CHAPITRE XXI

Célébrité acquise à la ville d'Anvers par ses artistes.--Réputation

des peintres anversois du temps d'Albert Durer et de Hans

Holbein.--Culture des sciences et des lettres à

Anvers.--L'imprimeur Christophe Plantin.--Richesses et luxe des

négociants d'Anvers.--Déclin de la prospérité d'Anvers sous

Philippe II.--Gouvernement d'Albert et d'Isabelle.

1454--1598

«C'est un fait notoire qu'Anvers a vu naître ou fleurir, depuis un

siècle, un plus grand nombre de peintres distingués par leur talent, que

toute autre ville. Rome elle-même n'a pas brillé d'un semblable éclat et

ne peut lui être comparée, puisqu'il est vrai que presque tous les

peintres qui ont décoré de leurs œuvres cette ancienne capitale du

monde, ont été des étrangers nés à Urbin, à Florence, à Venise et

surtout à Bologne. Anvers peut donc lever la tête, et se glorifier de

l'emporter, sous le rapport de l'art, sur toutes les autres villes.»

Telle est l'introduction que Sandrart a placée en tête de sa vie de

Pierre-Paul Rubens[302]. Sans aller aussi loin que l'auteur _de

l'Académie du très-noble art de la peinture_, nous conviendrons

volontiers qu'Anvers peut être comparée, dans une certaine mesure, à

Venise, Bologne, Rome et Florence; nous reconnaîtrons même que, du temps

de Rubens, Anvers l'emportait de beaucoup, au point de vue de l'art, sur

toutes les villes situées de ce côté des Alpes[303]. Paris ne pouvait

pas encore se vanter d'avoir vu naître Eustache Lesueur et Charles Le

Brun; il n'était pas devenu, comme de nos jours, la capitale de l'art

moderne en Europe, et le chef de l'école d'Anvers venait de laisser dans

ses murs, en témoignage irrécusable de sa supériorité, les nombreuses et

magnifiques toiles de la galerie de Marie de Médicis. Les choses ont

bien changé depuis: Paris est devenu la cité la plus célèbre, comme le

dit Sandrart: «_In proferendis enutriendisque pictoribus singulari

artificio claris_; soit pour produire, soit pour attirer et nourrir les

artistes les plus distingués.» Anvers, comme Venise, Rome, Florence et

Bologne, est reléguée au second rang. Mais son histoire atteste que,

pendant plus de deux siècles, elle a produit un grand nombre de

peintres le plus heureusement doués dans tous les genres. Son école de

gravure, due, en grande partie, aux leçons et aux exemples de Rubens,

n'a pas été moins brillante, et ses œuvres, répandues dans le monde

entier, montrent encore aujourd'hui combien les arts du dessin ont été

en honneur dans cette intelligente et riche cité.

Dès le milieu du quinzième siècle, les peintres anversois étaient réunis

en corporation ou _gilde_, et leur _liggere_, ou registre des artistes

inscrits depuis 1454 jusqu'en 1615, constate que l'admission dans cette

académie était fort recherchée, non-seulement par les artistes nés ou

fixés à Anvers, mais également par les étrangers[304].

Albert Durer, dans le journal écrit par lui-même de son voyage aux

Pays-Bas, en 1520-1521, fait voir qu'il se plaisait beaucoup à Anvers,

où il séjourna plus longtemps que dans les autres villes qu'il visita.

Il y fut l'objet, aussitôt après son arrivée, d'une sorte d'ovation de

la part des peintres et des amateurs, et voici en quels termes il

raconte cette circonstance de son voyage:

«Le dimanche de Saint-Ossvald, les peintres m'ont invité à leur maison,

avec ma femme et ma servante: ils avaient préparé un dîner excellent,

avec de la vaisselle d'argent et d'autres ornements précieux. Leurs

femmes aussi étaient toutes présentes, et lorsqu'on me mena à table,

les spectateurs se dressèrent de chaque côté, comme si l'on conduisait

un grand seigneur. Il se trouvait parmi eux de hauts personnages, des

hommes qui me saluèrent de la manière la plus humble, et se montrèrent

très-bienveillants envers moi. Ils me dirent qu'ils voulaient tous faire

leur possible pour me plaire en tout ce que je voudrais: et lorsque je

fus assis, un messager de messieurs les conseillers d'Anvers arriva avec

deux valets, et me fit cadeau, au nom des seigneurs d'Anvers, de quatre

pots de vin, en me disant qu'ils voulaient m'honorer par-là et me

témoigner leur bonne volonté. Je leur fis mes humbles remercîments et je

leur offris mes services. Après, vint maître Pierre, le charpentier de

la ville, qui me fit cadeau de deux pots de vin, avec l'offre de son

service. Après avoir été joyeusement attablés ensemble jusque fort avant

dans la nuit, ils nous reconduisirent avec des flambeaux, d'une manière

très-honnête et polie, et me prièrent d'user de leur bonne volonté pour

tout ce qui me ferait plaisir, me promettant de m'aider en tout. Je les

remerciai et allai me coucher[305].»

On voit avec quels honneurs Albert Durer fut reçu à Anvers; on voit

aussi que la _gilde_ ou corporation des peintres anversois était alors

très-considérée et très-riche, puisqu'elle possédait une maison, ou

lieu de réunion, et qu'elle pouvait offrir à un confrère étranger un

repas somptueux, servi en vaisselle d'argent et décoré d'autres

ornements précieux.

Peu après, Durer va visiter les ateliers des peintres dans leur maison,

où ils préparaient les cartons de l'entrée triomphale de l'empereur

Charles-Quint, qui devait bientôt venir visiter Anvers. «Cet ouvrage,

dit-il, est long de iiii cents feuilles, dont chacune a quarante pieds

de long. Il sera déployé de chaque côté de la rue, bien arrangé avec

deux gradins. Là-dessus, on fera les pièces. Le tout ensemble coûte,

tant pour les peintres que pour les menuisiers, quatre mille florins.

Toute cette chose est faite très-précieusement.» Durer n'oublie pas

d'aller aussi dans la maison de «maître Quentin (Messis ou Matsys),»

l'un des peintres d'Anvers les plus célèbres à cette époque[306].

Hans Holbein, cet autre grand artiste allemand, vint également visiter

Anvers, lorsqu'il se rendit de Bâle en Angleterre. Nous avons

rapporté[307] la lettre qu'Érasme lui avait donnée pour Petrus Ægidius,

et dans laquelle il priait ce savant d'indiquer également à Holbein la

maison de Quentin Matsys.

Ces faits prouvent quelle était, dès le commencement du seizième siècle,

la réputation d'Anvers et de ses artistes.

Les sciences et les lettres n'y étaient pas moins cultivées que la

peinture et la gravure. Si la capitale du Brabant, moins heureuse que

Florence, n'a donné naissance à aucun poëte illustre, elle peut

revendiquer un grand nombre de commentateurs et d'antiquaires, de ces

savants, communs à l'époque de la Renaissance, qui s'attachaient à

l'étude de l'histoire et de l'archéologie chez les Grecs et chez les

Romains. Parmi les plus célèbres, on doit citer particulièrement Hubert

Goltzius et Juste Lipse, qui, bien qu'étrangers à Anvers, choisirent

cette ville pour y publier une partie de leurs curieuses et doctes

recherches sur l'histoire, les monuments et les usages de l'ancienne

Rome[308].

Vers le milieu du seizième siècle, une circonstance heureuse attira les

écrivains de tous les pays dans les murs d'Anvers. Un Français,

Christophe Plantin, fuyant les troubles de sa patrie, était venu se

fixer dans la capitale du Brabant, et y avait porté l'art de la

typographie au plus haut degré de perfection. Ami de Juste Lipse et

d'autres érudits, et possédant lui-même une instruction profonde, il fut

bientôt cité, à l'égal de Robert Estienne, pour la correction et la

beauté des livres sortis de ses presses. Il imprima les ouvrages les

plus considérables par leur importance et leur étendue, tels que la

Bible polyglotte, en huit volumes grand in-folio, qu'il publia sous les

auspices du roi d'Espagne Philippe II, dont il était le premier

imprimeur (_architypographus_). Mais il ne se bornait pas à la seule

impression des livres: il faisait graver et tirer un grand nombre de

planches, pour des ouvrages rares et curieux, par exemple, ceux du

savant botaniste Lobel, et beaucoup d'autres.

Dans une ville riche, remplie de savants et d'artistes, il ne pouvait

manquer de se trouver un grand nombre d'hommes prenant un intérêt aussi

vif aux œuvres des différents arts du dessin qu'aux sciences et aux

lettres. L'immense commerce maritime d'Anvers, avant la fermeture de

l'Escaut, attirait dans cette industrieuse cité les principaux

négociants de l'Europe. La douceur des mœurs flamandes, l'abondance et

la facilité de la vie y entretenaient un luxe inconnu aux autres villes

du Nord. Les richesses acquises dans le commerce par les intelligents

bourgeois d'Anvers étaient souvent employées en constructions de vastes

et magnifiques habitations, décorées avec le plus grand soin des

chefs-d'œuvre de l'art et de l'industrie. Albert Durer[309] raconte

qu'il visita la maison du bourgmestre d'Anvers: «Elle est vaste et bien

ordonnée, dit-il, avec une infinité de grands et beaux salons, une cour

richement ornée et des jardins fort étendus. En somme, c'est une demeure

tellement magnifique, que je n'ai jamais rien vu de semblable en

Allemagne.»

L'orfévrerie d'Anvers était en grande réputation, et l'art de tailler

les diamants, importé de Bruges où il avait été découvert dans le

seizième siècle, était devenu, pour cette ville et pour Anvers, une

nouvelle source de richesses. Tous les corps d'état, orfévres, peintres,

marchands de poissons, tonneliers, arquebusiers, y étaient, depuis le

moyen âge, réunis en associations aussi riches que puissantes. Ils

rivalisaient de luxe, et ne négligeaient aucune occasion de décorer de

tableaux et de peintures leurs lieux de réunions, ainsi que les

chapelles de leurs saints patrons. Albert Durer fut traité

magnifiquement par les orfévres d'Anvers, au carnaval de 1521... «Les

orfévres, dit-il, nous ont invités, ma femme et moi. Il y avait dans

l'assemblée beaucoup de braves gens qui m'ont préparé un repas exquis,

et m'ont fait beaucoup trop d'honneur. Le soir, le vieux bourgmestre de

la ville m'a invité à un excellent repas, et m'a parfaitement accueilli.

Il y avait là de drôles de masques.... Le lundi soir, on m'a invité au

carnaval et au grand banquet, qui était délicieux.»[310]

La prospérité de la ville d'Anvers semble avoir atteint son apogée,

depuis le commencement jusque vers la moitié du seizième siècle. Mais, à

partir de l'avènement de Philippe II, la guerre étrangère, les discordes

civiles, les discussions religieuses, firent des pays-Bas, et d'Anvers

en particulier, l'arène ouverte, pendant plus d'un demi-siècle, aux

plus mauvaises passions humaines. Le gouvernement paternel d'Albert et

d'Isabelle, à qui Philippe II avait cédé les Pays-Bas, en 1598, essaya

de guérir les blessures que ce malheureux pays avait reçues. Si ces

princes ne réussirent pas à rétablir l'ancienne prospérité des provinces

belgiques, l'histoire doit néanmoins leur tenir compte de leurs efforts

et de leur bon vouloir.

Ils furent plus heureux ou mieux récompensés par les arts; c'est sous

leur administration que la peinture flamande a brillé de son plus vif

éclat, et il serait injuste de méconnaître la part qui revient à

l'archiduc et à l'infante dans la brillante auréole qui entoure l'école

d'Anvers. Le plus grand des peintres flamands, Rubens, dut à leur

protection l'éclat qu'il répandit dans sa patrie à son retour d'Italie;

en le retenant à Anvers, ils l'honorèrent d'une protection, ou plutôt

d'une considération dont aucun artiste n'avait joui depuis le Titien; et

lorsqu'ils le choisirent plus tard comme missionnaire de paix entre

l'Espagne et l'Angleterre, ils firent servir son intelligence supérieure

et sa renommée d'artiste au rétablissement du plus grand bien qu'il soit

possible de faire aux hommes.

Anvers, depuis l'époque où Rubens revint s'y fixer jusqu'à sa mort, fut

réellement la capitale de l'art en Europe. Aussi, était-elle alors

remplie, non-seulement d'artistes distingués en tous genres, mais en

outre de véritables amateurs.

Parmi ceux qui vécurent dans une étroite et constante intimité avec le

grand maître anversois, il en est deux que l'histoire de Rubens et sa

correspondance signalent comme méritant une notice particulière: nous

voulons parler de Nicolas Rockox, bourgmestre, et de Gaspar Gevaërts,

secrétaire de la ville d'Anvers.

Mais, avant d'expliquer leurs relations avec le chef de l'école

flamande, il nous paraît nécessaire de rappeler, très-sommairement, les

principales circonstances de la jeunesse du peintre, jusqu'à l'époque de

son retour dans sa patrie.

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 56 / 92 题