Gaspar Gevaërts, ami intime de Rubens.--Sa naissance, sa famille,
son éducation, son premier ouvrage.--Il sert d'intermédiaire aux
relations de Peiresc avec Rubens.
1593--1620
Mais de tous ces personnages, aucun ne vivait avec Rubens dans une
intimité comparable à celle qui l'unissait à Gaspar Gevaërts, secrétaire
de la ville d'Anvers. En parcourant la correspondance de ces deux
hommes, on demeure convaincu qu'ils n'avaient point de secret l'un pour
l'autre, et que, rapprochés par une conformité de goûts et de
sentiments, une instruction classique également profonde, un amour aussi
vif pour la vénérable antiquité, l'artiste et le philologue vivaient
ensemble dans les plus affectueuses relations.
Jules Gaspar Gevaërts naquit à Anvers, en 1593. Son père, Jean Gevaërts,
était un savant jurisconsulte, fort versé dans l'histoire de sa patrie,
et qui fut employé par les gouverneurs des Pays-Bas dans plusieurs
négociations importantes. L'épitaphe de son tombeau[343], dans la
cathédrale d'Anvers, constate qu'il fut envoyé en Hollande par
l'archiduc Albert et l'infante Isabelle, en 1607, pour y traiter de la
paix avec les états généraux. S'il ne réussit pas complétement, il
parvint au moins à conclure une trêve de douze années, bienfait immense
après quarante ans d'une guerre acharnée. Ayant perdu sa femme, Cornélie
Aertz, Jean Gevaërts se retira du monde, se fit admettre au nombre des
chanoines de la cathédrale d'Anvers, et mourut dans cette ville en 1613,
à l'âge de soixante-dix ans. Son épitaphe, composée sans doute par son
fils Gaspar, en rappelant l'éclatant service rendu par le négociateur
à sa patrie, se termine par ces vers touchants, adressés au voyageur qui
viendra visiter son tombeau:
Huic cineri pacem, requiemque precare viator;
Qui jacet hic paci dulce paravit iter.
Jean Gevaërts fit faire à son fils Gaspar de très-fortes études, et il
lui transmit l'amour des lettres et le goût des recherches sur
l'antiquité ainsi que sur l'histoire des Pays-Bas. Après avoir étudié
successivement chez les Jésuites d'Anvers, à Louvain et à Douai, le
jeune homme se rendit à Paris, où il se lia particulièrement avec
plusieurs magistrats aussi savants qu'intègres, tels que Peiresc, son
frère, M. de Valavès, et Henri de Mesmes, qui devint plus tard
conseiller d'État. C'est à ce dernier qu'il dédia ses trois livres
d'_Electorum_, publiés à Paris, in-4º, chez Sébastien Cramoisy, en
1619[344]. Cet ouvrage, comme celui de Philippe Rubens, est un
commentaire explicatif de plusieurs passages obscurs de différents
auteurs grecs et latins. Gevaërts y montre une connaissance approfondie
des textes et une grande science philologique, qualités fort appréciées
par les érudits du dix-septième siècle. Revenu à Anvers, il fut nommé
secrétaire de la ville, et quelques années après l'empereur Ferdinand
III le créa conseiller d'État et le nomma son historiographe. Retenu
dans sa patrie par les fonctions qu'il remplissait auprès du conseil
communal, Gevaërts n'en sortit plus, et il employa tout le temps dont sa
charge lui permettait de disposer à écrire une histoire des ducs de
Brabant, à publier une nouvelle édition des _Imperatorum romanorum
icones_ de Goltzius, à préparer un commentaire sur les Pensées de
Marc-Aurèle, qu'il ne publia point, enfin à composer des poésies latines
à l'occasion d'événements importants, de fêtes et d'autres
circonstances[345].
Nous ignorons l'origine de sa liaison avec Rubens; mais il est probable
qu'elle remontait à leur jeunesse, car une lettre de Peiresc à Gevaërts,
du 25 octobre 1619[346], montre que ce dernier avait fait des démarches
au nom de Rubens, _son grand ami_, pour obtenir, par l'entremise de
Peiresc, le privilége de vendre en France les estampes des _Palais de
Gênes_, et les autres planches que Rubens publia plus tard.
C'est ainsi que Peiresc entra en relation avec Rubens, «dont il estimait
grandement, écrit-il, l'éminente vertu.» Très-curieux des objets de
l'art antique, il pria Gevaërts de lui donner la copie de l'inventaire
des belles antiquités que possédait l'artiste. Gevaërts la lui ayant
envoyée, Peiresc le chargea, par une lettre du 17 juin 1620[347], «de
remercier Rubens de tant d'offres de son honnêteté, ne pouvant assez
admirer la richesse de ses figures. «Je voudrais bien pouvoir,
ajoute-t-il, faire un voyage en ce pays-là, pour en avoir la vue, et
surtout de ces belles têtes de Cicéron, de Sénèque et de Chrysippus,
dont je lui déroberais possible un petit griffonnement sur du papier,
s'il me le permettait.» Bientôt Rubens, allant au-devant de ce désir,
envoya en cadeau à Peiresc un exemplaire de ses gravures, et il lui
promit de lui faire lui-même des dessins de ses bustes antiques. Peiresc
se montra «fort glorieux de cette promesse; il n'appréhendait, si ce
n'est que ce fût trop de besogne, et qu'il n'eût pas de quoi s'en
revancher, quoiqu'il voulût bien en chercher tous les moyens à lui
possibles à son endroit[348].»