CHAPITRE XXVI

Second voyage de Rubens en Espagne.--Il fait, pour Gevaërts, des

recherches dans les manuscrits grecs de Marc-Aurèle, à l'Escurial.

Intelligence supérieure de Rubens.--Passages d'une de ses lettres à

Gevaërts, où il lui recommande son fils Albert, après la mort

d'Isabelle Brant.

1628--1629

On sait que Rubens, mêlé d'abord aux négociations qui se poursuivaient

en Hollande entre l'Espagne, l'Angleterre et les Provinces-Unies, fut,

en 1628, envoyé à Madrid auprès du roi Philippe IV, qui avait manifesté

à l'infante Isabelle le désir de le voir. Gevaërts, qui préparait alors

un commentaire sur les _Pensées de Marc-Aurèle_, voulut profiter du

voyage de son ami pour s'assurer s'il ne pourrait pas trouver quelque

texte inédit ou inconnu de cet auteur dans les manuscrits de la

bibliothèque de l'Escurial; il chargea donc Rubens de faire cette

recherche, et de collectionner avec soin ces manuscrits. Bien que

l'artiste fût très-préoccupé de sa mission politique, principal objet de

son voyage, et que, d'un autre côté, il fût obligé, pour satisfaire le

roi et les principaux seigneurs de sa cour, d'employer presque toutes

ses journées à peindre soit des portraits, soit des tableaux de sa

composition; il sut néanmoins trouver le temps de rendre ce service à

Gevaërts. Voici la lettre qu'il lui écrivait à ce sujet, le 29 décembre

1628, quelque temps après son arrivée à Madrid. On y voit qu'il avait

été feuilleter les manuscrits grecs et les livres de la bibliothèque de

_San-Lorenzo_, pour y trouver le texte complet des douze livres du

traité de Marc-Aurèle Antonin.

«J'ai fait, lui écrit-il, quelque diligence pour savoir s'il serait

possible de trouver dans les bibliothèques particulières quelque chose

de plus que ce qui est connu jusqu'ici de votre Marcus, mais je n'ai

encore rien obtenu. Il ne manque cependant pas de gens qui affirment

avoir vu dans le célèbre trésor de Saint-Laurent deux manuscrits portant

le titre du divin Marcus. Mais, d'après les circonstances, d'après le

volume et l'apparence des manuscrits, car j'avais affaire à un homme qui

ne savait pas un mot de grec, je n'en augure rien de nouveau ni

d'important; je pense même que le tout est connu et ne compose que les

œuvres de Marcus depuis longtemps publiées. Il ne m'appartient pas de

rechercher si l'on peut, en collationnant les textes, en tirer quelque

lumière ou un déluge de gloses (_aut sordium eluvies_); le temps, mon

genre de vie, mes études, m'enchaînent d'un autre côté, et, de plus, mon

génie particulier m'éloigne de ce profond sanctuaire des Muses......

Je voudrais voir le volume des inscriptions d'Afrique, non-seulement

pour votre Marcus et dans le désir de vous rendre service (ce que

d'autres peuvent faire et même avec plus d'exactitude), mais pour

satisfaire à mes goûts particuliers[356].»--Ainsi ce grand artiste était

également un érudit de premier ordre, capable, comme Juste-Lipse, de

discuter et commenter les textes les plus obscurs des manuscrits grecs

ou latins. Nous ne croyons pas qu'il ait jamais existé un artiste aussi

profondément, aussi universellement instruit que Rubens, ni mieux doué

du côté de l'intelligence. Sous ce rapport, Léonard de Vinci et

Michel-Ange peuvent seuls être mis en comparaison avec lui; et si

Michel-Ange est supérieur à tous, c'est parce qu'il était aussi grand

poëte qu'artiste également éminent dans la statuaire, la peinture et

l'architecture. Ce qu'il y a de remarquable, à l'éternel honneur de

l'art, c'est que ces trois grands hommes d'un si prodigieux génie furent

également au nombre des plus honnêtes de leur siècle, comme Raphaël,

Corrège, Titien, Albert Durer, Poussin, Lesueur et tant d'autres. Preuve

éclatante que l'amour et l'étude de l'art élèvent l'âme, la soutiennent,

par l'idéal, à la source des sentiments vrais et désintéressés, loin des

vils désirs que font naître l'ambition et l'amour des richesses, ces

deux grands mobiles qui dirigent la plupart des hommes. Si Rubens

consentit à servir d'agent secret à l'archiduchesse Isabelle, au roi

d'Espagne et au roi d'Angleterre pour nouer des négociations délicates,

on ne doit pas oublier que le but de ces négociations était d'obtenir la

fin de la guerre qui désolait depuis si longtemps une grande partie de

l'Europe. En plaçant sa mission sous le patronage de sa réputation

d'artiste, les rois honoraient son génie, et Rubens rendait à son pays

et à l'humanité un service signalé, puisqu'il faisait servir l'art à

rétablir la paix du monde, _pax optima rerum_.

Avant son départ pour l'Espagne, il avait perdu, le 29 septembre

1626[357], sa première femme Isabelle Brant, dont la mort lui causa un

très-vif chagrin. Il en avait eu deux enfants, Albert et Nicolas, ce

dernier très-jeune encore au décès de sa mère. En quittant la ville

d'Anvers, Rubens avait vivement recommandé ses enfants à son fidèle

Gevaërts. Dans sa lettre du 29 décembre 1628, il lui dit: «Je vous

supplie de prendre mon petit Albert, cet autre moi-même, non pas dans

votre sanctuaire, mais dans votre musée. J'aime cet enfant, et c'est à

vous, le meilleur de mes amis, à vous le pontife des Muses, que je le

recommande vraiment, pour que vous en preniez soin, de concert avec mon

beau-père et mon frère Brant, soit pendant ma vie, soit après ma

mort.»

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 61 / 92 题