Rubens revient à Anvers en apprenant la maladie de sa mère.--Il se
fixe dans cette ville, y épouse Isabelle Brant et s'y bâtit une
maison.--Origine de son tableau de la _Descente de croix_ et part
de Nicolas Bockox dans la commande de ce chef-d'œuvre--Notice sur
cet ami de Rubens: tableaux que le peintre exécute pour
lui.--Autres amateurs anversois pour lesquels Rubens a travaillé.
1608--1640
Pendant que Rubens s'occupait à Gênes de préparer les éléments de cet
ouvrage, il y reçut la nouvelle de la maladie de sa mère. L'éloignement
et une absence de plus de huit années n'avaient point affaibli la
tendresse que le peintre portait à celle qui lui avait prodigué tant de
soins, depuis son enfance jusqu'à son départ d'Anvers. Il se hâta donc
de quitter Gênes au commencement de novembre 1608; mais quelque
diligence qu'il fît, il arriva trop tard pour revoir cette mère chérie:
il apprit en route qu'elle avait cessé de vivre le 14 du même mois. On
raconte qu'à son arrivée à Anvers, Rubens fut tellement accablé de
chagrin, qu'il se retira pendant quelque temps à l'abbaye de
Saint-Michel, dans l'église de laquelle sa mère avait été enterrée.
C'est là que, d'accord avec son frère Philippe, sa sœur Blandine et ses
neveux, il lui fit élever un monument dont il composa lui-même en latin
l'inscription funéraire[330].
Après les premiers moments donnés à sa douleur, Rubens parut hésiter à
se fixer dans sa patrie. Si, d'une part, il y avait retrouvé des parents
et des amis d'enfance, de l'autre, le climat humide et froid d'Anvers et
les brouillards de l'Escaut ne pouvaient lui faire oublier le ciel tiède
et limpide de Rome, le soleil brillant et doux de Venise, la
considération dont il avait été entouré dans les principales villes
d'Italie, enfin l'affection que lui portait le duc de Mantoue. Mais la
renommée qui l'avait précédé faisait désirer à ses compatriotes, non
moins qu'à l'archiduc Albert et à l'infante Isabelle, de le retenir en
Flandre. Informés de l'intention que l'artiste avait manifestée de
retourner en Italie, ces princes le mandèrent à Bruxelles, où ils le
reçurent avec la plus grande distinction, lui commandèrent leurs
portraits, et l'attachèrent à leur service par une patente du 23
septembre 1609, par laquelle ils le nommèrent peintre de leur hôtel.
Le retour de Philippe Rubens, qui eut lieu en février de cette même
année, circonstance trop peu remarquée par les biographes, contribua,
peut-être autant que la faveur des archiducs, à retenir notre artiste à
Anvers. Bientôt, vers le mois d'octobre ou de novembre, il épousa
Isabelle Brant, fille de Jean Brant, secrétaire de la ville d'Anvers. À
l'occasion de ce mariage, Philippe Rubens composa, en vers latins, un
épithalame, dans lequel il adressa ses félicitations, _animo et stylo_,
à son frère et à sa jeune épouse, louant les vertus et les charmes
d'Isabelle, et vantant le talent de Pierre-Paul:
...Cui Phœbi cortina patet, cui carmine digno
Et vis ingenii mirabilis et polygnoti
Sive et Apelleæ manus æmula decantetur[331].
Par cette union, Pierre-Paul se trouva de nouveau attaché à Anvers par
les liens les plus étroits, et il ne songea plus à le quitter.
Pour s'y installer selon ses goûts et d'une manière définitive, il
résolut d'y bâtir, sur ses plans, une vaste maison, dont il voulait
faire à la fois un atelier et un musée.
Pendant son long séjour en Italie, Rubens avait copié pour lui-même un
grand nombre des plus belles toiles de Titien, Paul Véronèse, Tintoret,
Jules Romain et autres maîtres. En outre, avec le produit de la vente de
ses propres tableaux, il avait acheté des statues, des bustes, des
bas-reliefs, des vases antiques, des médailles, des gravures et d'autres
objets précieux. Il désirait vivre au milieu de ces belles choses qui
lui rappelaient ses voyages, ses études archéologiques, et les œuvres
qu'il préférait parmi celles dues à l'art moderne. Il fit donc
construire, dans la rue qui porte aujourd'hui son nom, une belle maison;
et dans l'espace compris entre le jardin et la cour, il éleva un
bâtiment en rotonde, percé de grandes fenêtres cintrées, et éclairé par
le haut d'une lanterne, qui, selon Michel[332], rappelait la disposition
du Panthéon de Rome. Ce fut là qu'il établit son atelier et qu'il
disposa tous ses objets d'art.
Si l'on s'en rapportait au même biographe[333], la construction de ce
bâtiment aurait occasionné l'exécution par Rubens de la fameuse
_Descente de Croix_, de la cathédrale d'Anvers. D'après cet auteur, en
creusant les fondations d'un mur de clôture, Rubens aurait anticipé sur
le terrain du _serment_ ou confrérie des arquebusiers, ses voisins.
Ceux-ci, s'en étant aperçus, députèrent leurs principaux chefs à Rubens
pour lui déclarer qu'il empiétait sur leur terrain. Mais le peintre,
fort de son droit et de sa bonne foi, refusa d'accéder à la réclamation.
«À la fin, continue Michel, le différend devint si sérieux, qu'il allait
prendre le train de la procédure. Mais le bourgeois Rockox, chef du
serment et grand ami de Rubens, rompit le coup, en lui faisant voir que
sa prétention sur ce peu de terrain était mal fondée. Sur quoi Rubens
demanda des moyens pour s'accommoder..... Le chef ayant fait rapport des
intentions de Rubens, les confrères résolurent que leur chef
retournerait, avec plein pouvoir de proposer et conclure un amiable
accord, en vertu duquel le serment des arquebusiers céderait à Rubens le
peu de terrain dont il s'était déjà emparé, à condition qu'il donnerait
au serment une pièce d'autel et ses volets, travaillés de sa main, pour
leur chapelle à la cathédrale d'Anvers, représentant quelque passage
de la vie de saint Christophe, patron du serment.
«Cette offre parut à M. Rubens trop flatteuse pour ne pas prendre M.
Rockox au mot, promettant de satisfaire à cette amiable transaction au
plus tôt possible. Entre-temps, le génie docte de Rubens ne fit que
ruminer sur ce mot _christophorus_ qui, selon son étymologie grecque,
signifie _portant le Christ_; et dans cette spéculation, il recorda que
l'Écriture sainte fait mention de plusieurs portant le Christ. C'est
pourquoi il adopta, par de saintes allégories, l'exécution de son
projet, en donnant, non-seulement aux arquebusiers un seul Christophe,
mais plusieurs; ce qu'il établit de la manière suivante:
«Il représenta, dans le grand panneau, le Christ qu'on descend de la
croix, plusieurs personnages qui, par le moyen des échelles, détachent
le Christ du haut de la croix, employant un linceul pour mieux soutenir
le poids du sacré corps; au bas, d'autres prêtent leurs épaules et leurs
mains; ainsi tous ceux qui y sont en action sont autant de portant le
Christ, ou christophes.
«En second lieu, il se servit du volet droit pour y placer une allégorie
dans le même sens, par la sainte Vierge Marie, enceinte, rendant visite
à sa cousine Élisabeth.
«Il plaça sur le volet gauche le prêtre Siméon, portant le jeune Christ
sur ses bras, lorsqu'il fut présenté au temple par la sainte Vierge et
saint Joseph; de manière que, par ces saintes allégories, il trouva de
quoi former des _christophes_, et d'étaler ses ingénieuses idées et les
fruits de ses études sur l'histoire sacrée.
«Quand ce grand ouvrage fut achevé, le peintre fit avertir les
arquebusiers: mais à peine furent-ils entrés dans son laboratoire
que..... n'y voyant pas leur _Christophe_, ils exprimèrent leur
mécontentement, et déclarèrent qu'ils ne voulaient pas de ces prétendus
_christophes_, mais leur véritable patron, à l'exemple des autres
serments. Rubens.... proposa, pour les contenter, un surplus à son
accord, qu'en fermant les volets, il planterait sur les revers leur
véritable patron, en forme colossale, un ermite la lanterne à la main,
et un hibou sur un arbre.»
Telle est l'anecdote que le naïf historien de Rubens raconte, dans un
style un peu tudesque, pour expliquer la cause qui donna lieu à Rubens
de peindre la _Descente de croix_, son chef-d'œuvre.
Michel avait sans doute suivi la tradition, en composant son récit. Il
déclare, en effet, dans la dédicace de son livre, au duc
Charles-Alexandre de Lorraine et de Bar: «qu'il a nouvellement découvert
des anecdotes relatives à son sujet, dans le sein des cabinets de ceux
de la famille du chevalier Rubens et d'autres curieux du pays.» On doit
donc croire qu'il n'aura fait que reproduire des faits consignés dans
des papiers de famille. Cependant, les rédacteurs du Catalogue du musée
d'Anvers révoquent en doute le récit de Michel et le traitent de
roman, «dans lequel Rockox joue son personnage.»
«L'estime particulière de Rockox pour les œuvres de Rubens, dit ce
catalogue[334], prenait sa source dans l'amitié qui régnait entre eux,
et dont notre bourgmestre put donner, en 1611, une nouvelle preuve à
l'illustre maître. Rockox était, à cette époque, chef-homme (hoofdman)
du serment des arquebusiers. Les confrères ayant résolu de remplacer,
par une nouvelle production de l'art, le tableau de l'autel qu'ils
possédaient dans la cathédrale, leur choix, auquel sans doute Rockox ne
demeura pas étranger, tomba sur Rubens. L'adjudication du chef-d'œuvre
du maître, car il ne s'agissait de rien moins que de la célèbre
_Descente de croix_, eut lieu le 7 septembre de cette année, dans la
chambre des arquebusiers, et en présence de leur chef-homme. L'année
suivante vit l'achèvement d'une des merveilles de la peinture
d'histoire, qui orna, dès 1614, le nouvel autel du serment. Rubens
donna, le 13 février 1621, une quittance générale de ce qui lui revenait
(2,400 florins, outre une paire de gants pour Isabelle Brant, sa femme).
Toutes ces particularités sont authentiques et tirées du registre même
des arquebusiers, où l'on ne trouve rien de l'histoire d'une parcelle de
terre du serment dont Rubens se serait emparé de bonne foi, et en
compensation de laquelle il aurait promis à Rockox de peindre, pour
l'autel des confrères, la _Descente de croix_ et ses volets.»
Quelle que soit la cause qui ait fourni l'occasion à Rubens de peindre
la _Descente de croix_, toujours paraît-il certain que la commande de ce
tableau peut être attribuée à Rockox: n'aurait-il que ce seul titre au
souvenir de la postérité, cet ami de Rubens mériterait de vivre dans la
mémoire de tous ceux qui s'intéressent aux merveilles de l'art. Mais
d'autres documents démontrent que Rockox aimait passionnément le peintre
et ses ouvrages. L'intimité qui les unissait était ancienne dans leurs
familles. Le père de Nicolas Rockox avait été trois fois bourgmestre
d'Anvers, alors que Jean Rubens, père de Pierre-Paul, remplissait les
fonctions de premier conseiller de la même ville. Cette position devait
d'autant plus les rapprocher, qu'ils paraissent avoir partagé les mêmes
opinions religieuses, ayant été accusés l'un et l'autre[335] de s'être
montrés favorables à la doctrine de Luther. Nicolas Rockox, né à Anvers
le 14 décembre 1560, avait dix-sept ans de plus que Pierre-Paul. Il
avait épousé, le 5 septembre 1589, Adrienne Perez, fille d'un grand
d'Espagne. Il jouissait sans doute d'une belle fortune et d'une grande
considération, puisqu'il fit partie de la magistrature de sa ville
natale, en qualité d'échevin, dès 1588, et qu'il fut créé chevalier, le
8 décembre 1599, par les archiducs Albert et Isabelle, lors de leur
joyeuse entrée à Anvers. Le catalogue du musée de cette ville, auquel
nous empruntons[336] ces renseignements, ajoute qu'en 1603 il remplit
les fonctions de premier bourgmestre, auxquelles il fut encore élevé
huit fois depuis.
Rockox, comme Rubens, était très-attaché aux jésuites d'Anvers. Il
voulut donner à l'église de leur maison professe un autel en marbre, et
une _Sainte famille_, peinte par Rubens. Étant bourgmestre, en 1620, il
dota l'église des Récollets d'un maître-autel en marbre et d'un _Christ
en croix, agonisant entre les deux larrons_, de la main du même
artiste[337]. Pour conserver le souvenir de ce don, les religieux
avaient fait graver ces vers sous les colonnes qui soutenaient
l'entablement de l'autel:
Hanc Christo Domino posuit Rococcius aram;
Expressit tabulam Rubeniana manus.
Dextram artificis, seu dantis pectora cernas,
Nil genio potuit nobiliore dari.
La chapelle sépulcrale de la famille Rockox se trouvait dans l'église
des Récollets. Ayant perdu sa femme, en 1629, Rockox fonda, dans cette
église, la chapelle de l'Immaculée-Conception, et voulut que le tombeau
de sa femme, qui devait être un jour le sien, y fût placé. Pour le mieux
décorer, il pria son ami Rubens de l'orner de peintures. L'artiste y
peignit une composition en trois parties, ou triptyque, représentant
l'_Incrédulité de saint Thomas, auquel Jésus-Christ apparaît après sa
résurrection_. L'église des Récollets d'Anvers ayant été détruite après
la révolution française, cette composition se trouve maintenant au musée
de cette ville, et voici la description qu'en donne le catalogue:
«Le Christ a le torse et les bras nus; le reste du corps est enveloppé
d'une draperie rouge. Il occupe la moitié de droite du tableau, et
montre ses plaies à saint Thomas, à saint Pierre et à saint Jean, debout
du côté opposé.--Fond uni.
«Volet de droite.--Portrait du chevalier Nicolas Rockox, ami du peintre.
Il est représenté la tête nue, les cheveux ras, la moustache légèrement
retroussée et la barbe en pointe. Il est vêtu d'un justaucorps de
velours noir, d'où se dégage la fraise, et que recouvre un manteau noir
doublé de martre. Sa main droite repose sur sa poitrine; de la gauche,
il tient un petit livre d'heures.--Fond. Intérieur, partie d'un
portique.
«Revers du volet précédent.--Les armoiries de N. Rockox; plus bas, une
tête d'ange en grisaille, surmontant un cartouche.
«Volet de gauche.--Portrait de la femme de Rockox. Adrienne Perez a les
cheveux retroussés et maintenus par une coiffe de velours noir, se
terminant en patte sur le front. Sa robe noire, d'où sort la fraise, est
rehaussée par un collier de perles blanches. Elle tient des deux mains
un chapelet de corail.--Fond orné d'une draperie pourpre, suspendue
au-dessus du personnage.
«Revers du volet précédent.--Les armoiries de Rockox Perez; plus bas,
une tête d'ange en grisaille, surmontant un cartouche[338].»
Ces tableaux n'étaient pas les seuls que Rubens eût faits pour Rockox.
D'après le témoignage de Mariette[339], le peintre avait composé pour
son ami: «_Dalila faisant couper les cheveux de Samson qui s'est endormi
sur ses genoux_, gravé au burin par Jacques Matham, et dédié par lui à
Rockox, qui possédait le tableau.»
Rubens doit avoir fait plusieurs fois le portrait de Rockox, et il l'a
sans doute fait figurer, sous le nom de quelque saint ou de personnages
historiques, dans plusieurs de ses grands tableaux. Toutefois, avec le
portrait dont nous venons de donner la description, d'après le catalogue
du musée d'Anvers, on n'en cite qu'un autre de la main de Rubens: c'est
celui qui se trouvait, en 1840, dans la collection de M. Schamp
d'Aveschoot, à Gand[340]. Mais Van Dyck, qui était également lié avec
notre bourgmestre, a fait aussi son portrait, qui a été gravé par Paul
Pontius. Nicolas Rockox mourut sans enfants, le 12 décembre 1640,
environ six mois après son ami Rubens.
Parmi les amateurs anversois pour lesquels le peintre travailla, on doit
mentionner: Gaspard Charles, pour lequel il fit le tableau de la
_Communion de Saint-François d'Assise_[341]; l'abbé de Saint-Michel,
nommé Van der Sterren, auquel il donna son portrait, et à la demande
duquel il peignit une _Adoration des mages_, pour l'église de cette
abbaye; les Pères Jésuites, les Capucins et les Augustins d'Anvers; le
doyen des confrères de Saint-Roch, à Alost; les familles
Plantin-Moretus, Alexandre Goubau et Michelsens, d'Anvers; son
confesseur Ophovius, plus tard évêque de Bois-le-Duc; le président
Richardot; le docteur Van Thulden; le bourgmestre Van Kessel, et
beaucoup d'autres dont il fit les portraits[342].