depuis cette époque, Rubens s'éloigna peu à peu des affaires publiques.
À part une mission qu'il avait acceptée de l'infante, en 1633, pour
négocier de la paix en Hollande, mission arrêtée par les états avant
même l'entrée de Rubens dans les Provinces-Unies, l'artiste vécut, soit
à Anvers, soit à sa terre de Steen, près de Malines, occupé, autant que
la goutte dont il souffrait depuis longtemps le lui permettait, de ses
peintures et de ses études sur l'antiquité; jouissant de la société de
ses amis, et avant tout de l'intimité de Rockox et de Gevaërts. Il
continuait également d'entretenir sa correspondance avec Peiresc et
Pierre Dupuy, et à éclaircir avec eux les doutes qu'il avait sur
certains objets dont les anciens faisaient usage, tels que trépieds,
chaudrons, tables, candélabres, etc., etc. Il passait en revue les
nouvelles découvertes d'antiquités, encourageait les dessins du jeune
graveur Mellan, et, fidèle à son amour pour la paix, n'oubliait pas
d'exprimer ses regrets sur le sac de Mantoue, prise le 22 juillet 1630,
par les Impériaux, qui avaient mis à mort la plus grande partie des
habitants: «Ce qui m'afflige infiniment, dit Rubens, ayant servi bien
des années la maison de Gonzague, et joui dans ma jeunesse du séjour
délicieux de ce pays; _sic erat in fatis_[370].»
Dans une autre lettre du 16 août 1635, écrite en italien, Rubens, après
avoir entretenu Peiresc d'un procès qu'il était forcé de soutenir à
Paris, à l'occasion du privilége de la vente en France de ses gravures,
lui fait connaître qu'il espère arriver à un arrangement avec son
adversaire, et il ajoute:--«Je suis homme de paix, et j'abhorre comme la
peste la chicane et toute autre espèce de discussions, et j'estime que
le vœu de tout honnête homme doit être de pouvoir vivre avec
tranquillité d'esprit, aussi bien en public que chez soi, de rendre
service le plus possible et de ne faire tort à personne. Je regrette que
les rois et les princes ne soient point de cette humeur; _nam_:
_Quidquid illi delirant plectuntur Achivi._[371]
Dans la dernière lettre que Rubens écrivit à Peiresc, de Steen, le 4
septembre 1636, l'artiste se montre très-reconnaissant de l'envoi que
Peiresc lui avait fait d'un dessin colorié des _Noces Aldobrandines_,
«peinture antique qui fut trouvée à Rome dans ma jeunesse, dit Rubens,
et admirée, adorée même comme unique, par tous les amis de l'art et de
l'antiquité.»--Il informe Peiresc qu'il a vu à Anvers un très-fort
volume intitulé: _Roma sotterranea_[372], «lequel lui a paru être un
grand ouvrage extrêmement religieux, car il représente la simplicité de
la religion primitive, qui, si elle a surpassé le reste du monde par
sa piété et la vérité de sa religion, le cède au paganisme antique, dont
elle est à une distance infinie, sous le rapport de la grâce et de
l'élégance. J'ai vu aussi des lettres de Rome qui annoncent la
publication de la galerie _Giustiniana_[373], aux frais du marquis
_Giustiniano_. On en parle comme d'un très-bel ouvrage.... Mais je ne
doute pas que chaque fait nouveau n'arrive à votre musée dans toute sa
fraîcheur. C'est pourquoi, ne trouvant pas à vous entretenir d'autre
sujet, je vous baise humblement les mains, priant le ciel de vous
accorder longue vie et santé, avec toutes sortes de prospérité et de
contentement.»--Ces vœux ne devaient point être exaucés: Peiresc mourut
à Aix, le 24 juin 1637, dans les bras de Gassendi, et Rubens ne fut pas
le dernier à regretter la perte de cet illustre magistrat, _omnium
elegantiarum amator_.