CHAPITRE XXVII

De Madrid, Rubens revient à Anvers et repart pour

l'Angleterre.--Impression que produit sur lui la vue de ce

pays.--Lettre à Gevaërts à l'occasion de la mort de la femme de ce

dernier.--Il déplore les lenteurs qui retardent la paix.--Ses

relations avec les familles Van Halmale et Clarisse, d'Anvers.

1629--1630

Rubens quitta Madrid le 26 avril 1629, traversa Paris, sans s'y arrêter,

le 12 mai, et quelques jours après il était à Bruxelles. Mais l'infante

le fit repartir presque immédiatement pour l'Angleterre. Tout en y

poursuivant la conclusion de la paix, notre peintre fit plusieurs

portraits, et composa, pour le comte d'Arundel[358] et d'autres grands

seigneurs, quelques grands tableaux qui excitèrent l'admiration des

connaisseurs, alors peu nombreux dans ce pays. Mais ce n'est point

pendant son séjour à Londres, comme on l'a cru longtemps, que Rubens

exécuta les fameuses peintures du plafond de White-Hall. Il résulte de

documents authentiques, publiés récemment par M. Carpenter[359], que ces

toiles furent peintes par Rubens à Anvers, et terminées en 1637; il

reçut trois mille livres sterling pour ces compositions, et le roi

d'Angleterre lui donna en outre une chaîne et une médaille en or.

La vue de l'Angleterre produisit sur Rubens une impression profonde, si

l'on en juge par ce passage d'une de ses lettres adressée à Pierre

Dupuy, de Londres, le 8 août 1629:

«Si j'avais, dans ma jeunesse, visité en si peu de temps des contrées et

des cours si différentes, cela m'aurait été alors bien plus utile qu'à

l'âge où je suis. Mon corps serait un peu plus robuste pour endurer les

incommodités de la poste, et mon esprit, par l'expérience et la

connaissance des peuples les plus divers, aurait pu se rendre capable de

plus grandes choses dans l'avenir. Au lieu que mon corps consume

aujourd'hui ce qui lui reste de forces, et que je n'aurai plus le temps

de jouir du fruit de tant de fatigues. Je n'y aurai gagné que de pouvoir

mourir plus savant.--Pourtant, je me console en songeant avec délices à

toutes les belles choses que j'ai rencontrées sur ma route. Cette île,

par exemple, me paraît un théâtre tout à fait digne de la curiosité d'un

homme de goût, non-seulement à cause de l'agrément du pays et de la

beauté de la nation, non-seulement à cause de l'apparence extérieure,

qui m'a paru d'une recherche extrême, et qui annonce un peuple riche et

heureux au sein de la paix; mais encore par la quantité incroyable

d'excellents tableaux, de statues et d'inscriptions antiques qui se

trouvent dans cette cour[360].»

Rubens fit à Londres un assez long séjour. Depuis son départ d'Anvers,

Gevaërts avait perdu sa femme; précédemment, la mort lui avait enlevé, à

l'âge de douze ans, le fils unique issu de ce mariage: «_Eximiæ spei

puer_, dit son épitaphe[361], _qui parenti luctum et desiderium

incomparabile reliquit_.» C'était sans doute pour combattre cette

douleur inguérissable, que Gevaërts avait entrepris d'étudier et de

méditer les œuvres de Marc-Aurèle. Mais Rubens, qui connaissait bien le

cœur humain, ne paraît pas convaincu que les préceptes du prince

philosophe auront le pouvoir de consoler son ami.--«Je crains, lui

écrit-il de Londres le 15 septembre 1629[362], de vous rappeler la perte

de votre chère compagne; j'aurais dû le faire immédiatement; et

maintenant, ce ne sera plus autre chose qu'un devoir d'obligation

très-intempestif, et un renouvellement importun de votre douleur,

puisqu'il vaut mieux engager à oublier qu'à rappeler sans cesse le

passé. Si l'on doit espérer de la philosophie quelque consolation, il

vous en reste une source abondante dans votre intérieur. Je vous renvoie

au riche trésor de votre _Antoninus_, où vous avez, en conservateur

libéral, de quoi distribuer même à vos amis. Je n'ajouterai plus que ce

pauvre genre de consolation, c'est que nous sommes à une époque où la

vie n'est possible qu'en se débarrassant de tout ce qui accable, ainsi

que fait le marin lorsqu'il navigue au milieu des tempêtes[363].» Au

commencement de cette lettre, il s'excuse d'avoir tardé à lui écrire

depuis son arrivée à Londres:--«Vous avez l'habitude de me prévenir

toujours et de me surpasser en courtoisie, sans vouloir faire attention

à mes fautes, ni au peu d'empressement que je mets à vous honorer et à

vous servir comme je le devrais. Dieu sait pourtant que je manque

seulement à votre égard dans les démonstrations extérieures, et que j'ai

toujours pour vous la même estime et la même affection cordiale, ainsi

que je vous le prouverai par des faits dès que vous me procurerez pour

vous servir une occasion que j'attends avec impatience. J'espère au

moins que mon fils, qui a eu aussi une grande part à vos faveurs, et qui

doit à la bonne instruction que vous lui avez donnée la meilleure partie

de lui-même, sera mon héritier et s'acquittera de toutes mes obligations

envers vous. J'aurai pour lui d'autant plus d'estime que vous lui en

montrerez davantage, car votre jugement a plus de poids en cela que le

mien. Pourtant, j'ai toujours trouvé en lui de la bonne volonté. Il

m'est très-agréable d'apprendre que, grâce à Dieu, il est maintenant

rétabli, et je vous remercie infiniment de cette bonne nouvelle, ainsi

que de l'honneur et de la consolation que vous lui avez apportée en le

visitant pendant sa maladie. Il est jeune, et si la nature suit son

cours, il ne mourra pas avant nous. Dieu veuille lui accorder de vivre

honorablement! car, comme dit la fable, il n'importe pas de vivre

longtemps, mais de bien vivre: «_Neque enim quamdiu, sed quam bene

agatur fabula refert._»

Dans une autre lettre à Gevaërts, de Londres, le 23 novembre 1629,

Rubens laisse voir tout son chagrin des lenteurs qui retardaient les

négociations relatives à la paix entre l'Angleterre et l'Espagne.--«Nous

aspirons maintenant après l'arrivée de don Carlos Coloma (l'ambassadeur

d'Espagne), qui s'est fait précéder de ses bagages à Dunkerque, et nous

n'attendons que l'avis du départ de l'ambassadeur d'Angleterre pour

l'Espagne; il a maintenant reçu l'ordre de se mettre en route. J'espère

donc que nous pourrons bientôt venir en personne vous servir, vous et

nos autres amis...... On parle ici beaucoup de la trêve, et les avis de

Hollande donnent presque tous l'espoir du succès. Malgré le plaisir que

me fait éprouver la naissance de notre prince d'Espagne[364], je dois

avouer que la nouvelle de notre paix ou trêve m'en ferait éprouver

beaucoup plus que toutes les autres affaires du monde. Mon retour ne

m'en serait que plus agréable, et je resterais désormais dans ma

maison.» Il termine en priant Gevaërts «de vouloir bien faire ses

humbles et sincères salutations à M. Rockox, ainsi qu'à MM. Halmale et

Clarisse, en leur témoignant toute son affection[365].»

Hendrick Van Halmale, échevin d'Anvers[366], était sans doute parent de

Paul Halmale, sénateur d'Anvers, que Théodore Galle appelle: _Artis

scultoriæ cultor et patronus_, et auquel il a dédié sa gravure de

l'_Ecce homo_, d'après Rubens[367]. Quant à la famille Clarisse, elle

était très-liée avec celle du peintre. Philippe Rubens a célébré dans

une ode le mariage de Marie Clarisse avec Jean Wover[368]. La famille

Clarisse se composait de Louis Clarisse, sénateur d'Anvers, et de Marie

Nerot, sa femme; de Roger Clarisse, _urbis ab elemosynis_, ou, comme on

dirait aujourd'hui, membre du bureau de bienfaisance d'Anvers, et de

Madeleine Schotte, sa femme. C'est du moins ce que l'on peut inférer de

la gravure de Lucas Vorsterman, qui leur est dédiée, et qui reproduit le

_Nolite timere_, ou l'apparition de Jésus-Christ aux saintes femmes,

d'après Rubens. Le peintre aura sans doute représenté dans ce tableau

les deux dames Clarisse. L'une d'elles, sur le premier plan, cherche à

s'envelopper dans un voile, pour éviter les rayons lumineux qui

s'échappent du corps de Jésus-Christ; elles sont suivies d'autres

femmes. On retrouve ici au naturel les traits doux et agréables des

Flamandes, que Rubens prenait constamment pour types de la beauté

féminine, mais qui n'ont rien de l'idéal de Raphaël, ou de la grâce

vénitienne du Titien.

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 62 / 92 题