CHAPITRE XVIII

Ambassade du comte d'Arundel en Allemagne, près de l'empereur

Ferdinand II.--Extraits du journal de cette mission, publié par W.

Crowne.--Description des collections de l'empereur Rodolphe, à

Prague, et du palais de Wallenstein.--Récit de la mort de ce

général.--Représentation donnée en l'honneur du comte par les

Jésuites de Prague.--Acquisition de la bibliothèque de Pirckheimer

à Nuremberg.--Retour du comte en Angleterre.

1636

En 1636, l'année même où Junius publia son ouvrage, le comte d'Arundel,

fut envoyé par le roi Charles Ier d'Angleterre, en ambassade

extraordinaire près Ferdinand II, empereur d'Allemagne. La relation, ou,

pour parler plus exactement, le journal itinéraire de cette mission nous

a été conservé. Il a été écrit, jour par jour, par un gentilhomme

anglais, William Crowne, attaché à la suite du comte[279].

L'ambassadeur quitta Greenwich le jeudi 7 avril 1636, pour s'embarquer

à Margate et se diriger vers La Haye, afin de présenter, en passant, les

compliments du roi d'Angleterre au prince d'Orange. Il s'achemina

ensuite par Utrecht, Wesel, Dusseldorf, Cologne, Coblentz, Mayence,

Francfort-sur-le-Mein, Nuremberg, Passaw et Lintz, où il trouva

l'empereur et l'impératrice qui étaient venus à sa rencontre. Il eut son

audience de réception le 6 juin, et dut demeurer dix-neuf jours à Lintz,

pour y mener à fin les négociations qui l'y avaient amené, et dont

l'objet principal était le rétablissement de la paix dans l'Allemagne,

troublée depuis longtemps par la guerre dite de Trente ans. Pendant tout

son séjour à Lintz, l'ambassadeur anglais fut logé et entretenu aux

frais de l'empereur, et des fêtes furent données en son honneur.

L'historiographe de cette mission n'a transmis aucune description de ces

fêtes.

Après s'être rendu à Vienne et à Augsbourg, où le comte visita plusieurs

établissements des Jésuites, qui le reçurent avec les plus grands

honneurs, il se dirigea vers Prague, où il arriva le 6 juillet, «Étant

entrés dans le château qui servait de résidence au roi de Bohême....

après avoir traversé trois belles cours, dans l'une desquelles il y

avait une statue de saint Georges, à cheval, en bronze, et une fontaine,

ils arrivèrent à une grande salle où il y avait de nombreuses et belles

boutiques, comme à Westminster. Ils traversèrent ensuite un grand nombre

de salles ornées de peintures, dont l'une était décorée de portraits

de nobles anglais, et montèrent au second étage, où était la chambre du

conseil. Les seigneurs bohémiens s'y trouvaient réunis avec les

conseillers de l'empereur. Mais là, s'éleva un tel tumulte, que les

Bohémiens jetèrent ces conseillers par les fenêtres, élevées de plus de

quarante-cinq pieds au-dessus du sol, et ils tirèrent sur eux des coups

de pistolet... Alors nous descendîmes dans une salle basse,

véritablement magnifique, qui sert pour leurs bals masqués. Son plafond

est soutenu par un grand nombre de belles colonnes, et, au milieu, elle

est décorée de statues de bronze. Le long des murs pendent des tableaux

représentant des chevaux indiens, qui étaient alors à Prague. À côté, se

trouve une grande salle à manger, dont la table est en mosaïque, et à

l'extrémité de laquelle on voit de belles armes... C'est dans le

_Schant-hamber_ que se trouvent le trésor et les superbes collections de

l'empereur Rodolphe.

«Dans la première salle, un grand nombre de dressoirs ou buffets adossés

aux murs renferment: le premier, des objets en corail; le second, en

porcelaine; le troisième, en nacre de perle; le quatrième, des feuilles

de cuivre curieusement gravées; les cinquième et sixième, des

instruments de mathématiques; le septième, des bassins, des aiguières et

une coupe d'ambre; le huitième, des vases d'or et de cristal; le

neuvième, de cristal de roche; le dixième, des ouvrages de mosaïque; le

onzième, des objets en ivoire, plus une grande corne de licorne de un

_yard_ de long; le douzième, des ouvrages en relief; le treizième, en

émail; le quatorzième, d'objets antiques, jetés en argent; le quinzième,

des cabinets de diamants de Bohême, et quelques petites boîtes de perles

du même pays; le seizième, d'objets relatifs à l'astronomie; les

dix-septième et dix-huitième, des objets indiens; le dix-neuvième, des

choses venant de la Turquie; le vingtième, une statue de femme de

grandeur naturelle, vêtue de soie. Au milieu de la salle, sont des

horloges; le chroniqueur en décrit sept de différentes sortes, à

sonneries, avec musique, mettant en mouvement des personnages, fort

curieuses, à ce qu'il paraît, pour le temps, et devant lesquelles il

resta en admiration.--«Nous entrâmes alors dans une petite pièce fermée,

dans laquelle il y avait beaucoup de niches pratiquées dans l'épaisseur

du mur, et renfermant les présents envoyés à l'empereur, comme des

casques dorés et des statues.--Dans la troisième salle, quatre dressoirs

le long des murs, remplis de rares peintures, et, au milieu, des objets

antiques, comme une statue de jeune fille de grandeur naturelle, qui fit

la guerre[280], et une machine qui servait autrefois à imprimer les

livres. La quatrième salle renferme des armoires remplies de raretés

anatomiques, de poissons, de coquilles, de livres, parmi lesquels une

Bible in-folio de la plus grande beauté.....»--Après avoir visité les

églises de Prague, et s'être promené dans le parc, hors de la ville,

le comte d'Arundel voulut voir le nouveau palais que Wallenstein s'était

fait construire.... «Son Excellence traversa d'abord une immense salle

longue, au moins, de quarante-huit pas, et large de trente et un. Nous

montâmes ensuite à des galeries où des tableaux étaient exposés, et où

l'on avait peint sur les murs l'histoire d'Hercule, et au plafond

diverses compositions tirées d'Ovide. Dans la salle d'audience, les

quatre Éléments sont peints au milieu du plafond. À la suite, se

trouvent un grand nombre de belles chambres. Dans le jardin, on voit

cinq fontaines avec de grandes statues qui les décorent, et la fontaine

de Neptune, surmontée de quatre nymphes, avec une belle grotte; mais les

eaux ne coulèrent pas. Nous allâmes ensuite visiter l'écurie, pouvant

contenir vingt-six chevaux. Les colonnes et les mangeoires sont

entièrement de marbre rouge; il y a quarante-huit colonnes, et chacune

d'elles a coûté vingt-cinq livres (sterling). Quatre cours environnent

le palais, qui appartient maintenant au roi de Hongrie. Ce Wallenstein

était le seul général en chef de l'empire, sous les ordres de

l'empereur. Il devint si puissant, qu'il inspira de la crainte à

l'empereur, et c'est avec raison, si l'on considère les complots que

Wallenstein avait tramés contre sa couronne. Mais, pour en prévenir

l'explosion, l'empereur donna l'ordre à quelques officiers irlandais

qu'il entretenait à son service, de le surveiller la nuit et de le

mettre en pièces, ce qui arriva le soir même. Un de ces officiers étant

entré à l'improviste dans sa chambre, le trouva en chemise, et lui dit:

«Vive Ferdinand, mais meure le traître Wallenstein!» Ce dernier,

étendant les bras, se mit à crier: Oh! mon Dieu! en recevant un coup de

hallebarde. Cela fait, ils lui coupèrent la tête, et, sur-le-champ, la

portèrent à l'empereur, lequel les récompensa largement, et continua à

leur accorder sa faveur.»--Telle est la morale que l'honorable gentleman

tire de l'assassinat de Wallenstein. Nous regrettons d'être obligé

d'ajouter que le comte d'Arundel s'empressa de recevoir le colonel

écossais Lesley et l'Irlandais Deverous[281] que l'histoire accuse du

meurtre du duc de Friedland.

Bien qu'attaché à l'un des plus grands connaisseurs du dix-septième

siècle, il ne paraît pas que William Crowne ait compris la beauté des

statues et des peintures qu'il put voir en Allemagne. Le narrateur prit

plus d'intérêt aux fêtes et aux spectacles donnés en l'honneur de son

noble patron. Il nous a conservé le programme d'une pièce allégorique,

composée par les Jésuites de Prague, représentée dans leur collège, et

faisant allusion aux espérances que la mission du comte d'Arundel avait

fait naître en Allemagne.

«.....Son Excellence, dit-il[282], fut invitée à assister à une

représentation au collège des Jésuites, dont le supérieur est un

Irlandais, qui le reçut comme un prince. D'abord, un discours lui fut

adressé par un jeune élève; il fut ensuite salué, à son passage, par une

garde de soldats qui déchargèrent leurs mousquets en son honneur. Son

Excellence arriva ensuite à la salle où la comédie fut jouée à sa grande

satisfaction, non-seulement eu égard au sujet de la pièce, mais surtout

à cause du talent des acteurs, de la beauté des costumes, au nombre de

plus de cinquante, et des rôles joués par les jeunes écoliers et par

plusieurs fils de nobles barons. La représentation terminée, ils

désirèrent être admis à baiser la main de Son Excellence, à genoux, en

témoignage de son approbation. Je joins ici, ajoute le narrateur,

l'argument de la pièce[283].

«La Paix, qui habite l'Angleterre, exilée depuis longtemps de la

Germanie, se prépare à rentrer dans ce pays.

«Drame représenté à Prague, en 1636, par les élèves du collège des

Jésuites, à l'occasion de la visite faite à ce collège par le

très-illustre et très-excellent Thomas Howard, comte d'Arundel et de

Surrey, ambassadeur extraordinaire du très-puissant roi d'Angleterre

Charles Ier, près l'auguste empereur Ferdinand II et les princes de

l'empire.

«PROLOGUE.--Le valet de Mercure, occupé à préparer le théâtre, rencontre

une troupe de jeunes enfants, désireux de voir l'ambassadeur du roi

d'Angleterre; il leur fait savoir qu'il ne croit pas qu'ils puissent le

voir du théâtre, à moins qu'ils ne lui adressent leurs félicitations sur

son arrivée. Ne pouvant les lui présenter en latin, à cause de leur

extrême jeunesse, il les invite à le faire en diverses langues.

«PREMIÈRE PARTIE.--Scène première.--Mercure reçoit les dieux et les

déesses, qui se rendent au conseil avec les attributs et les costumes

qui les distinguent, et il assigne à chacun sa place.

«Scène deuxième.--Astrée se plaint à Jupiter et aux dieux des crimes des

mortels. Jupiter, après avoir recueilli les opinions, livre la Terre à

Mars et à Vulcain, afin qu'ils la punissent.

«Scène troisième.--La Paix, désolée, cherche un lieu où elle puisse

échapper à la fureur de Mars; Neptune la fait monter sur une conque

marine et la conduit en Angleterre.

«Scène quatrième.--Mars divise en plusieurs parts le globe de la terre

et le distribue à Bellone, aux Furies et à ses autres compagnes.

«SECONDE PARTIE.--Scène première.--Cérès, Apollon, Bacchus déplorent,

auprès de Jupiter, les calamités dont ils ont à souffrir de la part de

Mars. Jupiter les renvoie à Neptune.

«Scène deuxième.--Neptune annonce qu'il a remis l'empire de la mer à

Charles, roi d'Angleterre; il leur dit d'aller le trouver, s'ils veulent

rendre la paix au monde.

«Scène troisième.--Mercure ordonne à Cérès et à Phœbus d'avoir bon

espoir, car bientôt le roi Charles aura rétabli la paix, par les soins

de son envoyé, Howard comte d'Arundel. La Paix assure qu'elle ne tardera

pas à revenir en Germanie, son ancienne demeure. Tous se félicitent et

adressent leurs compliments au noble comte.

«Épilogue, faisant allusion aux armoiries de la famille Howard, par

lequel on souhaite et on prédit à l'ambassadeur toute sorte de

prospérités; et après l'avoir salué avec respect, un des acteurs, tant

en son nom qu'au nom de tous, lui adresse des

remercîments.--Applaudissez.»

Ce n'était pas la première fois que les jésuites avaient montré, à

l'ambassadeur de Charles Ier, le spectacle d'une représentation

allégorique en son honneur. Déjà, pendant son séjour à Lintz, ils lui

avaient offert le même divertissement. Mais William Crowne ne nous a

conservé que l'argument de la pièce jouée à Prague.

Malgré les assurances données par les anciennes divinités de l'Olympe,

évoquées par les jésuites, la paix ne fut pas alors rétablie en

Allemagne d'une manière durable. L'accord conclu momentanément le 4

septembre 1636, avec l'intervention du comte d'Arundel, n'empêcha pas

des torrents de sang de couler encore dans ce pays pendant de longues

années. Le célèbre traité de Westphalie, signé en 1648, en reconnaissant

la liberté de conscience comme un principe de droit public désormais

inattaquable, put seul mettre un terme à ce conflit sanglant, qui

avait ravagé l'Allemagne et une grande partie de l'Europe pendant plus

de trente années. Ce qu'il y a de singulier, c'est que si la paix, à

cette époque, rentra en Allemagne, elle abandonna l'Angleterre, ainsi

que Mercure l'avait annoncé, et la laissa livrée à son tour aux fureurs

de Mars et de Bellone. L'infortuné roi Charles Ier, que les Allemands

invoquaient, en 1636, presque comme une divinité arbitre de la paix,

renversé alors de son trône par ses ennemis acharnés, présenta le

premier exemple d'un roi mis à mort par ses sujets, à la suite de la

plus inique condamnation[284]. Ainsi vont les choses de ce monde, où les

fortunes de certains hommes ne s'élèvent si haut que pour être

renversées, aux yeux de tous, par une chute plus éclatante:

.....Tolluntur in altum,

Ut lapsu graviore ruant.

Après avoir assisté, le 2 septembre 1636, au couronnement du fils de

Ferdinand II, Ferdinand-Ernest, comme roi des Romains, le comte

d'Arundel se mit en marche pour revenir. Il s'arrêta quelques jours à

Augsbourg, où il alla voir dans le _Stadt-House_ des statues et des

peintures, et, entre autres, l'Histoire de tous les dieux, peinte, dit

William Crowne, par Raphaël; probablement une copie des fresques de la

Farnésine de Rome. Il reprit ensuite son chemin par Nuremberg, où il

fit l'acquisition de la bibliothèque de Bilibalde Pirckheimer, vendue

par ses héritiers. On dit que cette collection faisait partie dans

l'origine de celle formée à Bude, en 1485, par Mathias Corvin, roi de

Hongrie, et qu'à sa mort, en 1490, elle était passée en la possession du

père de Bilibalde Pirckheimer[285]. Continuant sa route par Francfort,

Hanau, et le Rhin jusqu'à La Haye, le comte d'Arundel était de retour à

Londres le 28 décembre 1636, et le lendemain il avait, à Hampton-Court,

son audience du roi Charles Ier.

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 51 / 92 题