Le baron de Vicq, l'abbé de Saint-Ambroise et la galerie de Marie
de Médicis.--Rubens à Paris, se lie avec Peiresc, M. de Valavès et
les frères Dupuy, et entretient avec eux une active correspondance.
1624--1627
Peu de temps après cette lettre, Peiresc trouva l'occasion qu'il
cherchait depuis longtemps de voir Rubens, et de lier avec lui
connaissance autrement que par lettres. On sait qu'après avoir fait
construire le palais du Luxembourg, sur le modèle du palais Pitti de
Florence, la reine Marie de Médicis résolut, vers 1621, de le faire
décorer de peintures représentant l'histoire de sa vie. Les archiducs
Albert et Isabelle avaient alors pour ambassadeur à la cour de France le
baron de Vicq, ami et grand admirateur de Rubens. Cet envoyé vanta le
talent du peintre flamand, et l'éloge qu'il en fit fut chaudement appuyé
par l'aumônier de la reine, Claude Maugis, abbé de Saint-Ambroise, grand
amateur et collectionneur d'estampes, bon connaisseur en fait de
peintures, et au demeurant homme de goût et de savoir, dont Philippe de
Champaigne a fait le portrait, qui a été gravé par L. Vosterman[349]. La
reine résolut donc de charger Rubens des peintures du Luxembourg, et
elle pria le baron de Vicq de faire connaître son désir à l'artiste.
Rubens s'empressa de répondre à cet appel, en se rendant à Paris au
commencement de l'année suivante. Présenté à Marie de Médicis par
l'ambassadeur flamand, il accepta le périlleux honneur de représenter, à
l'aide de l'histoire et de l'allégorie, les principaux événements de la
vie agitée de cette princesse. Pour la mettre à même d'apprécier son
imagination et le style dans lequel il entendait exécuter son sujet,
le peintre fit des esquisses ou cartons en grisaille, qu'il donna plus
tard à l'abbé de Saint-Ambroise, chez lequel de Piles put les voir.
Malheureusement, ces cartons ne sont pas restés en France: dix-huit
d'entre eux sont aujourd'hui au musée de Munich, et on ignore ce que les
trois autres sont devenus[350]. Dès qu'il fut de retour à Anvers, Rubens
se mit à l'œuvre avec sa verve et son ardeur accoutumées; et quatre ans
ne s'étaient pas écoulés, qu'il avait entièrement achevé les vingt et
une compositions capitales qui font aujourd'hui l'un des principaux
ornements de la grande galerie du Louvre. Vers le commencement de 1625,
selon la correspondance de Rubens, ainsi que le démontre la notice sur
cet artiste de M. Villot[351], elles étaient disposées dans la galerie
du Luxembourg aux places qu'elles y ont conservées jusqu'à l'époque de
notre première révolution.
L'exécution de ces grandes et brillantes toiles avait obligé Rubens à
faire plusieurs voyages à Paris. C'est pendant l'un de ses premiers
séjours dans cette ville, au commencement de 1622, qu'il y rencontra
Peiresc, et qu'il acheva de resserrer avec lui des relations commencées
par la correspondance du savant magistrat français avec Gevaërts.
Peiresc fut tellement charmé de ses entretiens avec Rubens, qu'il ne put
s'empêcher d'écrire à Gevaërts, de Paris, le 26 février 1622, la lettre
suivante, qui peint bien son amour pour les lettres et les arts, et
qui montre également quelle impression favorable Rubens laissait de sa
personne, de son instruction et de son amabilité aux hommes les plus
compétents pour le bien juger.--«Monsieur, la bienveillance de M.
Rubens, que vous m'avez procurée, m'a comblé de tant de bonheur et de
contentement, que je vous en devrai des remercîments tout le temps de ma
vie, ne pouvant assez me louer de son honnêteté, ni célébrer assez
dignement l'éminence de sa vertu et de ses grandes parties, tant en
l'érudition profonde et connaissance merveilleuse de la bonne antiquité,
qu'en la dextérité et rare conduite dans les affaires du monde, non plus
que l'excellence de sa main, et la grande douceur de sa conversation, en
laquelle j'ai eu le plus agréable entretien que j'eusse eu de fort
longtemps, durant le peu de séjour qu'il a fait ici. Je vous porte une
grande envie d'avoir la commodité que vous avez d'en jouir d'ordinaire
comme vous pouvez, même à cette heure que vous avez acquis une charge
nouvelle dans Anvers, laquelle vous en approchera davantage que vous
n'espériez. Je vous félicite de bon cœur l'un et l'autre bien, et prie
Dieu qu'il vous en fasse longuement jouir; vous suppliant de me
continuer les mêmes bons offices en son endroit, et me conserver en
l'honneur de ses bonnes grâces et des vôtres[352].»
C'est pendant son séjour à Paris que Rubens se lia également avec M. de
Valavès, frère de Peiresc, ainsi qu'avec les deux frères Jacques et
Pierre Dupuy, le premier, garde de la bibliothèque du roi, l'autre,
conseiller du roi et ensuite garde de sa bibliothèque. Lorsqu'il fut
revenu définitivement à Anvers, Rubens continua d'entretenir avec ces
savants une active et très-intéressante correspondance, roulant sur des
sujets d'érudition, d'histoire et de philologie, et plus souvent encore
sur des monuments de l'antiquité, tels que médailles, camées et autres
objets d'art, dont il faisait un échange avec Peiresc et son frère, ou
encore sur des découvertes alors récentes faites à Rome[353]. Les
lettres de l'artiste montrent la variété de ses connaissances et
l'étonnante activité de son esprit. Après les avoir lues, il est permis
d'affirmer que Rubens était un savant de premier ordre, capable de
rivaliser avec les érudits de profession les plus remarquables de son
siècle, et l'emportant même sur eux par la facilité avec laquelle il
parlait et écrivait les principales langues modernes de l'Europe[354].
On peut dire que sa main savait se servir aussi bien de la plume que du
pinceau, et que le temps qu'il donnait à l'art n'était pas perdu pour
les lettres, puisque, tout en peignant, il se faisait lire les plus
beaux passages des principaux écrivains de l'antiquité, spécialement
d'Homère, Virgile et Plutarque[355]. C'est donc avec raison que Peiresc
félicitait Gevaërts de posséder un tel ami, et lui portait envie
«d'avoir la commodité d'en jouir d'ordinaire.»