CHAPITRE XIX

Le graveur Wenceslas Hollar, attaché au service du comte d'Arundel,

et ses principales œuvres.--Portrait du Sicilien Blaise de Manfre,

célèbre faiseur de tours.--Autres portraits gravés par

Hollar.--Jérôme Laniere.--Les deux Van der Borcht.

1636--1646

C'est pendant son voyage en Allemagne que le comte fit la connaissance

du graveur Hollar, qu'il attacha à sa personne, et ramena avec lui en

Angleterre. On croit que ce fut à Cologne qu'il rencontra cet artiste;

mais la relation de Crowne n'en parle pas.

Wenceslas Hollar est au nombre de ces artistes éminents que le travail

le plus opiniâtre, joint à un talent remarquable, ne purent préserver

des atteintes de la misère. Il naquit à Prague en 1607, et il paraît

qu'il appartenait à une famille noble, qui fut complétement ruinée

pendant la guerre de Trente ans: au moins, dans son portrait, dessiné et

gravé par lui-même, en 1647, il s'est représenté au milieu d'un

cartouche ou écusson avec ses armes, à quatre quartiers, et une montagne

surmontée de deux fleurs de lis[286]. La légende d'un autre portrait de

Hollar, peint par N. Meyssens[287], nous apprend que Hollar «était fort

enclein à l'art de la miniature, principalement pour esclaircir; qu'il

fut beaucoup retardé par son père; qu'en 1627 il partit de Prague,

parcourut l'Allemagne s'adonnant à pratiquer l'eau-forte, et partit de

Cologne, avec le comte d'Arundel, pour se diriger par Vienne et Prague

vers l'Angleterre; qu'il y fut serviteur-domestique du duc d'Yorck, et

que, par suite de la guerre civile, il se retira à Anvers, où il

résidait encore en 1647.» Nous ajouterons, pour terminer cet aperçu de

la vie de Hollar, qu'après un long séjour à Anvers, où il s'était fixé

lorsque le comte d'Arundel fut parti pour l'Italie, Hollar se décida à

rentrer en Angleterre, à l'époque du rappel du roi Charles II, et qu'il

mourut à Londres en 1677. Cet artiste était naturellement travailleur,

et le stimulant de la misère, contre laquelle il lutta souvent, surtout

après son retour en Angleterre, lui fit composer un très-grand nombre de

planches sur toutes sortes de sujets. Vertue, dans le dernier siècle, en

Angleterre, et, récemment, M. L.-G. Parthey[288], à Berlin, ont rédigé

un catalogue complet de son œuvre.

La manière de Hollar est, généralement, un peu molle; ses contours sont,

quelquefois, trop arrondis; sa pointe ressemble trop à du crayon. Ces

défauts se font surtout remarquer dans ses plus grandes planches,

représentant des sujets de sainteté, des vues de villes et des

batailles. Mais dans ses portraits, ses costumes d'hommes et de femmes,

ses paysages, ses animaux, et d'autres sujets dont la grandeur n'excède

pas vingt centimètres de haut, et souvent beaucoup moins, sur une

largeur proportionnée, Hollar atteint souvent la perfection par la

finesse du burin, la délicatesse de tous les détails, le rendu,

l'expression des physionomies, la savante disposition des ombres et des

lumières. Le faire de cet artiste est véritablement original, et donne

un cachet tout particulier à la plupart de ses œuvres, fort recherchées

des amateurs, principalement en Angleterre. La réputation que Hollar

s'acquit dans ce pays, sous les auspices du comte d'Arundel et de

Charles Ier, dure encore aujourd'hui. Le talent du graveur suffirait

pour justifier cette vogue; mais on sait que les Anglais recherchent,

avec un empressement tout national, les œuvres de l'art qui se

rapportent à leur histoire, à leurs traditions, à leurs mœurs, à leur

pays. À cet égard, ils ont eu raison d'adopter Hollar presque comme un

compatriote, car les pages les plus remarquables de son œuvre,

non-seulement ont été composées à Londres, mais rappellent les

personnages, les monuments, les campagnes de la vieille Angleterre.

Le comte d'Arundel, en sa qualité d'Anglais et de grand maréchal du

royaume, s'était attaché à réunir, dans sa collection, les tableaux qui

pouvaient offrir un intérêt historique pour son pays. C'est ainsi qu'il

possédait les plus beaux portraits de Holbein, représentant le roi Henri

VIII, et ceux de ses femmes, Anne de Clèves, Catherine Howard, Jeanne

Seymour et Anne de Boleyn. Dans le premier volume de l'œuvre de Hollar,

qui est au cabinet des estampes, on trouve, sur la même feuille, les

gravures exécutées par cet artiste de ces différents portraits. S'il est

curieux, au point de vue historique, de pouvoir considérer la figure de

boucher de ce roi Barbe-Bleue, à côté de celles des malheureuses

victimes de ses passions désordonnées, il n'est pas moins intéressant,

au point de vue de l'art, de voir avec quelle habileté le graveur a su

rendre la finesse, la fermeté, l'expression qui caractérisent les

portraits du grand peintre de Henri VIII.

Mariette[289] estimait beaucoup les gravures que Hollar avait

exécutées des dessins de Léonard de Vinci, faisant partie de la

collection d'Arundel. «C'est peut-être, dit-il, ce que nous avons de

mieux d'après ce peintre. Il serait cependant à souhaiter que Hollar eût

imité avec un peu plus d'exactitude les originaux qu'il avait sous les

yeux; qu'il les eût rendus trait pour trait et avec la même touche;

qu'il n'y eût point ajouté un travail qui n'y met que de la propreté

sans goût... Toutes ces planches de Hollar ne passent guère trois pouces

de haut sur deux à cinq pouces de large. Elles sont distribuées en

quatre ou cinq suites, à la tête desquelles sont autant de frontispices.

Il y en a environ soixante-quinze qui ont été gravées à Anvers dans les

années 1645 et suivantes.»

Ce n'est pas seulement en Angleterre que Hollar grava les tableaux de

son protecteur; lorsque ce dernier fut obligé de quitter sa patrie, et

qu'il se fut réfugié à Anvers, il put emporter avec lui ses plus belles

peintures. Comme pour se consoler dans son exil, le comte voulut que

Hollar continuât de graver ses planches. C'est à cette époque, qu'arrivé

à toute la maturité de son talent, il reproduisit au burin le portrait

d'Albert Durer, d'après celui peint par ce maître, en 1498, à l'âge de

vingt-six ans. Cette gravure est un petit chef-d'œuvre, digne de

rivaliser avec l'original, pour la beauté, l'expression, la _maestria_;

elle porte la date de 1648.

Un autre portrait, non moins remarquable, gravé par Hollar, d'après un

dessin _ad vivum_, c'est celui de Blaise de Manfre, Sicilien, faiseur

de tours, prestidigitateur, le Robert-Houdin, le Hamilton, le Hume de

cette époque. Il est représenté[290], dit la légende qui accompagne la

gravure, _ætatis_ 72, bien qu'il ne paraisse pas cet âge, qu'il se

donnait peut-être pour se faire mieux valoir. Sur le premier plan à

gauche, il est à mi-corps, vu de trois quarts, vêtu à l'espagnole, avec

de longs cheveux ou une perruque, clignant de l'œil, une vraie figure de

Scapin, la main droite posée sur une table, les épaules appuyées

légèrement au fût d'une colonne ornée de draperies. Dans le fond, au

troisième plan, on l'aperçoit debout sur un théâtre, les deux poings sur

les hanches, taisant jaillir de sa poitrine et tomber au milieu d'un

nombreux public, composé de cavaliers à chapeaux à plumes et à petits

manteaux, placés au second plan, son jet intarissable. Près de lui, sur

le bord du théâtre, on voit une quantité de fioles, de bouteilles, de

paniers. Au-dessus de sa tête, plane une Renommée avec la devise _Fama

volat_, et, dans le haut, un soleil, dans son plein, darde ses rayons,

au-dessus desquels est écrit: _solus sicut sol_; devise que les

charlatans de nos jours n'ont pas encore osé adopter. La bouteille

inépuisable de Robert-Houdin n'était que renouvelée du jet intarissable

du sieur de Manfre. Mais que sont les liqueurs modernes à côté de ce que

promet notre Sicilien, qui avait eu l'honneur d'exercer devant des

rois et devant l'Empereur. Lisez plutôt les vers qui sont peut-être de

sa façon, et qui ne manquent ni d'esprit, ni d'à-propos pour les besoins

de la cause. Ce n'est pas une des moindres singularités caractéristiques

du dix-septième siècle de trouver un charlatan qui rédige son programme,

s'annonce et se fait valoir en distiques latins, non moins élégants que

les autres poëmes en latin moderne dus aux plus savants écrivains de son

temps. Le latin était encore la langue universelle; de nos jours, cette

érudition en plein vent aurait peu de succès. Peut-être ces distiques

sont-ils de Hollar lui-même, qui avait reçu dans son enfance une

éducation classique, et qui paraît avoir cultivé la poésie latine, si

l'on en juge par les vers qu'il a inscrits quelquefois au-dessous de ses

portraits. Quoi qu'il en soit, voici ceux qui accompagnent la gravure du

Sicilien de Manfre.

Seu veterum similis non conscia sæcula facti,

Seu tua te ratio credere tanta vetet,

Visa tamen mea gesta probant cum Cæsare reges,

Myriadumque oculi, quos stupor attonuit.

Ille ego, purarum grandis potator aquarum,

Qui prius undiferis vina refundo cadis,

Et quæcumque tibi, seu rubra aut candida poscas

Veraque de largo gutture dona paro.

Quinetiam, si præ reliquis optaris ad haustum,

Id tibi de sumpto gurgite munus erit:

Lac, oleum, lupuli potum florumque liquores,

Insuper angelici poscar odoris opes;

Omnia miriparo salientia gutture promo,

Ac demum altivolam jacto potenter aquam.

Ambigis? Aude, veni: volo sint tua lumina testes,

Unde queas larga credere dona Dei.

«Bien que les siècles passés n'aient rien produit de pareil, et encore

que votre raison vous défende de le croire, cependant il n'y a pas moyen

d'en douter, puisque des rois, l'Empereur et des milliers de spectateurs

ont vu de leurs yeux mes faits et gestes, à leur stupéfaction générale.

C'est moi, Blaise de Manfre, grand buveur d'eau pure, qui, après avoir

tiré du vin de tonneaux remplis d'eau, m'engage à faire couler de mon

large gosier, à discrétion, tous les vins qu'on me demandera, soit

rouges, soit blancs. Bien plus, si vous préférez autre chose, je vous

promets de vous le distribuer de mon réservoir inépuisable: du lait, de

l'huile, de la bière, des liqueurs faites avec des fleurs,

particulièrement de l'eau parfumée d'angélique: car je puis tout tirer

de mon merveilleux gosier. Enfin, je lance au loin dans l'air un

puissant jet d'eau. En doutez-vous? N'ayez pas peur, approchez: je veux

que vos yeux soient témoins de ce miracle, et que vous soyez convaincus

que c'est un véritable don du ciel.»

Hollar a gravé beaucoup de portraits d'après Van Dyck: il nous a

transmis, d'après ce maître, les traits de la comtesse d'Arundel,

Anne-Alathea Talbot. C'est également d'après le même artiste qu'il a

reproduit le portrait du comte, à cheval, en costume de grand maréchal

d'Angleterre. Il l'a gravé, en outre, toujours d'après Van Dyck, à

mi-corps, dans un médaillon. Enfin, il l'a représenté siégeant à sa

place de grand maréchal dans la Chambre des lords, à la séance du 22

mars 1641, dans laquelle fut jugé et condamné le comte de Stafford.

Cette dernière gravure, exécutée par Hollar d'après son propre dessin,

est fort curieuse, en ce qu'elle donne la représentation exacte de ce

grand drame, et qu'elle renferme les portraits des principaux hommes

d'État de l'Angleterre à cette époque. Une autre planche de Hollar, mais

moins bien réussie, montre l'exécution du malheureux comte, le 22 mai

1641, à Londres, au milieu d'une foule immense de spectateurs.

Nous avons dit que, vers 1642, le comte d'Arundel avait quitté

l'Angleterre et s'était retiré à Anvers. Nous ne pouvons pas préciser la

durée du séjour du noble lord dans cette ville; mais nous trouvons dans

l'œuvre de Hollar, au cabinet des estampes, des portraits gravés par lui

à Anvers, faisant partie de la collection d'Arundel, et portant la date

de 1643. Ce serait donc à partir de cette année, jusque vers 1650, que

l'artiste aurait continué de graver les tableaux de cette collection.

Mais ce travail ne l'empêcha pas d'entreprendre d'autres planches. Il

fut probablement réduit, pour vivre, à s'occuper d'œuvres bien

au-dessous de son talent. Par exemple, il grava des jeux d'enfants, des

oiseaux, des animaux, des instruments de pêche et de chasse, d'après

Pierre Van-Avent et d'autres. Ce fut aussi vers cette époque qu'il

grava, d'après le Titien, les portraits de Daniel Barbaro,

Bindo-Altoviti et Johanna Véronèse; d'après le Giorgione, un Allemand de

la famille Fuscher; d'après Sebastiano del Piombo, Vittoria Colonna, et

quelques autres portraits tirés de la collection de deux amateurs

anversois, Jean et Jacob Van-Verle.

Hollar était très-lié avec Jérôme Laniere, Italien, qui paraît avoir été

employé par le comte d'Arundel à l'achat de tableaux de peintres

italiens[291]. Il lui a dédié la gravure de _la Vierge avec saint

Joseph, l'Enfant-Jésus et le petit saint Jean_, d'après Perino del Vaga,

et, dans cette dédicace, il le qualifie des titres de protecteur et

grand admirateur des arts.

Il n'était pas moins attaché à Henri Van der Borcht, père,

collectionneur de raretés, et, comme ou disait alors, _omnium

elegantiarum amator_. Il était né à Bruxelles en 1583; mais par suite

des troubles qui désolaient les Pays-Bas, il fut emmené en Allemagne à

l'âge de trois ans. Il y apprit la peinture chez Gilles de Walckenborgh,

et voyagea ensuite en Italie. Revenu en Allemagne, il se fixa à

Fanckendaël jusqu'en 1627, qu'il vint habiter Francfort-sur-le-Mein, où

il se mit à former une collection de médailles, de peintures et de

toutes sortes d'antiquités. C'est là que le comte d'Arundel le connut,

en 1636, et lui acheta plusieurs pièces importantes. C'est également à

son passage par cette ville que le comte attacha à son service Henri Van

der Borcht, peintre et graveur, fils du précédent. Il l'envoya d'abord

en Italie rejoindre Pettœus (M. Petty), qui était à la recherche de

statues antiques et de tableaux pour son maître. Ils revinrent ensemble

en Angleterre, et Van der Borcht y resta attaché au service du comte

d'Arundel pendant quelques années. Une notice, mise au bas de son

portrait gravé par Hollar en 1648, d'après Jean Meyssens, nous apprend,

qu'à cette époque, il était serviteur, c'est-à-dire probablement, selon

la coutume d'alors, peintre valet de chambre du prince de Galles. Hollar

a gravé beaucoup de sujets d'après ce peintre, et ils paraissent avoir

vécu et travaillé ensemble en la meilleure intelligence. Van der Borcht

dessinait beaucoup. Un amateur français du dernier siècle, M. Quentin de

Lorangère, avait réuni la suite de ses dessins, au nombre de 567 pièces.

Ils furent vendus par Gersaint en 1744.--Henri Van der Borcht, après un

long séjour à Londres, revint mourir à Anvers.

Après le rétablissement de Charles II, Hollar repassa en Angleterre,

espérant y être bien accueilli par le nouveau monarque. Mais cet espoir

fut à peu près déçu, et l'artiste, toujours poursuivi par la misère, se

vit contraint de travailler à la merci des libraires et des marchands

d'estampes. C'est alors qu'il exécuta un grand nombre de vues

d'Angleterre, plus des marines, des naufrages, d'après John Overton et

Peter Staat, et les _Amusements de la chasse_ d'après François Barlow.

Hollar fut aussi employé par William Dugdale à _illustrer_ les

_Antiquities of Warwickshire_[292]. Les gravures de Hollar, qui sont

dans cet ouvrage, représentent des vues de villes et de châteaux; mais

la plus grande partie, des tombeaux, des vitraux et des armoiries

servant à distinguer la noblesse de cette province. On y trouve aussi le

portrait de Dugdale, le même qui est à la tête de la description, donnée

par cet éditeur, de l'église de Saint-Paul de Londres, et plusieurs

planches de costumes des ordres religieux[293].--Ces différents travaux

ne procurèrent au graveur aucune aisance, et il mourut à Londres, en

1667, dans un grand dénûment.

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 52 / 92 题