Franciscus Junius, bibliothécaire du comte d'Arundel, et son traité
_De pictura veterum_.--Analyse et citations de cet
ouvrage.--Approbation qu'il reçoit de H. Grotius, de Van Dyck et de
Rubens.--Effet produit en Angleterre par l'arrivée des marbres
achetés par le comte d'Arundel.--Leur explication par
Selden.--Opinion de Rubens.--Collection d'antiques à Arundel-House.
1589--1636
Parmi les hommes célèbres qui vinrent se fixer en Angleterre, attirés
par la renommée du roi Charles Ier, et par la liberté dont on
jouissait dans ce pays, il ne faut pas oublier Franciscus Junius[257],
l'un des savants du dix-septième siècle qui ont le mieux étudié et le
mieux compris l'histoire de l'art dans l'antiquité. Son père, Franciscus
Junius, de Bourges, n'était pas moins recommandable, selon le témoignage
de Jean-Georges Grævius[258], par la modération de son caractère que par
la pureté de ses mœurs. Après avoir embrassé la religion réformée, et
s'être fait ministre, il avait quitté la France, et s'était réfugié en
Allemagne pour éviter les persécutions. Établi d'abord à Heidelberg,
c'est là que naquit, en 1589[259], l'auteur du traité _De pictura
veterum_. Junius père, ayant eu l'intention de rentrer en France, avait
quitté Heidelberg en 1592. Mais comme il traversait la Hollande, les
états des Provinces-Unies lui envoyèrent une députation d'une des
provinces, pour l'engager à se fixer à Leyde, afin d'y enseigner la
théologie. Il accepta ces fonctions, et s'en acquitta à la grande
satisfaction de l'Église et de la célèbre université de cette ville,
jusqu'en 1602, année dans laquelle il mourut.
Son fils grandissait et s'appliquait à l'étude des mathématiques, avec
le projet arrêté de suivre la carrière des armes, sous les ordres du
prince d'Orange. Mais, en 1609, une trêve de douze ans ayant été conclue
avec l'Espagne, il changea de résolution, et se livra entièrement à
l'étude des sciences et des belles-lettres, et en particulier des
saintes Écritures. Il commença par réunir, mettre en ordre et publier
les écrits de son père; il se rendit ensuite en France, et, en 1620,
passa en Angleterre, se faisant aimer des savants et des honnêtes gens
pour l'élévation de son esprit, la profondeur de son savoir, et
l'extrême aménité de son caractère. Charmé par l'agrément que lui
offrait l'heureuse Angleterre, et retenu par la bienveillance que lui
témoignaient les hommes distingués qui l'y avaient si bien accueilli, il
y fixa son séjour, et passa trente années, comme bibliothécaire, dans la
famille du comte d'Arundel. C'est pendant cet intervalle qu'il composa
son traité _De pictura veterum_, qui fut envoyé par Guillaume Blavius à
Amsterdam, vers 1636, pour y être imprimé.
Cet ouvrage, modèle d'une véritable érudition, n'empêcha pas Junius de
se livrer à des travaux beaucoup plus arides, et qui épouvanteraient
aujourd'hui l'imagination du savant le plus déterminé. Possédant à fond,
comme tous les lettrés de son siècle, les langues grecque et latine,
Junius voulut remonter aux origines des principaux idiomes de l'Europe
occidentale. Il se mit donc d'abord à étudier la langue anglo-saxonne,
et démontra qu'elle avait été la source des langues allemande, anglaise
et flamande. Il apprit ensuite les anciens idiomes du Nord, le goth, le
franc, le cimbrique, qu'on appelle aussi runnique, et le frison. Il
s'assura, par ces études, qu'un grand nombre de mots en usage
aujourd'hui, en français, en italien et en espagnol, sont tirés de ces
dialectes primitifs. Il donna le premier spécimen de sa profonde
connaissance de ces anciennes langues en publiant à Amsterdam, en 1655,
ses observations sur la paraphrase du Cantique des cantiques de l'abbé
Willeram, publiée par Paul Merula, en 1598, à Leyde. Nous ne suivrons
pas Junius dans ses travaux philologiques, qu'il poursuivit en Hollande,
et qu'il reprit en Angleterre, où il revint en 1674, pour n'en plus
sortir. Il nous suffira de renvoyer à sa vie par Grævius, et de dire
que, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-six ans, il consacra à ces recherches
si difficiles et si ingrates toutes les ressources d'un esprit actif,
et toutes les heures d'une vie entièrement livrée à l'étude. Après avoir
passé deux ans à l'université d'Oxford, où il avait sous la main les
matériaux de ses recherches, il vint mourir à Windsor, chez son neveu,
Isaac Vossius, que le roi Charles II avait admis comme chanoine du
chapitre de l'église de Windsor, nonobstant sa qualité d'étranger.
Junius, pour payer à l'Angleterre la dette de l'hospitalité qu'elle lui
avait accordée pendant plus de trente années, légua tous les manuscrits
de ses ouvrages à l'université d'Oxford, où il avait longtemps
travaillé. On peut en voir la liste à la suite de sa Vie par Grævius. Ce
savant fait le plus grand éloge de l'auteur du traité de la _Peinture
des anciens_. Il l'avait connu dans sa jeunesse à Amsterdam, et il
raconte qu'il fut reçu par cet éminent interprète de tant d'anciennes
langues avec la plus grande bienveillance. Introduit dans la
bibliothèque de Junius, il s'entretint avec lui pendant longtemps des
nouvelles de la république des lettres. Grævius le représente au
physique comme étant d'une taille peu élevée, d'une figure maigre, mais
comme doué d'une heureuse proportion de tous ses membres. Au reste, on
peut en juger par ses portraits. Il en existe un d'Adrien Van der Werff,
admirablement gravé par P.-A. Gunst, et qui est placé en tête du traité
de la _Peinture des anciens_. Junius y est représenté en buste, dans un
médaillon que deux génies s'efforcent de fixer à une pyramide entourée
d'ifs. Il paraît dans la force de l'âge, il est vu de trois quarts,
porte la barbe, comme ses contemporains, et sa physionomie montre un
mélange de sérieux, de finesse et de pénétration qui révèle bien son
origine gauloise. Au-dessous, sont les attributs de la peinture et de la
sculpture, une palette, des pinceaux, un marteau, un ciseau; tout à fait
au bas, la trompette de la Renommée entourée d'une couronne de lauriers.
On lit sur le socle de la pyramide les vers suivants:
«FRANCISCUS JUNIUS, F. F.[260].
Hic dedit æternam claris pictoribus umbram
Quod dare pictorum non potuere manus;
Vincit Appellœos hac Junius arte colores,
Junius ingenio nobilis, arte, domo.»
Un autre portrait de Junius avait été fait par Van Dyck; il est
aujourd'hui à l'université d'Oxford. Nous ignorons si ce portrait est le
même que celui qui a été gravé par Hollar, et dans lequel Junius est
représenté à mi-corps, tenant de sa main droite un livre entr'ouvert,
avec l'indication qu'il a été peint _Ætatis XXXXIX_.
Bien que le corps de Junius eût été déposé dans l'église de Windsor,
l'université d'Oxford voulut lui élever au milieu d'elle un monument
funèbre, pour attester sa reconnaissance du legs qu'il lui avait fait.
L'épitaphe, rapportée par Grævius, en est attribuée à Isaac Vossius, qui
a pu, en toute vérité, dire de son illustre parent:
.....Per omnem ætatem.
Sine querela aut injuria cujusque
Musis tantum et sibi vacavit.
Nous n'avons point à nous occuper des nombreux ouvrages que Junius
composa sur les anciennes langues de l'Europe, ou sur l'Écriture sainte;
mais nous donnerons une analyse succincte de son traité de la _Peinture
des anciens_, l'un des premiers ouvrages sur les arts publiés en
Angleterre.
Dans sa dédicace à Charles Ier, Junius explique l'origine de ce livre
et les encouragements qui l'ont déterminé à le composer. «Grand prince,
dit-il au roi, il y a dix-sept années que je me suis réfugié dans la
Grande-Bretagne, comme dans un port de paix et à l'abri des orages, au
milieu des troubles et des convulsions du monde entier. Admis sur les
recommandations de Lancelot, alors évêque de Winton, et de Guillaume,
évêque de Methuen[261], aujourd'hui archevêque de Cantorbéry, dans la
noble famille d'Arundel, je me suis appliqué dès lors, selon le désir de
l'illustre comte d'Arundel et de Surrey, à réunir et examiner tous les
passages des auteurs anciens les plus accrédités, non-seulement dans la
vue d'écrire l'histoire des artistes, mais pour pénétrer à fond et
découvrir la nature même des arts d'imitation.......
...«La matière s'étendant à mesure que j'entrais plus avant dans mon
sujet, j'entrepris une tâche plus large que celle qui m'avait été
imposée, d'abord pour témoigner toute ma gratitude à l'illustre
personnage qui m'avait si bien accueilli; ensuite pour ne pas me
traîner, comme le vulgaire, sur les traces de tout le monde. Et, puisque
j'en suis à ces détails, je ne puis me dispenser d'offrir ici l'hommage
de ma profonde reconnaissance à la divine Providence, aussi bien qu'à
Votre Majesté, dont le gouvernement s'applique à maintenir la paix
publique, et permet ainsi à chacun de se livrer dans une heureuse
sécurité à l'étude des belles-lettres........
...Comment pourrais-je passer sous silence cette constante sollicitude à
encourager les arts et les sciences, à l'aide de laquelle Votre Majesté
a dissipé, comme l'astre le plus lumineux, les épaisses ténèbres des
siècles précédents, et conquis de toutes parts les ornements de la paix.
De là le calme régnant dans toute la Grande-Bretagne, de là cette
renaissance des beautés primitives de l'art... C'est pourquoi nous
n'avons rien à envier, dans ce siècle, à l'antiquité, cette mère féconde
des belles et bonnes choses. On rencontre rarement, je l'avoue, un
Apelles ou un Phidias; mais c'est, peut-être, parce qu'on trouve plus
rarement encore un Mécène; car les maîtres de la terre sont, en général,
peu disposés à encourager ces rares génies. Les grands esprits, les
intelligences supérieures seraient puissamment excités si, au milieu des
soins incessants que réclament le maintien de la paix, la conduite de
la guerre et les autres nécessités du gouvernement, les souverains ne se
contentaient pas seulement d'aimer et d'encourager les lettres et les
arts, mais s'ils se décidaient à les cultiver avec nous. L'exemple de
Votre Majesté montre à tous, combien il est agréable et même utile de se
délasser du souci des affaires les plus sérieuses par un repos
intelligent, qui occupe à la fois les yeux et l'esprit.
...Quant à moi, comme je ne pouvais voir avec les yeux du corps les
beautés de l'art que l'antiquité révèle à ceux qui savent la comprendre,
je me suis appliqué à les décrire et à les expliquer, en suivant les
indications et les types que l'illustre comte d'Arundel mettait à ma
disposition. C'est pourquoi je me suis laissé entraîner à réunir les
anciennes règles éparses et dispersées parmi les écrits que nous a
laissés la docte antiquité, et à les rédiger en corps de doctrine, afin
qu'étant parvenu à percevoir dans mon esprit comme une image de
l'ancienne peinture, ou du moins une ombre de cette image, il me fût
plus facile d'apprécier toute la beauté de cet art précieux... Sous les
auspices et avec les conseils de cet homme illustre, j'offre donc
respectueusement à Votre Majesté la peinture des anciens. C'est un
hommage assez faible, si l'on s'arrête à mon style; mais il est grand
par l'intention qui me dirige, il est digne de Votre Majesté par le
choix du sujet. Je ne me laisserai point émouvoir par l'ignorance et la
lâcheté de certains esprits dépravés de ce siècle qui, ne pouvant
comprendre la sublimité de l'art, s'efforcent soit de le rabaisser, soit
de l'élever au delà des forces humaines. L'art, il est vrai, peut
s'élever jusqu'au sublime, et de cette hauteur défier tous les faibles
efforts des hommes: il méprise les esprits grossiers et barbares qui ne
sont attachés ici-bas qu'à leur ignorance obstinée; ou bien il éblouit,
par son brillant éclat, leurs yeux obscurcis par les ténèbres d'une nuit
profonde. L'art est une grande chose; il demande à rencontrer un
connaisseur, un appréciateur qui soit au niveau de sa beauté. Alors il
se soutient en honneur auprès de tous... Avec un tel Mécène, la peinture
triomphe et doit triompher: qui oserait plus tard la mépriser, lorsqu'on
saura en quelle estime elle a été tenue par un si grand prince?...»
Junius, lorsqu'il écrivait cette phrase, vers 1636, ne se doutait guère
que, bientôt, d'affreuses dissensions civiles amèneraient la chute et la
mort tragique du malheureux Charles Ier, et que ces grands seigneurs
anglais, dont il vante, dans sa dédicace, l'amour éclairé pour les
arts[262], seraient les premiers à ordonner, par acte du Parlement, la
vente aux enchères publiques de l'admirable collection de tableaux, de
dessins, de statues et d'autres objets précieux réunis en Angleterre,
avec tant de peines et de dépenses, par l'infortuné monarque!
Le traité de Junius est divisé en trois livres, qui sont eux-mêmes
subdivisés en chapitres. Comme il se propose de suivre le développement
de l'art de la peinture depuis sa naissance, il enseigne, dans le
premier livre, quelle fut son origine; dans le second, quelles ont été
les causes de ses progrès; dans le troisième, comment elle est parvenue
à sa perfection[263].
Après avoir présenté des considérations générales sur la faculté innée
chez l'homme de pouvoir tout imiter, Junius s'efforce de démontrer, dans
son premier livre, que cette faculté peut être surtout développée par
l'imagination, pourvu que _cette folle du logis_ ne se laisse pas trop
emporter, comme il arrive aux jeunes gens, par les écarts déréglés du
caprice ou de la fantaisie. Et comme cette intempérance d'imagination
est commune aux poëtes et aux peintres, il profite de l'occasion pour
examiner ce que la poésie et la peinture ont entre elles de semblable;
il ajoute, en passant, quelques conseils à l'usage de ceux qui veulent
considérer avec attention les œuvres de la peinture.
Dans le second livre, l'auteur entreprend de prouver que c'est la nature
qui a donné à l'homme le désir de tout imiter, et que, si l'imagination
le pousse à produire et à créer, il y est excité encore par beaucoup
d'autres causes. Avant tout, il indique Dieu, source et origine de tout
bien, comme l'auteur de cette faculté donnée à l'homme. La bonté divine
a voulu que l'enfant reçût ses premières impressions de ses parents,
dont les préceptes l'initient d'abord aux règles des arts. Livré ensuite
à ses propres forces, si le jeune homme, chez les anciens, était disposé
à se laisser aller à de mauvais penchants, il était retenu par la
crainte des lois rendues contre les corrupteurs des arts. Si, au
contraire, étant doué d'un jugement sain, il était décidé à ne pas
s'écarter des principes de son premier enseignement, il ne tardait pas à
trouver des encouragements dans une utile émulation et dans les conseils
des maîtres. Bientôt, son esprit était attiré par cette admirable
douceur de l'art, jouissant d'une émulation naturelle, par cette force
qui sait réunir et s'approprier, à l'aide d'un exercice constamment
répété, tout ce qui est utile à la pratique de l'art. L'honneur que les
hommes de tout rang rendaient aux arts, l'espérance du succès et de la
gloire, flattaient l'amour-propre de l'artiste; joyeux, plein de
confiance en lui-même et rempli d'une heureuse audace, il n'hésitait pas
à entreprendre de grandes choses. La félicité publique, dont, selon
l'auteur, les peuples jouissaient dans ces heureux siècles, favorisait
beaucoup cette ardeur et ce désir de gloire. En outre, les succès
particuliers contribuaient à entretenir l'émulation générale et l'espoir
de réussir.
Après avoir ainsi fait ressortir les causes des arts d'imitation chez
les anciens, Junius, dans son troisième livre, examine les effets de
cette force imitatrice qui réside dans l'intelligence de l'homme; il
suit les progrès qu'elle a faits et la perfection qu'elle a su
atteindre. Il observe, chez les anciens, dans la peinture, cinq parties
capitales: l'invention ou sujet; la proportion ou symétrie; la couleur,
et, avec elle, la lumière et l'ombre, le clair et l'obscur; le
mouvement, soit l'action et la passion; enfin, l'ordonnance ou
disposition économique de tout l'ouvrage. Les quatre premières parties,
c'est-à-dire l'invention, la proportion, la couleur et le mouvement,
étaient observées avec soin par les anciens dans toute peinture, soit
qu'elle ne représentât qu'une seule figure, soit qu'elle en contînt
plusieurs. Quant à la disposition, ils ne s'en occupaient que dans les
tableaux comprenant plusieurs figures, afin que, par la diversité du jeu
de la lumière, l'ordonnance fît mieux ressortir la différence des corps
et des objets représentés sur la même surface. Les anciens ne faisaient
pas consister la perfection de l'art uniquement dans l'observation de
ces cinq parties: ils voulaient encore qu'une certaine grâce, semblable
à celle répandue sur toute la personne de Vénus, se fît remarquer dans
chacune des parties du tableau, et les fît toutes également admirer.
Junius donne donc des conseils pour trouver et rendre la grâce, sans
laquelle, quels que soient la science et le talent, un artiste ne
saurait jamais se flatter d'arriver à la perfection.
Telle est la théorie du savant auteur du traité de la peinture des
anciens. Il procède, on le voit, avec les formes pédantesques du
seizième siècle, et son ouvrage, bourré à chaque page de citations
grecques et latines, est un véritable prodige de science et d'érudition.
Aucun auteur ancien qu'il ne cite ou ne commente: il fait le même
honneur aux critiques et glossateurs modernes le plus en réputation de
son temps, tels que Budée, Casaubon, Grotius, Gruterus, Saumaise,
Scaliger, Selden et les deux Vossius. Cet étalage d'érudition était dans
le goût de l'époque, où dominait encore, parmi les lettrés, l'usage
habituel du grec et du latin. Cette manière de procéder paraît
fastidieuse au savoir facile, mais un peu superficiel, de notre temps.
Il est certain néanmoins qu'en dépouillant le traité de Junius de son
enveloppe par trop hérissée de grec, et en laissant de côté ses
déductions, qui sentent trop l'école et la scolastique du moyen âge, on
y trouve une connaissance approfondie de l'antiquité, accompagnée de
considérations qui dénotent un esprit aussi juste que cultivé. On ne
doit pas oublier, pour juger son livre avec impartialité, que, depuis la
Renaissance, Junius est le premier qui ait cherché à expliquer l'origine
de l'art chez les anciens, non en artiste, comme Léonard de Vinci,
Vasari et d'autres biographes italiens, mais en véritable philosophe,
qui fait remonter la source du beau comme du bien, et par conséquent des
arts d'imitation, jusqu'à Dieu lui-même.
Pour donner une idée du style et de la manière de raisonner de l'auteur,
nous citerons le passage suivant, dans lequel il développe cette
thèse[264].
«L'excellent, le très-grand créateur de l'univers, a fait ce monde de
telle sorte, que les Grecs, d'accord avec les autres nations, l'ont
appelé χοσμος, c'est-à-dire ornement, et les Latins
_mundus_, à cause de l'élégance et de la perfection de toutes ses
parties. Quant à ce qui est de l'homme, Dieu ne l'a pas créé à son image
pour qu'il vécût semblable à une vile brute; mais pour que, se rappelant
son origine, il s'avançât vers une éternité de gloire, en suivant le
droit chemin de la vertu. Depuis l'origine du monde, cette opinion
réside au fond de l'âme de tous les hommes, et elle n'a pas moins cours
chez le vulgaire que parmi les savants. Cette raison suffit à elle seule
pour élever de terre l'esprit de l'homme, et le conduire, pour ainsi
dire, jusque dans le ciel. Mais au milieu de l'immensité des choses de
ce monde, la nature pousse les uns dans une voie, les autres dans une
autre. Celui-ci, dans sa haute intelligence, mesurant l'étendue du monde
lui-même, calcule, le compas à la main, la circonférence du globe, et
livrant à la postérité le catalogue des étoiles, révèle les lois des
astres, laissant, pour me servir des expressions de Pline, le ciel en
héritage à tous. Cet autre, non sans une terreur causée par la majesté
du spectacle, s'efforce de découvrir et de pénétrer les secrets les plus
profondément cachés dans le sein de la nature; il s'étudie à comprendre
et à expliquer les nuées, les tonnerres, les tempêtes, les mers et les
autres phénomènes par lesquels la terre et ce qui l'environne sont
agités. L'homme qui aime à contempler le spectacle de la nature examine
toutes choses: il comprend que tout cela le regarde; bien plus, il sait
qu'il a été placé lui-même sur cet immense théâtre comme spectateur et
admirateur de l'œuvre sublime de la création. Qu'est-ce, en effet, autre
chose que l'homme, si ce n'est l'être se rapprochant le plus de Dieu, et
créé pour contempler tout ce qui compose le monde. Anaxagoras, interrogé
pourquoi il avait été mis au monde, répondit: «Afin de contempler le
ciel, le soleil et la lune.» «L'homme, dit Cicéron (_De Naturâ Deorum_,
lib. II), est né pour contempler le monde et imiter ce qu'il voit.--Je
crois que les dieux immortels, dit le même Cicéron (_In Catone Majore_),
ont introduit les âmes dans les corps des hommes afin d'établir des
êtres qui pussent considérer la terre, et qui, contemplant l'ordre
établi dans le ciel, s'efforçassent de l'imiter par leur manière de
vivre et par leur constance.»
Ce n'est que longtemps après avoir plané à ces hauteurs métaphysiques,
que Junius se décide à aborder son sujet au point de vue historique et
critique. Il le fait, dans le troisième livre de son traité, avec une
grande richesse d'érudition, et une force non moins remarquable de
raisonnement. Néanmoins, il n'a pas d'illusion sur la valeur de son
œuvre, et ne croit pas qu'elle soit à la hauteur du sujet qu'il avait
entrepris de traiter.
«Si quelqu'un, dit-il en terminant[265], venait à croire que j'ai pu
épuiser un sujet si vaste, dans un ouvrage si court, il se tromperait
gravement; car il n'apercevrait ni mon insuffisance, ni l'étendue de la
matière. Je me suis proposé seulement d'indiquer aux artistes, ainsi
qu'aux amateurs de ces attachantes études, les sources où ils pourraient
puiser et les pentes qu'elles suivaient. Mais je n'ai pas eu la
présomption de m'offrir comme un guide; ce qui eût été de ma part une
preuve d'arrogance; il me suffisait de montrer comme avec le doigt où
étaient les sources.»
C'est là, en effet, le mérite principal du traité de Junius. Ce mérite
est encore plus appréciable dans le catalogue des peintres, des
architectes, des statuaires, des graveurs de l'antiquité et de leurs
œuvres, qu'il a composé, et qui a été imprimé après sa mort, dans la
seconde édition de son ouvrage, donnée par Grævius à Rotterdam, en 1694.
Ce catalogue, qui ne comprend pas moins de deux cent trente-six pages,
grand in-4º, est certainement le plus complet qui ait jamais été dressé
sur les artistes égyptiens, étrusques, grecs et romains, et sur leurs
œuvres. Tout ce que les modernes ont écrit depuis sur ce sujet, a été
puisé à cette source.
Il ne faudrait pas croire que Junius se soit borné à comprendre dans ce
catalogue les seuls artistes; il y admet également, ainsi qu'il
l'exprime à l'article de M. Agrippa, _ob eximium ergà hasce artes amorem
et cultum_, les hommes qui, dans l'antiquité, se sont montrés favorables
aux arts. La notice consacrée à cet ami d'Auguste donne, sur la
construction et la décoration du Panthéon, à Rome, des renseignements
qu'il serait fort difficile de trouver réunis ailleurs. Les articles
consacrés à Apelles, Phidias, Praxitèle, Polyclète, Parrhasius, Xeuxis,
ne sont pas moins précieux. Il en est de même des indications que
rapporte Junius, d'après un grand nombre d'auteurs anciens, sur des
artistes de second ordre.
Le traité de la peinture des anciens, dont la première édition parut en
1636, eut un grand succès en Angleterre et ailleurs. Hugo Grotius, le
savant auteur du _Mare liberum_ et du traité _De jure belli et pacis_,
qui n'était pas moins versé dans la connaissance des lettres et des
beaux-arts que dans le droit des gens et dans la politique, s'empressa
de féliciter Junius de cette importante publication. Ils se
connaissaient presque depuis l'enfance, étant à peu près de même
âge[266]; de plus, Grotius, lorsqu'il fut envoyé à l'université de Leyde
pour y terminer ses études, avait été reçu dans cette ville par le père
de Junius, chez lequel il demeura pendant trois années[267]. Après une
enfance et une jeunesse consacrées entièrement à l'étude des sciences et
des lettres, Grotius, devenu le partisan et l'ami du grand pensionnaire
Barneveldt, éprouva, comme cet homme célèbre, les mécomptes de la vie
politique. Condamné, à la suite de l'exécution du grand pensionnaire,
qui eut lieu le 13 mai 1619, à la confiscation de ses biens et à une
détention perpétuelle, Grotius parvint, grâce au dévouement de sa femme,
au bout de plus de deux années de captivité, à s'échapper de prison et à
se réfugier en France. Il y resta environ dix ans, d'avril 1621 à la fin
de septembre 1631. Bien accueilli par les savants et par les magistrats,
ce fut dans la maison de campagne du président de Mesmes, à Balagny,
près de Senlis, qu'il prépara la publication de son fameux traité _De
jure belli et pacis_. À l'époque où parut l'ouvrage de son ami Junius
sur la peinture des anciens, Grotius était revenu à Paris, en qualité
d'ambassadeur de la reine de Suède, fonctions qu'il devait à la
bienveillance de son ami, le grand chancelier Oxenstiern, et qui le
mettait, sous la sauvegarde du droit des gens, à l'abri de nouvelles
persécutions. Ce grand esprit, au milieu des luttes politiques et des
négociations les plus épineuses, trouvait encore le temps de cultiver
les lettres et d'admirer les œuvres de l'art. L'érudition profonde,
l'austérité de mœurs d'un grand nombre de citoyens des Provinces-Unies,
n'excluaient pas alors le goût des belles choses, et c'est à cet heureux
mélange de savoir, de vie régulière et de fantaisie, que l'école
hollandaise doit, en grande partie, ses œuvres les plus admirables.
Grotius était lié avec les principaux artistes flamands et hollandais de
son temps, particulièrement avec Rubens et Van Dyck; son portrait avait
été peint plusieurs fois, notamment en 1599, lorsqu'il était à peine âgé
de quinze ans. Il figure en tête de son ouvrage sur _Martianus Capella_,
publié à la Haye à cette époque. On l'y voit décoré de la chaîne d'or,
présent de Henri IV à son premier voyage en France. Grotius ne pouvait
pas rester indifférent à l'ouvrage de son ami sur la peinture des
anciens. Il avait reçu le livre de Junius vers le commencement de 1638;
voici en quels termes il le remercia de cet envoi[268].
«Je t'adresse mes remercîments les plus vifs, très-savant Junius, pour
ton livre _De pictura veterum_, que tu as bien voulu me donner, et qui
reflète l'image la plus vraie de ton esprit et de ton érudition.
J'admire l'étendue de tes lectures, le jugement, l'ordre et ce que tu as
emprunté à tous les autres arts pour orner celui-là. Cet ouvrage me
paraît de tous points comparable à ces tableaux composés de pierres de
diverses couleurs, tels que celui que Satureius célèbre dans une
épigramme grecque[269], et que Procope nous apprend avoir appartenu au
roi des Goths Théodoric. La variété charme, et plus encore l'admirable
ensemble qui résulte de cette variété même. Donne-nous, je t'en prie,
beaucoup d'œuvres semblables; mais je te rappelle ta promesse de nous
donner aussi les noms des anciens peintres et le catalogue de leurs
ouvrages[270]. Et afin que tu demeures entièrement convaincu que j'ai
bien lu réellement toutes les parties de ton livre, je te demande de
m'expliquer ce que veut dire Claudien par ces mots: voiles hébraïques
(_vela hebraïca_). Tu sais qu'il n'était pas permis aux Juifs de
représenter l'image d'aucun être animé, même sur des voiles: réfléchis
s'il ne faudrait pas lire: _Lydiacis quæ pingitur India velis_, ou toute
autre variante qui te paraîtra préférable. De cette manière, tu
dissiperas mes doutes. Toutes les fois que je trouve quelqu'un revenant
d'Angleterre, je m'empresse de lui demander de tes nouvelles et de
m'informer de la situation de tes affaires. J'ajouterai, si tu le
permets, une prière: c'est de saluer cordialement en mon nom Seldenus,
Patritius, ton homonyme Pettœus et d'autres encore, avec lesquels je
suis lié d'une étroite amitié.--Tout à toi de cœur.--H. Grotius.--Paris,
31 mai 1638.»
Junius s'empressa de déférer au désir de son savant ami, et lui écrivit
de nouveau le 12 juillet; mais nous n'avons pas retrouvé sa lettre.
Voici la réponse que lui adressa Grotius, de Paris, le 23 septembre de
la même année 1638:
«Je t'aime à beaucoup de titres, très-savant Junius, et j'attache un
grand prix à ce que, en retour, tu me conserves ton attachement. Tu sais
combien est ancienne cette amitié qui existe entre nous, et quelles
profondes racines elle a jetées. Garde-toi de croire, néanmoins, que les
observations qui m'ont été suggérées par la lecture de ton ouvrage sur
la peinture des anciens, aient été influencées par notre vieille amitié.
De même que les juges, dans les causes qui leur sont soumises,
s'attachent à prononcer leurs sentences d'après les faits et les titres,
sans aucune acception de la personne d'un ami ou d'un ennemi, de même
j'ai l'habitude d'en user à l'égard des écrits des autres. En ce qui
concerne ton livre, je suis d'autant plus certain de l'avoir bien jugé,
que mon sentiment est tout à fait conforme à celui des hommes les plus
instruits que j'ai consultés. Dès lors, quel doute pouvait-il me
rester sur le mérite de ton ouvrage? Tu m'as fait plaisir, en
m'apprenant que tu m'avais rappelé au souvenir de Selden et de Patritius
Junius. Je leur dois beaucoup comme homme public, à cause des ouvrages
qu'ils ont publiés dans l'intérêt de l'humanité, et, en mon particulier,
parce que j'ai souvent éprouvé les marques de leur bienveillance....»
Si les éloges de Grotius devaient satisfaire Junius, au point de vue de
l'érudition et des savantes recherches dont son livre est rempli, il
n'était pas moins désireux d'obtenir l'approbation des artistes, juges
plus compétents des questions traitées dans son ouvrage. Cette
approbation ne se fit pas attendre. Van Dyck, avec lequel il s'était lié
en Angleterre, mais qui était alors retourné en Flandre, lui écrivit de
Desen, le 14 août 1636, la lettre suivante[271]:
«Monsieur, le baron Canuwe m'a renvoyé par mer un exemplaire de votre
ouvrage _De pictura veterum_, qui lui paraît d'un grand mérite, et qu'il
considère comme un travail des plus érudits. Je suis certain qu'il
recevra du public un accueil aussi satisfaisant que tout livre publié
jusqu'à ce jour, et que les arts recevront de nombreux éclaircissements
d'un ouvrage aussi remarquable, qui doit évidemment avancer leur
réhabilitation, et assurer une grande réputation à son auteur. Je l'ai
récemment communiqué à un homme très-instruit qui venait me visiter,
et il m'est difficile de vous dire en quels termes favorables il parla
de votre livre, qu'il regarde comme le plus curieux et le plus profond
qu'il ait jamais connu. Ledit baron Canuwe désire en recevoir un
exemplaire aussitôt qu'il sera mis en publication, persuadé qu'il est
que chacun le lira avec un intérêt particulier, et il est impatient de
l'avoir sous les yeux. Comme j'ai fait faire la gravure du portrait du
chevalier Digby, dans l'intention de la mettre en vente, je vous prie
humblement de me gratifier de quelques mots pour lui servir
d'inscription[272]. Ce sera me rendre un service et me faire un grand
honneur. La présente ne tendant qu'à vous offrir mes respectueux
services, croyez-moi toujours, monsieur, votre indigne serviteur,--Ant.
Van Dyck.»
L'illustre chef de l'école flamande, Rubens, ne tarda pas à suivre
l'exemple de son élève: il écrivit à Junius dans le mois d'août 1637,
d'Anvers, où il était alors en passant, et comme il le dit: _Stans pede
in uno._ Sa lettre, commencée et terminée en flamand, et probablement
interrompue et reprise plusieurs fois, est écrite, pour la plus grande
partie, en latin, langue que l'éminent artiste connaissait à fond, comme
tous les hommes distingués de son époque. En voici la traduction pour la
première fois en français[273]:
«Vous aurez été très-étonné que je n'aie pas jusqu'ici accusé réception
de votre lettre. Je vous prie de croire qu'il n'y a pas plus de douze
jours que je l'ai reçue. Elle m'a été remise par un homme de cette
ville, nommé Leone Hemselroy, qui s'est beaucoup excusé de ce retard.
Telle est la raison pour laquelle je ne vous ai pas écrit plus tôt. Je
désirais aussi de la lire avant de vous répondre, comme je l'ai fait
avec beaucoup d'attention. Je puis dire avec vérité, que vous avez
extrêmement honoré notre art, par ce trésor immense recueilli dans toute
l'antiquité avec un si grand soin, et communiqué au public dans un si
bel ordre. Car ce livre, pour tout dire en un mot, est véritablement le
plus riche en exemples, sentences et préceptes, épars jusqu'alors dans
les ouvrages des anciens, réunis aujourd'hui à l'honneur et gloire de
l'art de la peinture, et pour notre plus grand profit. C'est pourquoi je
trouve, monsieur, que vous avez atteint complètement le but que vous
vous étiez proposé par le titre et la matière de ce livre _De la
peinture des anciens_. Vos conseils et vos règles, vos jugements qui
jettent tant de lumière sur les points les plus obscurs, une érudition
vraiment admirable, relevée par tous les agréments du style le plus
élégant, un ordre excellent, un soin et une correction infinie de toutes
les parties, font de cet ouvrage un des plus parfaits que je
connaisse. Mais, parce que les exemples des peintres anciens ne peuvent
être suivis plus ou moins que selon le degré d'imagination et
d'intelligence de chaque lecteur, je voudrais, qu'avec la même
application, il vous fût possible de composer un traité semblable sur
les peintures des Italiens, dont les ouvrages existent aujourd'hui comme
des types, et peuvent être montrés du doigt, en disant: Les voilà! Car
les choses qui tombent sous le sens se gravent et entrent plus
profondément dans l'esprit, réclament un examen plus attentif, et
profitent plus à ceux qui veulent les étudier, que les objets qui ne se
présentent à nous que par la seule force de notre imagination, comme
dans un songe. Ces objets, décrits par un texte obscur, échappent
souvent, bien qu'ils soient trois fois expliqués, comme l'image
d'Eurydice échappe à Orphée, et privent ainsi le lecteur de l'espoir de
les comprendre. C'est ce que j'ai éprouvé moi-même, je dois l'avouer. En
effet, quel est celui d'entre nous qui, entraîné par les descriptions de
Pline ou des autres auteurs anciens, n'a pas essayé, séduit par la
beauté de l'entreprise, de se représenter devant les yeux un des
chefs-d'œuvre d'Apelles ou de Timanthe? Et cependant, il n'est parvenu
qu'à imaginer quelque pensée indigne de la beauté, de la majesté de
l'art antique. Car chacun est plein d'indulgence pour son propre génie,
et compose volontiers une sorte de mélange qui ne ressemble en rien aux
chefs-d'œuvre des anciens, et qui même est une injure envers leurs
illustres mânes. Comme je fais profession de la plus grande vénération
pour leur mémoire, je préfère, je l'avouerai franchement, suivre les
traces de ceux qui existent encore, plutôt que de m'efforcer en vain de
refaire, par la seule pensée, les ouvrages des maîtres anciens. Je vous
prie de prendre en bonne part, ce que, en considération de notre amitié,
je prends la liberté de vous écrire. Je me flatte qu'après un si
excellent entremets (_promulcidem_?), vous ne nous refuserez pas le
commencement même du repas (_ipsum caput cœnæ_), que nous désirons tous
avec tant d'ardeur; puisqu'il est vrai que, de tous ceux qui jusqu'ici
ont traité de cette matière, aucun n'a satisfait notre appétit; car il
faut en venir séparément à chaque œuvre en particulier, ainsi que je
l'ai dit. Je me recommande du fond du cœur à votre bienveillance, et
après vous avoir remercié de l'honneur que vous m'avez fait en m'offrant
votre amitié et votre livre, j'ai l'honneur d'être pour toujours votre
dévoué P.-P. Rubens.»
Rubens, on le voit, tout en louant le livre de Junius, le juge en grand
peintre, et à l'aide des comparaisons et des images poétiques dont son
imagination savait embellir ses tableaux. Il a raison, assurément, de
préférer la vue des chefs-d'œuvre de Léonard de Vinci, de Michel-Ange,
de Raphaël, du Corrège et des autres grands Italiens, à l'explication,
toujours obscure, des ouvrages des artistes de l'antiquité. On doit
regretter que Junius n'ait pas voulu ou n'ait pas pu suivre les conseils
du chef de l'école flamande, et qu'il n'ait point composé, ainsi que
le désirait Rubens, un second traité _De pictura Italorum_. Peut-être,
le savant bibliothécaire du comte d'Arundel était-il trop porté vers les
recherches de pure érudition, pour réussir également bien dans l'examen
et l'appréciation des œuvres de la Renaissance, que tous les amateurs
pouvaient indiquer du doigt, comme Rubens. D'ailleurs, il aurait fallu,
pour mener cette entreprise à bonne fin, que Junius abandonnât
l'Angleterre pour l'Italie, et la religion protestante, à laquelle il
était fort attaché, s'opposait à ce voyage.
Tel qu'il est, avec le catalogue des artistes de l'antiquité, l'ouvrage
de Junius mérite les éloges qu'il a reçus de Grotius, de Rubens et de
Van Dyck. S'il ne présente pas méthodiquement une histoire de l'art
proprement dite, comme Winckelmann l'a composée plus tard, il renferme
les documents les plus nombreux et les plus authentiques sur la vie des
artistes anciens et sur leurs œuvres. C'est une mine féconde qui a été
souvent exploitée: beaucoup d'auteurs, parmi les modernes, ont imité et
quelquefois même copié Junius sans le dire. Il est à peu près le seul
qui ait eu le courage de remonter jusqu'aux sources, et son travail
indique combien étaient profondes et consciencieuses les études
consacrées, par les savants et les amateurs du dix-septième siècle, à la
recherche du beau depuis l'origine de l'art.
Dans son épître dédicatoire à Charles Ier, Junius déclare qu'il a
entrepris le traité _De la peinture des anciens_ pour obéir à la volonté
du noble comte d'Arundel, et qu'il s'est inspiré des monuments de l'art
ancien que son patron avait réunis dans sa demeure. Ce ne fut point sans
des difficultés infinies et des dépenses énormes que le comte réussit à
faire parvenir en Angleterre les statues, les bas-reliefs et les
inscriptions enlevés par lui à la Grèce et à l'Italie. Ces précieux
restes ont été les premiers monuments de l'antiquité introduits en
Angleterre. Comme ils font aujourd'hui partie des collections de
l'université d'Oxford, leur histoire et leur description ont été
plusieurs fois publiées. Nous empruntons à l'avertissement donné par le
docteur Richard Chandler, en tête de l'ouvrage intitulé _Marmora
oxoniensia_[274], l'historique de leur arrivée à Londres dans le palais
d'Arundel, et de la sensation qu'ils excitèrent chez les savants, les
amateurs et les artistes.
Après avoir expliqué que le comte avait fait choix de Guillaume Pettæus
(Petty) pour chercher et acquérir, en Italie, en Grèce, en Turquie et
dans tout le Levant, ce qu'il trouverait de plus remarquable parmi les
restes des marbres, statues, bas-reliefs et inscriptions de l'antiquité,
Richard Chandler raconte, qu'une partie de ces marbres était parvenue à
Londres en 1627. Déposés dans la maison et les jardins du comte
d'Arundel, sur les bords de la Tamise, les savants et les hommes les
plus distingués accouraient de toutes parts pour les voir.--«On
remarquait parmi eux l'illustre Robert Cotton, qui s'empressa d'aller
trouver Selden, le priant avec instance de venir le lendemain matin (car
il faisait alors nuit), pour examiner avec la plus grande attention ces
arcanes enlevés à la Grèce. Selden y ayant consenti, ils convinrent de
s'adjoindre leurs amis communs, Patricius Young, ou, comme il préférait
s'appeler, Junius, et Ricardus James, l'un célèbre par la découverte
qu'il avait faite de l'épître de saint Clément aux Corinthiens, qu'il
publia, et par d'autres ouvrages; l'autre possédant une profonde
érudition, acquise par un travail opiniâtre, et alors occupé à colliger
les manuscrits dont s'est enrichie la bibliothèque Cottonienne.
«Le lendemain matin, à la pointe du jour, ces doctes investigateurs des
monuments de l'antiquité se réunirent chez le comte d'Arundel, et, après
avoir lavé et nettoyé les marbres, découvrirent le pacte de l'alliance
conclue entre les habitants de Smyrne et ceux de Magnésie, dont ils
restituèrent le texte, en le rendant d'une entente facile. Bientôt, la
renommée répandit la nouvelle de la découverte de cette inscription, et,
de toutes parts, se manifesta le désir d'en avoir des reproductions.
Mais Selden s'y opposa, craignant que, par suite de l'incurie des
copistes, le texte, qu'ils avaient eu tant de peine à rétablir dans
toute sa pureté, ne fût bientôt altéré de nouveau. Il promit donc à ses
amis, qui désiraient avoir cette inscription, de la publier avec
quelques autres. Il tint parole l'année suivante[275], à la satisfaction
de tous les érudits, et particulièrement du célèbre Peiresc[276]. Ce
personnage, auquel nul sacrifice ne coûtait lorsqu'il s'agissait
d'acheter des raretés, apprit avec le plus vif intérêt, que
quelques-unes de ces inscriptions avaient été acquises par un homme dont
il faisait le plus grand cas; tandis que, lui-même, avait déboursé
autrefois à Smyrne cinq cents pièces d'or pour les obtenir, sans avoir
pu se les procurer, son chargé de pouvoirs, Sampson, ayant été jeté en
prison par la fourberie des Turcs; ce qui avait permis à Pettæus de les
racheter pour le comte d'Arundel, mais à un prix beaucoup plus
élevé.--Le livre de Selden obtint un si grand succès, qu'au bout de
quelques années, on ne trouvait plus à l'acheter, à quelque prix que ce
fût.»
Rubens, qui se trouvait à Londres en 1629, écrivait à Peiresc, le 9 août
de cette année: «Le duc d'Arundel possède une infinité de statues
antiques, grecques et romaines, que vous aurez vues, puisqu'elles se
trouvent publiées par Jean Selden et sont savamment commentées par le
même auteur, ainsi qu'on avait le droit de l'attendre de son grand
talent. Vous aurez sans doute vu son traité _De Diis Syris_, qu'on vient
de réimprimer _recensitum iterum et auctius_. Mais je voudrais bien
qu'il se renfermât dans les bornes de la science, sans aller se mêler à
tous ces désordres politiques qui l'ont privé de sa liberté, ainsi que
plusieurs autres membres du Parlement, accusés d'avoir agi contre le roi
dans la dernière session[277].»
Le comte d'Arundel avait adopté l'ordre suivant pour l'arrangement de
ses marbres: les statues et les bustes étaient placés dans la galerie
_d'Arundel-House_, à Londres; les marbres chargés d'inscriptions étaient
appliqués contre les murs du jardin de cet hôtel, et les statues d'un
ordre inférieur, ou celles qui étaient mutilées, décoraient le jardin
d'été que le lord avait à Lambeth. Plusieurs catalogues apprennent que
la collection des marbres d'Arundel contenait trente-sept statues, cent
vingt-huit bustes, et deux cent cinquante marbres écrits, sans compter
les autels, les sarcophages, les vases, divers fragments et des bijoux
antiques inestimables[278].--Junius avait donc raison de vanter la
munificence de son illustre patron, qui n'avait reculé devant aucun
sacrifice pour enrichir sa patrie de ces précieux trésors.