Dernières années de Rubens: il travaille tant que la goutte le lui
permet.--Il s'occupe de la gravure de ses œuvres: sa manière de
diriger ses élèves graveurs.--Portrait de Gevaërts peint par Rubens
et gravé par Paul Pontius.--Mort de Rubens.--Son épitaphe par
Gevaërts.--Règle de conduite observée par Rubens.--Rockox et
Gevaërts.--Génie de Rubens: accord du bon et du beau.
1635--1640
Dans les années qui s'écoulèrent depuis le 15 mai 1635 jusqu'au 30 mai
1640, époque de sa mort, Rubens fut souvent atteint de la goutte et
privé de la satisfaction de pouvoir travailler. Mais dès que la
maladie lui laissait quelque répit, il ressaisissait ses pinceaux avec
bonheur et se remettait à peindre avec son entrain habituel. La maladie
contre laquelle il luttait ne paraît pas avoir affaibli son génie; car
il a exécuté, dans cette dernière période de sa vie, des tableaux tout
aussi remarquables que dans sa jeunesse. On cite, entre autres, le
célèbre tableau du _Martyre de saint Pierre_, que Geldorp lui commanda
pour Jabach, et qui fut donné par ce dernier à l'église des
Saints-Apôtres de Cologne. On voit, par les lettres de Geldorp[380], que
Rubens termina cette toile dans le courant de 1638, et c'est un de ses
plus beaux ouvrages. Ces mêmes lettres montrent qu'il était toujours
accablé de commandes, auxquelles il avait peine à satisfaire. Aussi
Sandrart a-t-il raison de dire, en terminant sa biographie de
Rubens[381]: «On n'en finirait pas, s'il fallait énumérer tous les
ouvrages de ce très-ingénieux artiste, puisque, indépendamment de la
fécondité de son esprit, il était également doué d'une habileté de main
telle, qu'il avait achevé un tableau en moins de temps qu'un autre
aurait mis à l'ébaucher. Il travailla de cette sorte jusqu'à ce que la
goutte étant venue l'affliger, il se vit contraint de renoncer aux
grandes toiles; alors il se mit à peindre des sujets profanes, sacrés et
champêtres sur des toiles d'une dimension médiocre et même petite.»
Selon Michel et les autres biographes, Rubens, pendant ses dernières
années, se tint complétement à l'écart de la politique, bornant ses
distractions, lorsque la goutte lui en laissait la possibilité, à faire,
après avoir travaillé cinq ou six heures de suite, quelques promenades,
soit à cheval, soit à pied, dans les faubourgs et sur les remparts
d'Anvers, à recevoir à souper, dans la soirée, ses amis les plus
intimes, parmi lesquels Rockox et Gevaërts n'étaient pas les derniers,
et à passer la belle saison à sa terre de Steen, près de Malines.
Jusqu'à ses derniers moments, Rubens cultiva les lettres: tout en
travaillant, il se faisait lire les historiens, les poëtes et les
moralistes grecs et latins, et principalement Plutarque et Sénèque, si
l'on en croit son neveu Philippe[382], de telle sorte qu'en maniant le
pinceau, il trouvait encore moyen d'enrichir son esprit. Sa
correspondance atteste, autant que ses tableaux, que la mythologie et
l'histoire ancienne lui étaient aussi familières que la connaissance des
événements contemporains et des principales langues modernes. On pourra
se faire une idée de l'étonnante fécondité d'invention et d'exécution de
Rubens par ce fait, que le catalogue de son œuvre[383] énumère _quatorze
cent soixante et une compositions_ peintes par cet artiste infatigable;
et encore faudrait-il, pour compléter ce chiffre formidable, ajouter
ses dessins et les planches auxquelles il a travaillé.
On croit que Rubens s'occupa beaucoup de la gravure de ses œuvres
pendant les dernières années de sa vie. Il avait créé à Anvers depuis
longtemps une école de graveurs, qui ne le cédaient en rien à Érasme
Quellinus et Van Dyck, ses meilleurs élèves en peinture. Il suffit de
rapporter les noms de Lucas Vorsterman, Schelte et Boèce de Bolswert,
Paul Pontius, Cornelius Galle, Pierre de Jode, Ægidius Sadler, François
Van Vyngaerde, Hans Witdoueck, Guillaume Panneels, Pierre Soutman,
Cornelius Wischer, Nicolas Lawers, Adrien Lommelin et Théodore de
Tulden, pour montrer quelle activité régnait dans cette école. Tous les
genres de gravure, au burin, à l'eau forte, sur bois, y étaient cultivés
et y brillaient d'un vif éclat, grâce à la direction donnée par le
maître et à l'aptitude supérieure des élèves.--«Comme Rubens s'était
fait d'excellentes règles de clair-obscur, dit Mariette[384], ses
tableaux réussissaient parfaitement bien en gravure. Mais lorsqu'il se
donnait la peine de conduire les graveurs, comme il l'a presque toujours
fait, ses estampes ne le cédaient point à ses tableaux pour l'accord des
ombres et de la lumière, surtout quand elles ont été exécutées par
d'excellents graveurs, tels que Vorsterman, Bolswert et d'autres.....
Aucune des belles estampes de Rubens, qui ont été gravées de son
vivant, ne l'ont été d'après ses tableaux, mais d'après des dessins
très-terminés, ou d'après des grisailles peintes à l'huile en blanc et
noir, qu'il avait l'art de préparer et d'amener à l'effet de
clair-obscur que devait produire la gravure, qui ne tire de l'effet que
de l'opposition du blanc et du noir..... Bellori a écrit, dans sa vie de
Van Dyck, que Rubens s'était souvent servi de cet élève pour lui
préparer ces dessins et ces grisailles, et je suis fort porté à le
croire: son pinceau délicat et facile y était tout à fait propre..... Le
beau génie de Rubens et sa parfaite intelligence, se manifestent pour le
moins autant dans ses dessins que dans ses tableaux. Dans les plus
légères esquisses, ce grand maître met une âme et un esprit qui dénotent
la rapidité avec laquelle il concevait et exécutait ses pensées. Mais,
lorsqu'il les met au net, alors, sans rien perdre de cet esprit, il y
ajoute tout ce qu'un homme qui possédait, dans un éminent degré, les
différentes parties de la peinture, et singulièrement celle du
clair-obscur, était capable d'imaginer pour en faire des ouvrages
accomplis.»--C'est dans cette manière qu'il composa, entre autres, le
magnifique dessin gravé par Cornelius Galle, du titre ou frontispice de
la seconde édition, publiée après sa mort par Gevaërts, des _Icones
imperatorum romanorum_, de Goltzius. Rubens y a représenté, assis dans
une espèce de portique, les pieds appuyés sur un autel votif, Jules
César fondateur de l'empire romain, tenant dans sa main droite une
Victoire, dans la gauche le globe du monde. D'un côté, plus bas,
Constantin, portant l'étendard du Christ, de l'autre l'empereur
Rodolphe, chef de la maison de Hapsbourg; au-dessous, des armes, des
faisceaux, des rames, un gouvernail, et le serpent mordant sa queue et
entourant un globe couronné, symbole de l'immortalité.
Vers 1630, Rubens avait fait le portrait de Gevaërts, qui a été gravé au
burin par Paul Pontius. Le peintre a représenté son ami assis et
travaillant dans son cabinet: de la main gauche, appuyée sur une table
recouverte d'un tapis, il tient plusieurs feuillets d'un manuscrit,
probablement celui de son commentaire sur Marc-Aurèle, dont le buste est
placé sur la même table; il a sa plume dans la main droite. Au fond de
la pièce, on aperçoit des livres sur une tablette: à droite, l'écusson
de ses armoiries, au-dessous duquel est écrit en grec: «εἱς εαντον συνειλου.» Il a la tête nue et porte des
moustaches; son cou est entouré d'une énorme fraise, et il est vêtu
d'une robe très-ample, qui laisse voir sur sa poitrine une chaîne et un
médaillon. Sa figure est calme, réfléchie, pleine d'expression et de
mélancolie, comme il convient à un homme que la perte de ses affections
les plus chères avait obligé à chercher des consolations dans l'étude de
la philosophie stoïcienne[385].
Après la mort de Rubens, arrivée le 30 mai 1640, ce fut Gevaërts, son
ami de cœur, comme l'appelle Michel[386], qui composa l'inscription
destinée à son tombeau. Mais, par suite de circonstances sur lesquelles
ce biographe ne s'explique pas, cette inscription resta dans l'oubli
jusqu'en 1755, époque où elle fut placée, par le chanoine Van Parys,
petit-neveu de Rubens par sa mère, sur le monument élevé à l'artiste
dans une des chapelles de l'église de Saint-Jacques d'Anvers. À la
différence d'un grand nombre d'autres épitaphes, qui attribuent aux
morts des vertus et des qualités qu'ils n'ont jamais eues de leur
vivant, celle de Rubens[387] n'est que rigoureusement vraie lorsqu'elle
dit de cet homme illustre:
...Qui, inter cæteras, quibus ad miraculum
Excelluit, doctrinæ, historiæ priscæ,
Omniumque bonarura artium
Et elegantiarum dotes,
Non sui tantum seculi, sed et omnis ævi
Apelles dici meruit.
. . .
Pacis inter principes mox initæ
Fundamenta feliciter posuit...
On a vu que Nicolas Rockox ne survécut que quelques mois à Rubens, étant
mort à Anvers le 12 décembre 1640. Quant à Gevaërts, le plus jeune des
trois, il prolongea sa carrière jusqu'en 1666, et s'éteignit à Anvers
en cultivant les lettres, à l'âge de soixante-treize ans.
On peut dire de Rockox et de Gevaërts que pendant tout le cours de leur
existence ils s'appliquèrent constamment à mettre en pratique cette
règle de conduite, que Rubens s'était imposée à lui-même[388]:
Publice et privatim, et prodesse multis, nocere nemini.
Pour être juste envers l'illustre chef de l'école flamande, la postérité
doit ajouter qu'il ne s'est pas borné à rendre service, autant qu'il a
pu, sans jamais faire tort à personne, mais que, par les qualités de son
cœur et de son esprit, aussi bien que par les œuvres dues à son génie
d'artiste, il a su de son temps, comme de nos jours, plaire à tous ceux
qui aiment à rencontrer chez le même homme le rare et merveilleux accord
du bon et du beau.