CHAPITRE XXII

Naissance, éducation et commencements de Rubens.--Il part pour

l'Italie.--Ses études à Venise, Mantoue, Bologne, Florence et

Rome.--Son premier voyage en Espagne.--Il revient à Mantoue et

retourne à Rome, où il trouve son frère Philippe, et travaille avec

lui aux deux livres des _Electorum_.--Il visite Milan et Gênes.

1577--1608

On croit généralement que Rubens naquit le 29 juin 1577, à Cologne[311]

où son père, Jean Rubens, l'un des conseillers du sénat d'Anvers,

s'était réfugié en 1568, selon les uns, à cause de ses opinions

religieuses[312], selon d'autres, seulement pour fuir les troubles de sa

patrie[313]. Jean Rubens était un savant jurisconsulte; il avait fait de

très-fortes études tant en Flandre qu'en Italie, où il avait passé sept

années, et où il s'était fait recevoir docteur, _in utroque jure_, au

collège de la Sapience, à Rome. Mais il ne put s'occuper longtemps de

l'éducation de Pierre-Paul, son dernier fils, car il mourut à Cologne le

1er mars 1587, alors que cet enfant n'avait pas encore atteint sa

dixième année. Rentrée à Anvers l'année suivante, Marie Pypeling, mère

de Pierre-Paul, résolut de lui donner une éducation brillante. Elle le

plaça au collège des Jésuites d'Anvers, établissement renommé pour la

bonne direction et pour la force de ses études classiques. C'est aux

leçons de ces Pères que Rubens puisa la connaissance approfondie de

l'antiquité, aussi bien de la mythologie et de l'histoire que des

langues grecque et latine, connaissance qui en fit un artiste à part

entre les autres artistes. À sa sortie du collége, sa mère le fit entrer

comme page dans la maison de Marguerite de Ligne, douairière de

Philippe, comte de Lalaing. Mais cette vie d'oisiveté ne pouvait

convenir à l'imagination vive et brillante du jeune homme; il se

sentait attiré vers la peinture par un instinct naturel et invincible.

Au moins, n'eut-il pas à lutter, comme tant d'autres, contre les

obstacles apportés à sa vocation par la volonté de ses parents. Sa mère

céda facilement à son désir d'entrer dans l'atelier d'un peintre, et

elle choisit Adam Van Noort, pour donner les premiers enseignements à

son fils. Les œuvres de cet artiste sont inconnues en France; le

catalogue du musée d'Anvers cite de lui[314] un tableau de _Saint Pierre

présentant au Sauveur, à Capharnaüm, le poisson qui contient la pièce

d'argent du tribut_, tableau qui se trouve dans l'église de

Saint-Jacques de cette ville. Rubens resta quatre ans dans l'atelier de

son premier maître; il passa ensuite le même temps dans celui d'Otho

Vœnius, qui était considéré alors comme le premier des peintres

flamands. On ne voit pas néanmoins que cet artiste élégant, mais froid,

ait exercé une influence sensible sur la manière de Rubens.

Après avoir achevé ses études, Pierre-Paul fut reçu, en 1598, à l'âge de

vingt et un ans, franc-maître peintre de la corporation de Saint-Luc,

d'Anvers, ainsi que le constate le _Liggere_ de cette corporation, cité

par le Catalogue du musée d'Anvers[315]. Du jour de sa réception jusqu'à

l'époque de son départ pour l'Italie, Rubens continua d'habiter

Anvers. Selon Descamps[316], Rubens aurait peint, dans cet intervalle,

l'_Adoration des rois_, petit tableau d'autel, sous le jubé de l'église

des Carmes: «C'est Notre-Seigneur étendu mort sur les genoux de son

père; les anges y portent les instruments de la Passion.» Ce tableau se

trouvait encore, en 1768, dans l'église des Carmes chaussés d'Anvers, et

il a été gravé par S.-A. Bolswert[317].

Avant de partir, Rubens pria son maître de le présenter à l'archiduc

Albert et à l'infante Isabelle. Otho Vœnius (Otho Van Veen), issu d'une

famille noble, et doublement distingué par son talent comme peintre et

par ses publications érudites et poétiques, était attaché au service de

ces princes: il ne lui fut pas difficile d'obtenir de leur présenter son

élève, dont l'air intelligent, la bonne mine et l'élégance, à en juger

par ses portraits, devaient prévenir en sa faveur. Le jeune Pierre-Paul

plut effectivement aux gouverneurs des Pays-Bas, et il en obtint des

lettres de recommandation pour les principales cours d'Italie.

Rubens partit le 9 mai 1600, et se dirigea vers cette contrée en passant

par la France: ce fut à Venise qu'il se rendit d'abord. Cette préférence

s'explique naturellement par le goût du peintre anversois pour l'école

coloriste. Il ne se borna pas à l'admirer; il voulut s'initier par une

étude approfondie aux secrets des maîtres de la couleur, et, pour y

parvenir, il se mit à copier, avec autant de fougue que de bonheur, les

principales œuvres de Titien, de Paul Véronèse et des autres artistes

vénitiens.

On raconte, qu'au milieu de ses études, il fit la connaissance d'un

gentilhomme de la cour du duc de Mantoue, Vincent de Gonzague, qui,

ayant vu ses ouvrages, les vanta tellement, à son retour, que le duc

invita le jeune Flamand à se rendre à sa cour. Rubens n'ignorait pas que

Jules Romain avait décoré les palais de Mantoue de ses étonnantes

peintures; il désirait les voir et les étudier; il s'empressa donc

d'accepter l'offre qui lui était faite. Il fut parfaitement accueilli

par Vincent de Gonzague, qui l'attacha bientôt à son service, lui donna

toutes facilités pour travailler, et lui permit de faire des excursions

tantôt à Venise, tantôt à Bologne, Florence et Rome, afin d'y étudier

les œuvres des diverses écoles italiennes. Les biographes de Rubens ne

sont pas d'accord sur les époques de ses visites dans ces différentes

villes, non plus que sur l'itinéraire qu'il suivit dans ses courses en

Italie. On sait seulement que, de juin 1600 au mois de novembre 1608, il

séjourna plusieurs fois à Mantoue, à Rome et à Venise[318].

Notre artiste était si avant dans la confiance du duc de Mantoue, que ce

prince, en 1604, l'envoya en Espagne pour offrir, en son nom, un

magnifique carrosse de cour et un attelage de sept chevaux napolitains

au roi Philippe III, et d'autres présents d'un grand prix au duc de

Lerme, son premier ministre, dont Vincent de Gonzague voulait se ménager

l'appui[319]. On a raconté que, pendant ce premier séjour à Madrid,

Rubens y aurait exécuté les portraits du roi et de plusieurs seigneurs

de la cour, et qu'il y aurait même fait les copies si célèbres des trois

tableaux de Titien: _Vénus et Adonis_, _Diane et Actéon_, et

l'_Enlèvement d'Europe_. Mais cette assertion est complètement réfutée

par Pacheco, le beau-père de Velasquez, qui prouve clairement, dans son

traité _del Arte de la pintura_[320], que ces copies ont été faites par

Rubens à l'époque de son second voyage à Madrid. Il ne paraît pas,

d'ailleurs, que Rubens ait fait cette première fois un long séjour en

Espagne: tout porte à croire qu'il se hâta de revenir à Mantoue, sans

doute pour rendre compte au duc de sa mission. Il obtint bientôt après

la permission de retourner à Rome, en s'arrêtant à Florence, Bologne et

Venise.

Dans la ville des Médicis, Rubens peignit pour le grand-duc _Hercule,

placé entre Minerve et Vénus, et secouru par le Temps_; les _Trois

Grâces_, en grisaille, et un _Bacchus avec des Nymphes et des

Satyres_[321]. À Bologne, il étudia les ouvrages des Carraches, et se

sentant de nouveau attiré vers Venise par sa prédilection pour les

grands coloristes, il se remit à faire, dans cette ville, les copies des

tableaux qu'il préférait.

À peine âgé de vingt-sept ans, il était revenu à Rome avec une

réputation déjà faite et méritée. Aussi le pape Clément VIII

s'empressa-t-il de lui commander, pour l'oratoire de son palais de

Monte-Cavallo, un tableau représentant la _Vierge et sainte Anne adorant

l'enfant Jésus_, dont il se montra très-satisfait. Les cardinaux, les

principaux personnages de la cour pontificale, ainsi que les

connaisseurs de Rome, ne furent pas moins frappés du talent supérieur du

jeune Flamand, et bientôt Rubens se vit surchargé de commandes.

Travaillant avec une verve et une prestesse de main comparables aux

Vénitiens ses modèles, il exécuta en peu de temps, pour la _Chiesa

Nuova_ des pères de l'Oratoire, trois tableaux d'autel; pour le cardinal

Chigi, le _Triomphe du Tibre_; pour le cardinal Rospigliosi, les

_Douze Apôtres_; pour le connétable Colonna, une _Orgie de soldats_;

pour la princesse de Scalamare, _Protée et les Dieux marins à table,

servis par trois Néréides_, et _Vertumne et Pomone_, tableaux dans

lesquels les poissons, les fruits, les plantes, les animaux et le

paysage sont dus au pinceau de Breughel de Velours[322].

Rubens était trop instruit, il aimait trop l'antiquité, pour laisser

écouler le temps de son séjour dans l'ancienne capitale du monde sans

étudier l'art et l'archéologie romaine. Il dessina un grand nombre de

statues et de bas-reliefs, ainsi que les restes de plusieurs monuments

d'architecture, et, grâce à la connaissance approfondie des langues

grecque et latine, il pénétra dans ces recherches beaucoup plus avant

qu'aucun artiste ne l'avait fait avant lui. Une circonstance

particulière contribua probablement à l'attacher avec une plus grande

ardeur à ces études. En arrivant à Rome, il y avait trouvé son frère

Philippe, qui, après avoir visité cette ville une première fois avec le

fils aîné du président Richardot dont il était secrétaire, y était

revenu seul, _captus amore loci_, comme tant d'autres, pour s'y livrer,

en toute liberté, à son goût pour l'étude des langues anciennes et de

l'archéologie. Philippe, plus âgé que Pierre-Paul de quelques

années[323], avait fait ses études au gymnase d'Anvers, et suivi plus

tard à Louvain, avec les fils du président Richardot, les leçons de

Juste-Lipse. Chargé par le président de conduire en Italie son fils aîné

Guillaume, qui devait terminer ses études à l'université de Padoue,

Philippe Rubens partit de Louvain en octobre 1501, ainsi que le constate

la lettre d'adieu de Juste-Lipse[324]. Pendant un séjour d'environ deux

ans à Padoue, Philippe suivit, comme le jeune Guillaume, les leçons des

professeurs les plus habiles. Il entretenait une correspondance latine

avec Juste-Lipse, et lui adressa même plusieurs pièces de vers[325]. On

voit par ses lettres, également en latin, à son frère Pierre-Paul, qu'il

lui conseillait d'avoir le courage de quitter la cour de Mantoue, et de

reprendre sa première et complète indépendance: «_Animum obfirma, et

aliquando te in plenam, quoe ab aula fere exulat, assere

libertatem_[326].» Ces conseils ne furent probablement pas inutiles au

peintre, et ils le déterminèrent sans doute à visiter les principales

villes d'Italie, pour y étudier les maîtres en toute liberté. Pendant

son premier voyage à Rome, en 1603, Philippe Rubens s'était fait

recevoir docteur à l'université de la Sapience; à peine de retour dans

les Pays-Bas, il se hâta de remettre au président le précieux dépôt

qu'il lui avait confié, et, faisant de nouveau ses adieux à

Juste-Lipse, il revint à Rome, où le cardinal Ascagne Colonna le choisit

pour bibliothécaire.

C'est à cette époque qu'il retrouva dans cette ville son frère

Pierre-Paul, tout occupé de tableaux, et, dans ses moments de loisir, de

recherches sur l'antiquité romaine. Les deux frères, unis d'une étroite

amitié, possédant une égale instruction classique, ayant la même ardeur

pour le travail, le même amour pour les monuments et l'histoire de la

langue des anciens Romains, résolurent de consigner leurs recherches

dans un ouvrage composé en commun, qui parut à Anvers, in-4º, en 1608,

sous ce titre: _Electorum libri duo, in quibus antiqui ritus,

emendationes censuræ_, et fut publié sous le nom de Philippe seul. Mais

la part que prit Pierre-Paul à sa composition est rappelée par Philippe

lui-même dans le préambule en prose de l'élégie _Ad P.-P. Rubenium

navigantem_, dont nous avons parlé, où il déclare que Pierre-Paul ne l'a

pas peu aidé:--«_Tum artifici manu, tum acri certoque judicio non parum

in Electis me juvit_.»--Cet aveu n'étonnera aucun de ceux qui ont étudié

avec attention la vie du savant artiste, lu sa correspondance et pu voir

bon nombre de ses dessins ou de ses tableaux, composés d'après des

sujets empruntés à l'histoire, à la religion et aux usages des anciens

Romains. Il ne faudrait pas croire toutefois que les deux livres des

_Electorum_ de Philippe Rubens soient un commentaire suivi d'un auteur

grec ou latin: loin de là. Ces deux livres ne se composent que

d'explications de difficultés ou passages obscurs tirés de différents

auteurs, de restitutions de textes que Philippe considérait comme

falsifiés, et de dissertations sur certaines parties du vêtement des

anciens Romains, telles que la tunique, les casques, etc. Pour rendre

plus claires les explications de son frère, Pierre-Paul a dessiné des

coureurs en char dans le cirque, des barques, des vases, des vêtements

ou d'autres objets, d'après l'antique, et ces dessins ont été gravés

dans le livre par Corneille Galle[327]. Cet ouvrage atteste une profonde

connaissance des langues anciennes, et il est à la hauteur des

dissertations ou gloses des érudits du dix-septième siècle; mais,

aujourd'hui, sa lecture ne peut exciter que la curiosité des

bibliophiles[328].

Après un long séjour à Rome, notre peintre voulut visiter Milan et

Gênes, les deux seules villes importantes d'Italie qu'il ne connût pas

encore. Il se rendit d'abord à Milan, où il peignit plusieurs tableaux

et où il dessina la fameuse _Cène_ de Léonard de Vinci. Ce dessin a été

gravé par Pierre Soutman; à en juger par l'épreuve qui fait partie de

l'œuvre de Rubens, au cabinet des estampes de la bibliothèque

impériale[329], cette reproduction n'a rien gardé de la pureté du maître

florentin. Nous ignorons s'il faut s'en prendre à Rubens ou à Soutman

d'avoir transformé les Apôtres en d'épais paysans flamands sans aucune

expression; mais cette gravure ne donne aucune idée de la beauté sublime

de l'original.

Rubens quitta Milan pour Gênes, où il se fixa pendant quelques mois. Il

y peignit un grand nombre d'ouvrages pour des couvents et des églises,

et fit plusieurs portraits; il trouva même le temps de dessiner les

palais anciens et modernes qui décoraient alors cette belle ville. Leur

architecture bizarre et tourmentée avait sans doute fait une forte

impression sur son esprit, puisqu'il se décida, quatorze ans plus tard,

en 1622, à publier ce travail à Anvers, sous ce titre: «_Palazzi antichi

e moderni di Genova, raccolti et disegnati da P.-P. Rubens._»

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 57 / 92 题