Principaux amateurs anglais du temps de Jacques Ier et de
Charles Ier. Les comtes de Pembroke, de Suffolk, les lords
Hamilton et Alb. Montague.--Georges Williers, duc de
Buckingham.--Sa liaison avec Rubens, dont il achète le cabinet.--Il
se sert des ambassadeurs anglais à Constantinople et à Venise pour
se procurer des objets d'art.--Balthasar Gerbier, son agent dans
les Pays-Bas.--Acquisition de la galerie des ducs de Mantoue pour
Charles Ier.--Buckingham est assassiné par Felton.
1590--1628
À côté du comte d'Arundel, Guillaume, comte de Pembroke, grand
chambellan d'Angleterre, ne se faisait pas moins remarquer par son goût
pour les arts et l'antiquité que par la protection qu'il accordait aux
artistes. Il fut l'ami d'Inigo Jones, qu'il envoya en Italie à ses
frais. La chambre des lords le nomma, en 1618, de la commission chargée
de s'entendre avec ce grand architecte pour les constructions que l'on
voulait ajouter à Westminster. Il possédait, à Wilton, un grand nombre
de statues et de marbres antiques, et il avait, à Londres, des
médailles, des peintures et des dessins de maîtres. Ce fut lui qui
échangea, avec le roi Charles Ier, une suite de dessins de
quatre-vingt-six portraits par Holbein, contre le tableau de saint
Georges par Raphaël, qu'il donna plus tard au comte d'Arundel[242].
Après lui venaient le comte de Suffolk, lord Hamilton, et lord Albert
Montague, qui se faisaient également remarquer par leur goût pour les
arts, et qui cherchaient aussi à réunir des dessins et des
peintures[243].
Mais tous ces seigneurs étaient effacés par le brillant favori de
Jacques et de Charles Ier, Georges Williers, duc de Buckingham.
Lorsqu'il avait à cœur de se procurer soit pour lui-même, soit pour ses
maîtres, les œuvres les plus rares, il n'était arrêté par aucune
considération de dépense, et il écartait tous ses concurrents par des
offres qui devenaient de véritables prodigalités. Le duc s'était lié
avec Rubens pendant le séjour que ce peintre fit à Paris, en 1621,
époque où il entreprit les compositions allégoriques de la galerie du
palais du Luxembourg, pour la reine Marie de Médicis. Georges Williers
se trouvait également à la cour de France, où il était venu à la suite
des négociations entamées pour le mariage de Henriette-Marie, fille de
Henri IV, avec le roi Charles Ier. Ce fut à Paris, à ce qu'on
prétend, que Rubens, entrant dans les vues du duc, consentit à servir
d'intermédiaire entre la cour d'Espagne et celle d'Angleterre, et à
essayer, avec l'approbation de l'archiduchesse Isabelle, régente des
Pays-Bas, de rétablir la paix entre les deux pays. Nous ignorons si les
considérations politiques qui avaient déterminé le favori de Charles
Ier à faire ces ouvertures au peintre flamand, ne le décidèrent pas
également à lui proposer l'acquisition de son cabinet, composé de
peintures, d'antiquités et d'autres objets rares et curieux qu'il avait
réunis avec beaucoup de soins dans ses voyages. On sait que Rubens avait
fait construire dans sa maison, à Anvers, une salle ronde éclairée par
une seule ouverture au centre dans le haut, à l'imitation de la rotonde
(le Panthéon) de Rome, pour obtenir une lumière égale. C'est là qu'il
avait disposé son précieux musée, composé de marbres, de statues, de
bronzes, de médailles, de camées, de pierres gravées, de livres et de
tableaux. Ces derniers étaient en partie de sa main, en partie des
copies faites par lui, à Venise et à Madrid, d'après le Titien, Paul
Véronèse et autres excellents peintres. Aussi recevait-il les visites
des hommes de lettres, des savants et des amateurs de peinture: aucun
étranger ne passait par Anvers sans lui demander la permission de
visiter son cabinet[244].
Le duc de Buckingham avait probablement vu le musée de Rubens, et c'est
ce qui le décida sans doute à en négocier l'acquisition. Il fit d'abord
à Rubens cette proposition par lettre, à la fin de 1622, et il lui
envoya bientôt après, à Anvers, le sieur Blondel, Français, grand
connaisseur, lequel, après examen de cette collection, en offrit à
Rubens, au nom du duc, cent mille florins de Brabant[245]. Rubens
hésita, malgré l'élévation de cette offre: il avait de la peine à se
défaire d'une collection réellement royale, qu'il n'avait réunie
qu'après nombre d'années de voyages et de grandes dépenses. Cependant,
pressé par les instances du duc, il finit par accepter les propositions
de son agent. Il n'y consentit toutefois qu'à la condition que les
statues, bustes et bas-reliefs seraient moulés, afin qu'il ne restât pas
complétement privé de ses modèles et de ses études sur l'antique. Il fit
mettre des copies aux places précédemment occupées par les originaux,
et, selon l'un de ses biographes[246], plaçant d'autres tableaux dans
les places vides et les moulages des statues entre deux, il reforma, en
apparence, le même cabinet.
Dans le Levant, le duc de Buckingham employa sir Thomas Roë, ambassadeur
d'Angleterre à Constantinople, de 1621 à 1623, à chercher et acheter
pour le roi Charles des manuscrits, des médailles et des marbres.
L'envoi de Guillaume Petty, par le comte d'Arundel, avait déterminé son
rival à se servir de sir Thomas Roë pour le même objet. La
correspondance de cet ambassadeur, dont le premier volume seulement a
été publié[247], rend compte des dangers et des difficultés éprouvés,
tant par lui que par son concurrent, pour satisfaire aux désirs des deux
nobles lords.
À Venise, un autre ambassadeur anglais, sir Henri Wolton, avait
également ordre du duc de lui acheter les plus belles toiles des maîtres
de la couleur. C'est ainsi que Buckingham devint possesseur de deux
Giorgion, dix-neuf Titien, deux Pordenone, deux Palma Vecchio, treize
Paul Véronèse, dix-sept Tintoret, vingt et un Bassan, et six Palma
jeune. À ces tableaux il faut ajouter ceux qui, ainsi que les
précédents, sont indiqués dans le catalogue de la vente faite après sa
mort tragique, en 1628, comme lui ayant appartenu. On y remarque trois
compositions de Léonard de Vinci, une d'André del Sarto, trois de
Raphaël, une de Jules Romain, deux du Corrège, deux d'Annibal Carrache,
trois du Guide, neuf de Domenico Feti, huit de Holbein, six d'Antonio
Moro, treize de Rubens, et beaucoup d'autres. Toutes ces peintures
n'avaient pas sans doute le même mérite; mais il y avait parmi elles des
toiles admirables: l'_Ecce Homo_ du Titien, dans lequel ce maître a
introduit les portraits du pape Paul III, de Charles-Quint et de
Soliman, et dont le duc avait refusé sept mille livres sterling (175,000
francs), offertes par le comte d'Arundel; et le chef-d'œuvre du Corrège,
_Jupiter et Antiope_, qu'il avait obtenu du roi d'Espagne Philippe IV,
pendant sa mission en ce pays, et qui fait aujourd'hui l'un des plus
précieux ornements du grand salon carré du Louvre. Rubens avait donc
raison d'écrire à Peiresc, de Londres, le 9 août 1629: «....On est loin
de rencontrer dans cette île la barbarie que le climat pourrait y faire
supposer, éloignée qu'elle est de la délicieuse Italie; il faut même
l'avouer, sous le rapport de la peinture, je n'ai jamais vu nulle part
une aussi grande quantité de tableaux de maîtres que dans le palais du
roi d'Angleterre et dans la galerie du feu duc de Buckingham[248].»
Toutes ces richesses artistiques avaient été placées par le duc dans sa
résidence de York-House, dans le Strand, à Londres. Après sa mort, elles
furent vendues et dispersées. Le roi Charles, le duc de Northumberland
et lord Montague furent, selon M. Waagen[249], les principaux acquéreurs
de ces magnifiques ouvrages réunis avec tant de dépenses.
Le favori de Charles Ier apportait la même ardeur à procurer à son
maître les œuvres les plus rares. Il employa quelquefois à ces
négociations un Flamand d'Anvers, Balthasar Gerbier d'Ouvilly, peintre,
dessinateur, enlumineur, écrivain de troisième ordre, et, de plus, agent
secret mêlé à la politique et à la diplomatie[250]. Attaché au service
du duc de Buckingham, Gerbier l'accompagna en Espagne, et fut envoyé
plus tard dans les Pays-Bas, avec la mission secrète de négocier la paix
entre l'Angleterre et l'Espagne. Si l'on en croit M. Van Hasselt dans
son Histoire de Rubens[251], l'artiste était dans la confidence de cette
négociation; le voyage qu'il entreprit, en 1626, en Hollande, après la
mort de sa première femme, Isabelle Brant, motivé en apparence sur la
nécessité de se distraire, aurait eu, en réalité, pour cause, une
mission du duc de Buckingham auprès des généraux et négociateurs
espagnols, dans l'intérêt du rétablissement de la paix, qu'il parvint
plus tard à faire accepter par les deux parties.
Au point de vue des arts, Rubens ne rendit pas un service moins
considérable à l'Angleterre, en lui assurant la possession des sept
cartons de Raphaël, placés aujourd'hui au palais de Hampton-Court; à
l'instigation du duc, il les acheta en Flandre, où ils étaient restés
depuis le temps de Léon X, pour le compte du roi Charles Ier.
Le duc réussit également dans la négociation qu'il ouvrit avec le duc de
Mantoue, pour l'acquisition, au nom de son maître, de la célèbre galerie
de tableaux créée dans cette ville et augmentée, pendant plus d'un
siècle, par les princes de la maison de Gonzague. On dit qu'elle coûta
au roi Charles quatre-vingt mille livres sterling (deux millions), somme
énorme pour le temps, et qui en représenterait aujourd'hui plus du
triple. Depuis la fin du quinzième siècle, cette famille des Gonzague,
portée naturellement vers le beau, s'était appliquée à s'entourer des
artistes les plus éminents, et à les retenir à Mantoue. C'est ainsi que
le Mantegna et Jules Romain[252] furent attirés à leur cour, et
décorèrent leurs palais d'œuvres remarquables. Le Mantegna y peignit son
fameux Triomphe de Jules César, et Jules Romain la Guerre des Titans
contre Jupiter, et beaucoup d'autres compositions qui attestent son
génie. La collection achetée pour le roi Charles comprenait, entre
autres chefs-d'œuvre, la _Vierge à la perle_, de Raphaël, maintenant au
musée de Madrid; l'_Éducation de Cupidon_, du Corrège, aujourd'hui à la
_National Gallery_, à Londres; la _Mise au tombeau_, du Titien, au musée
du Louvre; les _Douze Césars_, du même maître, et beaucoup d'autres
ouvrages des plus célèbres artistes d'Italie[253]. Mais Buckingham ne
put admirer ces chefs-d'œuvre dans le palais de son royal maître, s'il
est vrai, ainsi que l'indique M. Waagen[254], que ces tableaux
n'arrivèrent en Angleterre que dans l'année 1629, car il était tombé
sous le poignard de Felton le 28 août 1628.
On voit avec quelle ardeur Georges Williers entrait dans les vues de son
maître, l'un des souverains les plus accomplis, non-seulement par le
caractère et les qualités du cœur, mais le premier, peut-être, à citer
pour son amour véritable du beau, son goût aussi sûr qu'éclairé, et la
protection généreuse autant qu'intelligente avec laquelle il traita et
encouragea les artistes venus à sa cour. Rubens, pendant son séjour en
Angleterre, dans le courant de l'année 1629, fut frappé de la prospérité
dont jouissait ce pays, et n'admira pas moins les richesses de toutes
sortes qu'il renfermait dès lors au point de vue des arts.--«Cette île,
écrit-il à P. Dupuy, de Londres, le 8 août 1629[255], me semble un
théâtre tout à fait digne de la curiosité d'un homme de goût,
non-seulement à cause de l'agrément du pays et de la beauté de la
nation, non-seulement à cause de l'apparence extérieure qui m'a paru
d'une richesse extrême, et qui annonce un peuple riche et heureux au
sein de la paix, mais encore par la quantité incroyable d'excellents
tableaux, de statues, d'inscriptions antiques, qui se trouvent dans
cette cour.»--Horace Walpole a donc bien jugé Charles Ier, lorsqu'il
dit de ce prince qu'il avait toutes les vertus nécessaires pour faire le
bonheur de son peuple, et qu'il ajoute: «Plût à Dieu qu'il n'eût pas été
convaincu que lui seul, connaissant les moyens à employer pour le rendre
heureux, devait lui seul posséder le pouvoir d'assurer la félicité
publique[256]!»