Dernières années du comte d'Arundel en Angleterre.--Il quitte sa
patrie et se fixe à Padoue.--Il y meurt en 1646.--Sort de ses
collections.--Renommée attachée à sa mémoire.
1637--1646
Pendant près de deux années après son retour d'Allemagne, le comte
d'Arundel put jouir, dans la retraite, des belles choses qu'il s'était
procurées avec tant de soins et de dépenses. Mais, dans le cours de
1638, il fut obligé de rentrer dans la vie publique, en prenant le
commandement des troupes destinées à combattre les Écossais, révoltés
contre le roi Charles 1er[294]. Après des alternatives de succès et
de revers, il fut nommé, en 1640, capitaine général de l'armée royale.
Dans le mois de mars 1641 commença le procès du malheureux comte de
Stafford, et le comte d'Arundel, en sa qualité de grand dignitaire de la
couronne, fut obligé de faire partie de la commission nommée par le roi,
pour déclarer l'assentiment royal donné au bill d'_attainder_, décerné
contre l'infortuné ministre. Nous avons vu que Hollar l'avait représenté
siégeant à la Chambre des lords, à la place de lord Steward
d'Angleterre. Mais le comte ne paraît pas avoir approuvé le tragique
dénoûment de ce mémorable procès; car il se hâta de donner sa démission
de toutes ses hautes fonctions, afin de pouvoir plus facilement quitter
la Grande-Bretagne. Bientôt, en effet, vers la fin de février 1642, il
adressa un dernier adieu à sa terre natale, et s'embarqua pour les
Pays-Bas. Son historien, le révérend M. Tierney, dit qu'il y fut
déterminé par l'état de sa santé qui allait sensiblement en
déclinant[295]. Mais il est permis de croire que le comte entrevoyait
clairement l'issue fatale de la lutte acharnée engagée entre le
parlement et la royauté, et qu'il avait voulu se mettre à l'abri de
l'orage.
Quoi qu'il en soit, après un court séjour dans les Pays-Bas, le comte
alla s'établir à Padoue: il y mourut le 24 septembre 1646, dans sa
soixante-deuxième année. Son corps fut rapporté en Angleterre, déposé
dans la chapelle du château d'Arundel, et Junius composa son épitaphe;
mais le monument qu'il avait demandé par son testament n'a jamais été
exécuté[296].
Après le départ du comte, les biens qu'il avait laissés en Angleterre
furent mis sous le séquestre. Ses collections d'objets d'art ne furent
point épargnées: ses marbres antiques restèrent longtemps abandonnés
dans _Arundel-House_; quelques-uns furent enlevés furtivement, d'autres
mutilés, d'autres employés à construire ou réparer des maisons. Cette
perte serait moins à regretter, si la plus grande partie des
inscriptions eût été publiée antérieurement; mais il n'y en avait eu
qu'un fort petit nombre de donné par Selden, et moins encore par Priæus,
qui voulut recommander son édition d'Apulée, en y insérant quelques
fragments de ces anciennes inscriptions. À peine la moitié de ces
marbres, c'est-à-dire cent trente inscriptions, survécurent à ces
désastres.
Plus tard, en 1667, Henri Howard, neveu du comte d'Arundel, et bien
digne d'un si grand nom, qui devint ensuite comte-maréchal d'Angleterre
et duc de Norfolk, donna tous ces marbres à l'université d'Oxford,
d'après le conseil de Jean Evelyn, auquel le sénat académique décerna
des remercîments publics, pour le soin qu'il avait pris de les réunir et
de les conserver. Transportés à Oxford, ils furent déposés au
rez-de-chaussée du théâtre Sheldonien, ou attachés au mur qui l'entoure,
et marqués de l'initiale du nom de Howard. Dans le même temps, on fit
graver une inscription sur une table de marbre, relatant les titres et
les services rendus par le duc de Norfolk. On voulait y faire également
mention d'Evelyn; mais l'envie s'y opposa. Le duc fut si sensible à ces
éloges de l'académie, qu'il avait résolu de lui faire cadeau d'une belle
statue antique de Pallas; mais la mort vint le surprendre, et cette
statue, ainsi que plusieurs monuments de l'art antique, passa en
d'autres mains, toutefois pour revenir plus tard à l'académie, avec les
antiques achetés des héritiers du comte d'Arundel, par Guillaume, baron
de Lempster, et donnés, en 1753, à l'université d'Oxford, par
Henriette-Louise, comtesse de Pomfret[297].
Vers 1678, on voulut ouvrir des rues sur l'emplacement de l'hôtel et des
jardins du comte d'Arundel, et c'est alors qu'on prit le parti de faire
une vente de ce qui restait de ses statues et de ses marbres. Le superbe
bronze, représentant la tête d'Homère, que Van Dyck a placée dans l'un
des portraits du comte, et que l'on croit provenir de Constantinople,
passa dans les mains du docteur Mead, amateur distingué, médecin de
Georges III, et fut achetée, à sa mort, par lord Exeter, qui en fit don
au musée Britannique.
L'ouvrage du docteur Chandler, _Marmora oxoniensia_, contient la
description de tous les marbres appartenant à l'université d'Oxford,
et dont ceux provenant du comte d'Arundel ne forment qu'une partie. Ces
derniers sont désignés, dans les tables des trois divisions de
l'ouvrage, par la lettre A, placée dans le haut des gravures. Ces
planches ont été dessinées et gravées par J. Miller, et l'on est forcé
de convenir, en les examinant avec attention, que la pointe molle de cet
artiste, son burin indécis, ses contours arrondis rendent assez mal la
pureté de l'antique. Un grand nombre de statues ont été restaurées fort
maladroitement, à en juger même par les gravures. Ces restaurations,
faites sans aucun goût, défigurent les morceaux et leur enlèvent leur
véritable caractère. Cependant, on remarque quelques belles statues qui
paraissent intactes. La plus grande partie de la collection d'Arundel se
compose de bas-reliefs, de bustes d'hommes et de femmes, de tombeaux,
d'autels votifs, et surtout de nombreuses inscriptions, gravées sur des
marbres recueillis dans la Grèce et dans l'Asie Mineure.--On voit que le
savant Junius avait à sa disposition, par ces marbres, la base,
l'élément (_cœleusina_) de son travail sur l'art dans l'antiquité. Car
le mot _pictura_ qu'il emploie dans le titre de son ouvrage doit
s'appliquer, ainsi qu'il l'entendait lui-même, à tous les arts
d'imitation chez les anciens.--S'il est vrai, comme il le dit dans sa
dédicace à Charles Ier, que son traité _De pictura veterum_ ait été
composé pour obéir aux désirs de son noble patron, il faut convenir que
le comte d'Arundel n'aimait pas moins à être instruit par l'histoire
de l'art que récréé par la vue de ses œuvres les plus belles et les plus
rares.
Les peintures du comte d'Arundel ne furent pas mieux respectées que ses
marbres; elles furent vendues en partie, et don Alonzo de Cardenas,
ambassadeur d'Espagne près de Cromwell, obtint quelques tableaux, qu'il
s'empressa d'envoyer à Madrid, avec les chefs-d'œuvre achetés pour
Philippe IV à la vente aux enchères de la magnifique galerie de Charles
Ier[298].
Les camées et les pierres gravées de la collection d'Arundel, parmi
lesquels se trouvait le mariage de Cupidon et de Psyché, avaient été
conservés par une duchesse de Norfolk; plus tard, ils passèrent au duc
de Marlborough, qui les a fait dessiner et graver par Cipriani et
Bartolozzi.
Quant à ce qui restait de la bibliothèque du comte, M. Tierney nous
apprend[299] qu'après l'incendie de Londres, en septembre 1666, il fut
offert par le duc de Norfolk à la Société royale (des sciences), qui,
obligée de cesser ses réunions dans le local de _Gresham-College_, avait
accepté l'hospitalité dans les appartements d'_Arundel-House_.
Indépendamment de tous les objets que nous venons d'énumérer, et qui
provenaient du premier lot attribué par le comte d'Arundel à son fils
aîné, le second lot, par suite des vicissitudes trop ordinaires dans les
choses de ce monde, fut vendu à Londres en 1720 par les héritiers de
son second fils, William Howard, l'infortuné comte de Stafford[300].
Dans son ouvrage sur les arts en Angleterre, M. Dallaway[301] donne le
détail des objets vendus et leur prix, qui s'éleva au chiffre de 8,552
livres sterling (221,500 fr.). On peut juger par cette somme des
dépenses énormes que le comte avait faites pour former sa collection
d'antiques, de dessins, de tableaux, de médailles, de pierres gravées et
de livres.
Bien qu'elle ait été dispersée, les objets qui la composaient sont
restés, en grande partie, en Angleterre, où ils attestent encore
aujourd'hui le goût éclairé, la munificence, les efforts constants,
employés pendant plus de quarante années, par le premier Anglais qui ait
voulu, selon l'expression de Peacham, «transporter l'ancienne Grèce dans
la Grande-Bretagne.» Son exemple a produit dans ce pays, depuis deux
siècles, de très-nombreux imitateurs. Mais parmi les grands seigneurs
anglais qui ont rivalisé de faste pour acheter et réunir, à tout prix,
les productions de l'art cherchées soit en Italie soit ailleurs, quel
est celui qui peut être comparé au comte d'Arundel? Lui seul jusqu'ici,
entre tous, contrairement aux idées de ses compatriotes, a préféré
l'art à la politique; aussi, son nom, indissolublement lié à ceux de
Junius, de Hollar, de Van der Borcht, de Rubens, de Van Dyck et d'Inigo
Jones, vit autant par les ouvrages de ces hommes illustres que par sa
propre renommée.