CHAPITRE XV

Infériorité de la peinture anglaise jusqu'au dernier siècle.--Règne

de Charles Ier, époque la plus brillante pour les arts en

Angleterre.--Protection que ce prince leur accorde, due en partie à

la rivalité du duc de Buckingham et du comte d'Arundel.--Portrait

du comte par lord Clarendon.--Opinions contraires de Richard

Chandler, d'Horace Walpole et d'autres.--Biographie abrégée du

comte.--Ses voyages en Italie.--Ses acquisitions d'objets

d'art.--Sa liaison avec Rubens et Van Dyck.--Ses

portraits.--Encouragements qu'il accorde à plusieurs

artistes.--L'architecte Inigo Jones, les sculpteurs Nicolas Stone,

Leseur et Fanelly.--Collections du comte d'Arundel.

1585--1630

De tous les peuples de l'Europe, les Anglais sont le seul qui, jusqu'au

commencement du siècle dernier, n'ait pas produit de peintre

remarquable. Tandis qu'à la suite de l'Italie, l'Allemagne, la Hollande,

les Pays-Bas, l'Espagne et la France comptaient, depuis deux siècles,

plusieurs artistes d'un véritable génie, et un grand nombre d'autres

d'un talent distingué, l'Angleterre seule, en était encore réduite à

faire venir des peintres étrangers pour représenter les grands

événements de son histoire, ou pour reproduire les traits de ses

souverains et de ses principaux citoyens. À part quelques portraitistes

obscurs, nés sur son sol et absolument inconnus ailleurs, elle n'a

possédé, avant 1700, aucun artiste réellement digne de ce nom.

Hans Holbein semble avoir introduit en Angleterre l'art et le goût du

portrait, lorsqu'il se présenta, en 1526, à Thomas Morus, avec une

lettre et le portrait d'Érasme, leur ami commun. Le savant et ingénieux

écrivain de Rotterdam avait voulu, dit-on, prouver au grand chancelier

d'Angleterre que Holbein était capable de rivaliser avec Albert Durer

dans l'art de la pourtraiture. Accueilli avec faveur par le ministre, le

peintre de Bâle fut bientôt admis dans les bonnes grâces du roi Henri

VIII, qu'il a représenté nombre de fois, lui et ses femmes, sous tous

les costumes et dans toutes les attitudes. Il a fait également pour ce

prince plusieurs tableaux. Les principaux seigneurs anglais de cette

époque, plutôt par orgueil et ostentation que par amour de l'art,

s'empressèrent d'imiter l'exemple de leur maître, et il n'est guère de

famille anglaise un peu ancienne, qui ne possède quelque portrait de

Holbein.

L'influence de cet artiste sur la peinture du portrait a été très-grande

en Angleterre; mais aucun artiste anglais, proprement dit, ne paraît

avoir hérité même d'une faible partie de son génie.

Après lui, le Hollandais Van Somer et Marc Garrard, de Bruges, vinrent

se fixer à Londres, et y exercèrent leur talent médiocre pour le

portrait, de la fin du seizième au commencement du dix-septième siècle.

Le dernier, attaché à la cour de la reine Élisabeth, était entretenu à

son service, et il a fait plusieurs fois le portrait de cette princesse.

Un autre peintre étranger, plus célèbre que les précédents, Frédéric

Zucchero, d'Urbin, travailla également pour elle, et l'on voit à

Hampton-Court plusieurs tableaux et portraits de sa main. Ces ouvrages

toutefois ne donnent qu'une idée fort imparfaite du talent de cet

artiste qui, en compagnie de son frère Taddeo, a peint, d'une manière si

vigoureuse et si originale, les belles fresques du palais de Caprarola,

près de Viterbe, qui appartenait alors à la puissante maison Farnèse.

À Rubens, et à Van Dyck, son élève, était réservé l'honneur d'exercer en

Angleterre une influence égale, supérieure même à celle de Holbein. Les

nombreux portraits et les grandes toiles exécutés par ces deux artistes,

et surtout par Van Dyck, qui passa la plus grande partie de sa vie à

Londres, ne servirent néanmoins à former aucun peintre de quelque

talent; car il est à remarquer que sir Peter-Lely, l'imitateur le plus

habile de Van Dyck, bien qu'il ait vécu en Angleterre, était né en

Allemagne, où il avait appris les premiers éléments de son art[202].

Comment a-t-il pu se faire que cette grande nation anglaise, dont le

génie littéraire est si original, et qui, dans l'art dramatique, brille

depuis longtemps d'un si vif éclat, grâce à l'immortel Shakespeare;

comment a-t-il pu se faire, disons-nous, que cette nation, si avancée en

toutes choses, soit restée presque entièrement étrangère à l'art, jusque

vers le quart du dernier siècle? Nous ne croyons pas être injuste envers

elle, en avançant que cet état de choses doit être attribué, avant tout,

au peu de goût du peuple anglais pour le beau; ensuite aux révolutions

politiques et religieuses, et surtout à l'austérité des mœurs

puritaines, qui écarta pendant longtemps des temples et des monuments

publics les tableaux et les statues, les considérant avec horreur comme

des œuvres de la superstition papiste.--D'un autre côté, l'encouragement

exclusif que la noblesse anglaise a donné pendant deux siècles à la

peinture du portrait, qui flattait son orgueil aristocratique, a nui

beaucoup au genre historique et au paysage. Enfin, ajoutons que

l'atmosphère humide, et presque toujours chargée de brouillards de la

«Reine de l'Océan,» n'a jamais été favorable à un art, qui emprunte à la

lumière du soleil ses rayons les plus purs, pour éclairer et animer

ses brillantes œuvres.

Quoi qu'il en soit, il a fallu attendre, au siècle dernier, l'apparition

de trois grands artistes, Anglais par la naissance comme par le talent,

William Hogarth, Gainsborough et Joshua Reynolds, pour voir la peinture

anglaise sortir enfin de sa vieille routine, en s'ouvrant une voie aussi

nouvelle qu'originale[203].

Mais si, jusqu'au dix-huitième siècle, l'Angleterre n'a produit aucun

peintre remarquable, elle peut néanmoins se vanter d'avoir possédé un

certain nombre d'hommes distingués, véritablement amis des arts, et

ayant su dignement les encourager.

À ce point de vue, aucune époque ne peut être comparée, dans l'histoire

d'Angleterre, au règne du brillant et infortuné Charles Ier.

Ce prince entreprit, pour ainsi dire, d'acclimater les arts dans son

royaume, et s'il ne réussit pas à former une école de peinture anglaise,

il fut assez heureux pour attirer à sa cour les maîtres les plus

éminents, en différents genres, tels que les peintres Rubens et Van

Dyck, les graveurs Vosterman et Hollar, les miniaturistes Petitot et

Bordier, et beaucoup d'autres[204]. L'éducation que ce prince avait

reçue, et une inclination naturelle, le poussaient à aimer et

rechercher les belles choses. Mais ce n'est pas uniquement à cette

disposition de son esprit, qu'il faut attribuer les encouragements

donnés aux arts pendant son gouvernement: les historiens et les

biographes qui ont raconté son règne, font honneur de cette tendance du

roi Charles à son favori, Georges Williers, duc de Buckingham, qui,

lui-même, en cela, obéissait plutôt à un sentiment d'ambition et

d'orgueil, qu'à un véritable penchant pour les productions de l'art.

Rival implacable du célèbre Thomas Howard, comte d'Arundel et de Surrey,

grand-maréchal d'Angleterre, le duc de Buckingham ne voulut pas laisser

à ce seigneur la gloire d'avoir le premier créé en Angleterre un musée

de monuments antiques, et une collection, non moins remarquable, de

dessins, de peintures, de médailles, de livres et de gravures. Il excita

son maître à suivre et surpasser cet exemple d'un de ses sujets, et

lui-même il s'efforça de l'imiter et de l'égaler. «Ce fut par l'exemple

et à la recommandation de lord Arundel, dit Dallaway[205], et à cause de

la jalousie que lui portait le favori Williers, que Charles Ier, doué

d'ailleurs par la nature d'un goût sûr et délicat, aima les arts et leur

donna de l'encouragement.»--C'est donc au comte d'Arundel que revient

l'honneur d'avoir introduit dans la Grande-Bretagne le goût de

l'antique et des arts: et, bien que la politique, qui se mêle à toutes

choses dans ce pays, ne soit pas restée étrangère à ce résultat, le

comte ne mérite pas moins d'être considéré comme le plus illustre

amateur anglais du dix-septième siècle.

Cependant, lord Clarendon, dans son histoire de la rébellion et des

guerres civiles d'Angleterre, depuis 1641 jusqu'au rétablissement de

Charles II[206], refuse au comte d'Arundel, non-seulement tout amour du

beau, mais même toute aptitude à pouvoir le comprendre:

.....«Le comte d'Arundel, dit-il, passait pour un homme orgueilleux et

vain. Il conversait avec très-peu de personnes de sa nation; il vivait

comme s'il avait été dans un autre pays. Sa maison était le rendez-vous

de tous les étrangers et de ceux qui affectaient de le paraître... Il

passait une grande partie de son temps à voyager. Il demeura plusieurs

années en Italie, avec sa femme et ses enfants. Il approuvait

extrêmement l'humeur et les manières de cette nation, et affectait de

les imiter... Il voulait qu'on le crût fort savant, surtout en ce qu'il

y avait de plus curieux dans l'antiquité, sous prétexte qu'il avait

dépensé des sommes immenses à faire un amas de médailles les plus rares,

et à acheter un grand nombre de belles statues en Italie, dont il

n'avait fait apporter qu'une partie, n'ayant pu obtenir la permission de

faire sortir les autres de Rome, quoiqu'il les eût payées bien cher. Il

était fort ignorant dans toutes les sciences, et ne croyait point qu'il

y eût d'histoire si remarquable que celle de sa famille, dans laquelle,

à la vérité, il y avait eu plusieurs personnes de réputation. Il avait

dans son port, dans sa contenance, et dans ses manières, toutes les

apparences d'un grand homme. Il affectait de porter des habits

semblables à ceux qu'il voyait dans les vieux tableaux des plus

illustres de sa nation, ce qui lui attirait les regards de tout le

monde, et le respect de plusieurs, comme représentant l'origine et la

gravité des anciens nobles, dans le temps où ils étaient plus

vénérables. Mais tout cela n'était qu'extérieur. Naturellement, il était

la légèreté même, et n'aimait que les jeux d'enfants et les

divertissements les plus méprisables. Il ne paraissait pas fort

affectionné pour la religion, et ne prenait aucun parti; il avait peu de

penchant pour l'Angleterre, où il avait une si bonne part, et où il

pouvait jouir de tous les plaisirs que l'on peut souhaiter. Aussi, la

quitta-t-il aussitôt qu'il y vit commencer les troubles; il se retira en

Italie, où il est mort avec les sentiments équivoques pour la religion

dans lesquels il avait vécu.»

Certes, voilà un portrait peu flatté: nous laissons aux Anglais le droit

de décider si lord Clarendon, grand-chancelier d'Angleterre sous le

règne de Charles II, n'a pas jugé le comte d'Arundel plutôt avec ses

rancunes politiques, qu'avec l'impartialité exigée d'un historien. Sans

doute, on peut reprocher au comte d'Arundel, grand-maréchal

d'Angleterre, d'avoir quitté sa patrie, en 1642, au commencement de la

lutte engagée entre le roi et le Parlement, abandonnant ainsi

l'infortuné Charles 1er à sa malheureuse destinée. Son devoir

d'Anglais et de grand dignitaire de la couronne l'obligeait à rester,

afin d'apporter dans cette lutte les efforts de son expérience des

affaires, de son influence, et, s'il eût été possible, d'une

intervention modérée. Mais, en admettant que le jugement de lord

Clarendon soit mérité, si on l'applique à l'homme public, au

grand-maréchal d'Angleterre, il nous paraît tout à fait injuste,

lorsqu'il cherche à déprécier les qualités de l'homme privé, surtout son

amour et son admiration véritable pour l'art et l'antiquité. Les faits

et les témoignages les plus authentiques, donnent un démenti formel à

cette appréciation du caractère, des goûts et du savoir du comte

d'Arundel. Nous reconnaissons qu'il ne suffit pas de dépenser beaucoup

d'argent et de réunir des collections de statues, de médailles et de

tableaux, pour être considéré comme un amateur éclairé: mais l'homme qui

passa une partie de sa vie en Italie, retenu par la contemplation des

chefs-d'œuvre que ce pays renferme; qui découvrit le génie

d'Inigo-Jones, qui fut lié avec Rubens et Van Dyck; qui choisit et

conserva tant qu'il vécut, pour son bibliothécaire, le savant Junius,

auquel il fit composer le traité _De Pictura Veterum_; qui pensionna le

mathématicien Oughtred; qui employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly,

les premiers sculpteurs qui exercèrent leur art en Angleterre; qui

attacha à son service, pour reproduire ses plus belles peintures, le

graveur Hollar et le peintre-graveur Henri Van der Borcht, un tel homme

devait nécessairement ne pas être insensible aux beautés de l'art, non

plus qu'aux pures jouissances qu'elles procurent, à l'égal des sciences

et des lettres.

Que le comte d'Arundel ait eu le premier, parmi ses compatriotes, l'idée

de les initier à la connaissance des œuvres de l'antiquité, en

introduisant dans la Grande-Bretagne des statues, des bas-reliefs, des

inscriptions grecques et latines, c'est ce qui est attesté par ses

contemporains, et reconnu par les écrivains les plus recommandables.

Le docteur Richard Chandler, dans sa préface des _Marmora

Oxoniensia_[207], reconnaît que le comte d'Arundel a rendu ce service à

sa patrie. «Sous les règnes de Jacques Ier et de Charles Ier,

dit-il, florissait Thomas, comte d'Arundel, lequel, soit que l'on

considère ses ancêtres, sa vie et son caractère, doit être

nécessairement compté parmi les hommes les plus illustres et les plus

magnifiques. Il passait une grande partie de sa vie à Rome, retenu dans

cette ville par les mœurs si polies des Italiens, et par la douceur du

climat. Là, contemplant chaque jour les vénérables restes de l'art, de

l'élégance et de la splendeur antique, _le premier de tous, que nous

sachions, il résolut d'enrichir sa patrie de ces précieuses dépouilles_.

Son opulent patrimoine lui permettait de mettre à exécution cette pensée

royale. Il acheta donc à Rome, n'importe à quel prix, les plus

excellentes œuvres que recommandait l'antiquité. Il aurait fait plus, si

le souverain pontife ne s'était opposé à ce qu'il fît passer en

Angleterre la plupart des statues qu'il avait acquises. Malgré tous ses

efforts, cet homme illustre ne put donc rapporter de Rome un trésor

admirable, et comme il n'en aurait existé nulle part de semblable. C'est

pourquoi, faisant choix de Guillaume Pettœus (Petty), savant d'un

jugement remarquable, il le chargea de lui trouver ailleurs des œuvres

de l'art antique. Pettœus partit, on le pense bien, avec une somme

considérable; il parcourut l'Italie, la Grèce, l'Asie Mineure; visita

les ruines des plus nobles cités, et n'hésita pas à revoir plusieurs

fois ces vénérables monuments, au péril de ses jours, bravant les

avanies et la barbarie des Turcs. Les antiquités de tous genres qu'il

avait ainsi conquises, avec autant de diligence que de bonheur,

coûtaient au comte des sommes énormes, principalement à cause du mauvais

état des routes, et exigeaient la plus grande sollicitude; mais aussi,

elles devaient exciter, au plus haut degré, l'étonnement et l'admiration

des amateurs de l'antiquité.»

Horace Walpole, dans ses _Anecdotes of painting in England_[208],

attribue également au comte d'Arundel l'honneur d'avoir, le premier,

fait connaître les œuvres de l'art antique à l'Angleterre.--«Thomas

Howard, comte d'Arundel, dit-il, est suffisamment connu, comme homme

public, par cet admirable portrait qu'en a donné lord Clarendon. Vivant

surtout avec lui-même, mais dans tout l'éclat de l'ancienne noblesse,

son unique récréation était sa collection d'objets d'art, dont les

restes dispersés font aujourd'hui encore le principal ornement de

plusieurs cabinets. Il fut le premier qui commença à réunir publiquement

dans ce pays des collections d'objets d'art, et à montrer cet exemple au

prince de Galles (plus tard Charles 1er), et au duc de

Buckingham.--«Je ne saurais, dit Peacham[209], parler avec trop de

respect du très-honorable Thomas Howard, lord grand-maréchal

d'Angleterre, aussi distingué par le noble patronage qu'il accordait aux

arts et aux sciences, que par sa haute naissance et sa position. C'est à

sa munificence, ainsi qu'aux dépenses qu'il fit avec tant de générosité,

que ce coin du monde est redevable d'avoir pu contempler pour la

première fois les statues grecques et romaines, dont il a commencé à

décorer les jardins et les galeries d'_Arundel-House_, depuis environ

vingt ans, (ceci, fait remarquer Horace Walpole, fut imprimé en 1634),

et qu'il a constamment continué depuis à faire transporter de l'antique

Grèce en Angleterre.»

Le docteur Waagen, directeur de la galerie royale de peinture, à Berlin,

n'est pas moins explicite, dans son très-précieux ouvrage: _Treasures of

art in Great-Britain_[210]. Après avoir donné un aperçu des principales

acquisitions d'objets d'art faites pour le roi Charles 1er, il

ajoute: «Au milieu de cet amour général pour les œuvres les plus pures

de l'art, le roi avait un digne émule dans la personne du comte

d'Arundel, dont nous avons déjà fait mention; et même ce fut ce seigneur

qui inspira le premier ce goût au roi. Il collectionnait aussi avec le

sentiment le plus éclairé, le goût le plus sûr et une munificence

princière, des peintures, des dessins, des pierres gravées, mais avant

tout des sculptures et des inscriptions antiques. Pendant ses longs

voyages sur le continent, il fit lui-même beaucoup d'acquisitions, et il

employa ensuite des agents très-connaisseurs en cette partie dans les

différentes contrées de l'Europe. Un peintre, Edward Norgate, et un

savant, John Elwyn[211], furent très-heureux dans les acquisitions

qu'ils firent pour lui en Italie.... Les efforts qu'il fit pour puiser

aux sources originales (en Grèce, en Asie Mineure et en Italie) prouvent

que ce grand connaisseur avait un esprit extrêmement cultivé.»

Enfin, nous ajouterons l'autorité d'un artiste éminent, contemporain du

comte, et non moins remarquable par la supériorité de son esprit et de

ses connaissances, que par son brillant génie comme peintre. Pierre Paul

Rubens, informé à Anvers, en juillet 1620, par un des agents du noble

lord, de son désir d'avoir de sa main son portrait et celui de sa femme,

aurait répondu de la manière suivante: «Quoique j'aie refusé d'exécuter

les portraits de bien des princes, de bien des nobles citoyens, surtout

du rang de votre seigneurie, cependant, de monsieur le comte je suis

prêt à accepter l'honneur qu'il me fait en demandant mes services, _le

regardant comme un évangéliste pour le monde de l'art, et comme le grand

protecteur de notre état_.»[212]

On voit par ces différents témoignages combien lord Clarendon s'est

montré sévère et même injuste envers la mémoire du comte d'Arundel,

considéré comme homme de goût et de savoir.

Mais avant d'entrer dans des explications détaillées sur les

acquisitions faites par ce célèbre amateur, sur ses différentes

collections et sur ses relations avec les principaux artistes de son

temps, nous croyons nécessaire de donner un abrégé très-succinct de sa

vie. Nous l'avons extrait de «l'histoire des antiquités du château et de

la ville d'Arundel, contenant une biographie de ses comtes, depuis la

conquête (des Normands) jusqu'au temps présent[213], par le révérend

Tierney, chapelain du duc de Norfolk,» qui est aujourd'hui l'héritier

des comtes d'Arundel.

Thomas Howard naquit à Finchingfield, comté d'Essex, en 1585. Il était

le seul fils de Philippe, premier comte d'Arundel, et de lady Anne

Dacre, sa femme. À l'âge de dix ans, il perdit son père, qui lui laissa

une fortune très-embarrassée. Sa mère était, à ce qu'il paraît, une

femme remarquable: elle voulut que son fils reçût la meilleure

éducation, et la surveilla elle-même avec la tendresse la plus

attentive.

En 1606, à peine âgé de vingt et un ans, il épousa Alatheia, troisième

fille et seule héritière éventuelle de Gilbert, comte de Shrewsbury.

L'année suivante, il fit son entrée à la cour, et le roi Jacques

1er servit de parrain à son fils aîné. Ce prince aimait beaucoup le

jeune Thomas Howard, et l'historien d'Arundel dit qu'il se proposait de

l'admettre dans son conseil, si la religion catholique, dans laquelle le

comte avait été élevé par sa mère, et sa mauvaise santé ne s'y fussent

opposés[214].

Ces motifs ne l'empêchèrent pas néanmoins d'être créé, en 1611,

chevalier de la Jarretière, distinction qui prouve la faveur dont il

jouissait auprès du monarque.

Mais sa santé délicate et chancelante s'accommodait difficilement du

climat humide et variable de la Grande-Bretagne. Pour rétablir ses

forces, il se décida, vers la fin de 1611, à transporter sa résidence

dans les pays plus doux et plus sains du midi de l'Europe. Il partit

donc pour l'Italie qu'il parcourut en grande partie. Il visita Venise en

1612, et, à la fin de cette année, il était de retour en Angleterre.

Nous le trouvons, le 14 février 1614, au mariage de la princesse

Élisabeth (fille de Jacques Ier) avec Frédéric, comte palatin du

Rhin. Mais son séjour dans sa patrie fut alors de peu de durée; chargé

de conduire cette princesse à son mari, à peine eut-il rempli cette

mission, qu'il se hâta de regagner l'Italie, où il resta plus d'une

année, et d'où il ne revint, avec la comtesse sa femme, qu'en novembre

1614.

C'est pendant ce second séjour qu'attiré vers les belles choses que

Venise, Florence et Rome offraient à sa vue et à ses études, il résolut

de former une collection des spécimens les mieux choisis de tout ce que

l'art antique et l'art moderne présentaient de plus remarquable. Il fit

donc alors en Italie, soit par lui-même, soit par des agents

très-intelligents qu'il entretenait à cet effet dans les principales

villes, de nombreuses acquisitions payées au poids de l'or, et destinées

à orner sa résidence d'_Arundel-House_, à Londres.

Rentré dans sa patrie, et bientôt élevé au rang de lord du conseil

privé, et de membre de la commission des six pairs chargés d'exercer en

commun l'office de comte grand maréchal d'Angleterre, dont il fut plus

tard investi seul, il employait la plus grande partie de ses énormes

traitements à augmenter ses collections. C'est alors qu'étendant le

cercle de ses recherches, il envoya, en Orient, Guillaume Petty, à la

découverte de statues, bustes, inscriptions, vases et autres marbres

antiques. Horace Walpole raconte[215] que, revenant de Samos avec ses

nombreuses acquisitions, Petty eut toutes les peines du monde à sauver

sa vie au milieu d'une affreuse tempête. Il perdit tous les objets qu'il

avait pu réunir, et, à peine à terre, il fut mis en prison par les

Turcs, comme espion des chrétiens. Mais aussitôt qu'il eut recouvré sa

liberté, il se remit à poursuivre sa mission, et nous verrons plus

tard qu'il fut assez heureux pour faire passer à Londres, en 1627, ce

qu'il était parvenu à trouver dans le Levant.

Les acquisitions d'antiquités réunies par le comte avaient stimulé

quelques-uns de ses compatriotes à entrer dans cette noble voie. Le

comte de Pembroke et sir Robert Cotton commencèrent alors à faire de

semblables collections, et il est amusant, dit le révérend M. Tierney,

d'observer l'ardeur avec laquelle le comte s'efforçait de prévenir ses

nouveaux émules dans l'acquisition de leurs curiosités favorites. La

lettre suivante, bien que sans date, doit avoir été écrite par le comte,

vers l'année 1619. «Je désire, écrit-il à la comtesse sa femme, que vous

puissiez présentement, par quelque moyen, savoir ce que sir Thomas Roë

(c'était l'agent du duc de Buckingham) a rapporté d'antiquités: dieux,

vases, inscriptions, médailles et telles autres choses. Je pense que sir

Robert Cotton ou M. Dikes sont disposés à les acheter. Je désire que

cela soit fait avant vendredi, parce que je crains milord Chamberlayne

(Pembroke), et je pense qu'ils pourraient facilement les avoir[216].»

En Europe, le comte employait à ses acquisitions d'œuvres d'art un grand

nombre d'agents; parmi ceux que cite son biographe, et dont il rapporte

des lettres[217], nous voyons figurer à Bruxelles W. Trumbull; à Anvers,

envoyé près de Rubens, un autre dont le nom est resté inconnu; à

Venise, sir John Borough; à Madrid, Arthur Hopton; à la Haye, le peintre

Daniel Mytens. La correspondance de tous ces agents roule sur

l'acquisition des tableaux des plus célèbres maîtres, parmi lesquels

nous citerons Holbein, Albert Durer, Raphaël, Léonard de Vinci, le

Titien, le Tintoret, etc. On voit par leurs lettres que le comte

n'hésitait pas à payer fort cher les œuvres qui lui étaient signalées

comme dignes de décorer sa galerie.

L'admiration de notre amateur pour les chefs-d'œuvre des maîtres du

seizième siècle ne l'empêchait pas de rendre hommage au talent des

artistes ses contemporains. Au nombre de ceux qui occupaient alors le

premier rang, il faut placer, comme _primus inter pares_, le célèbre

Pierre-Paul Rubens, dont la réputation remplissait l'Europe entière.

Nous ignorons quelle fut la circonstance qui rapprocha le grand seigneur

anglais du peintre d'Anvers, mais la réponse de Rubens, que nous avons

rapportée, à l'envoyé du comte qui venait le solliciter de faire son

portrait et celui de sa femme, prouve en quelle estime le grand artiste

tenait l'illustre amateur. Aussi fit-il plusieurs fois son portrait, et

voici ceux que M. André Van Hasselt indique, dans le catalogue placé à

la suite de son _Histoire de Rubens_[218].

«Nº 948. Lord Arundel, ouvrage indiqué dans le catalogue de la vente de

Rubens, nº 97.

«Nº 949. Lord Arundel avec sa femme et son fils. Cet ouvrage capital fut

peint, en 1627, pour le noble lord. Après la confiscation des biens de

ce seigneur, en 1649, le tableau fut transporté à Anvers et vendu à

l'électeur de Bavière. Il se trouve aujourd'hui dans la galerie royale

de Munich.

«Nº 950. Le même, revêtu d'un manteau garni de fourrure. Dans la

collection du comte de Carlisle, en Angleterre; gravé par J. Houbraken,

dans un cadre ovale orné.

«Nº 951. Le même, revêtu d'une armure. Dans la collection du comte de

Warwick, en Angleterre.»

En outre, lorsque Rubens se rendit d'Espagne à Londres, où il se

trouvait au commencement d'août 1629, il peignit, pendant son séjour,

pour le comte d'Arundel, une _Assomption de la Vierge_[219].

Notre amateur ne fut pas moins lié avec Van Dyck. M. Carpenter[220]

incline à croire, d'après les documents authentiques qu'il a découverts,

que le comte avait cherché, dès 1620, à attirer Van Dyck en Angleterre

pour l'y retenir à son service; mais il est certain que plus tard,

pendant le long séjour que le peintre fit dans la Grande-Bretagne, il

vécut avec le lord-maréchal d'Angleterre dans une complète

intimité.--Selon Bellori[221], qui tenait ce renseignement du cavalier

Digby, résident à Rome de la reine d'Angleterre, du temps d'Urbain VIII,

ce fut le comte d'Arundel «très-grand amateur des arts du dessin, qui

introduisit Van Dyck dans les bonnes grâces du roi d'Angleterre: ce

peintre fit son portrait de grandeur naturelle avec celui de sa femme,

et ils sont, dit-il, plutôt vivants que peints.»

Voici, d'après le docteur Waagen[222], les tableaux de Van Dyck qui

existent encore aujourd'hui à Arundel-Castle, résidence du duc de

Norfolk... et qui ont probablement été exécutés par lui pour le comte et

d'après ses commandes:

«Le portrait de Charles Ier, à mi-corps, que M. Waagen attribue à

l'un des élèves du maître;

«Le portrait d'Henriette-Marie, encore plus douteux, selon le même

connaisseur;

«Thomas Howard, revêtu de son armure, à mi-corps, peint avec soin, et

d'un ton brun vigoureux;

«Le même, avec sa femme Alathea Talbot. Ils sont représentés assis,

jusqu'aux genoux. Le comte montre du doigt un globe placé près de lui:

la comtesse tient un cercle. Ils sont l'un et l'autre richement vêtus.

La composition est naturelle, et l'exécution soignée d'un ton

entièrement brun;

«Thomas Howard, comte d'Arundel, et son fils, lord Maltravers, encore

jeune. Le père est revêtu de son armure, avec le bâton de

commandement; le fils est en costume de soie, tous deux jusqu'aux

genoux. Ce tableau a quelque chose de grand comme composition, et n'est

pas moins remarquable par son coloris bruni; l'exécution en est

réellement magistrale;

«Henri Howard, en costume noir, peint à peu près jusqu'aux genoux,

admirablement modelé, d'un ton chaud comme celui de Titien.»

L'authenticité de ces portraits, attribués à Van Dyck, n'est pas

contestée par le savant appréciateur de Berlin; il n'en est pas de même

de celui de James Howard, lord Mowbray et Maltravers, qu'on considère

comme un Van Dyck à Arundel-Castle, mais qu'il trouve peu digne de ce

maître.

En outre, M. Waagen signale un portrait du comte dans la collection de

lord Clarendon[223].

Nous ignorons si le célèbre tableau qui représente le comte, et dans

lequel Van Dyck a placé le fameux bronze de la tête d'Homère, se trouve

parmi ceux énumérés ci-dessus; mais on voit que cet artiste fut

largement employé par le grand-maréchal d'Angleterre et les siens. Si

l'orgueil aristocratique eut sa part dans la commande de tous ces

portraits de famille, on doit également admettre que la supériorité de

l'artiste ne fut pas étrangère au choix que fit de son pinceau l'un des

plus grands connaisseurs de l'Angleterre.

Un autre peintre moins célèbre, mais cependant bien connu dans la

Grande-Bretagne, où il a longtemps travaillé, non sans talent, le

hollandais Van Somer, fit aussi plusieurs fois le portrait du comte

d'Arundel. M. Waagen cite de lui, à Arundel-Castle, deux tableaux: l'un,

représentant le comte; l'autre, sa femme, et il assure que ces portraits

sont de bons spécimens du talent de cet artiste de second ordre[224].

Dallaway, dans son ouvrage sur les beaux-arts en Angleterre, cite encore

deux autres portraits du comte et de sa femme, par Van Somer. On les

voyait, de son temps (vers 1800), au château de Worksop. Ils sont datés

de 1618; le lord est représenté assis, vêtu de noir, portant à son cou

le collier de l'ordre de la Jarretière; il désigne avec son bâton de

maréchal quelques statues qui sont près de lui[225].

Daniel Mytens, peintre hollandais, attaché au service de Charles Ier,

fit aussi les portraits du comte et de la comtesse d'Arundel, et l'on

voit par une lettre de cet artiste, adressée de Londres, le 18 août

1618, à sir Dudley Carleton, ambassadeur d'Angleterre à La Haye, et

rapportée par M. Carpenter, p. 222, que le comte avait fait exécuter par

cet artiste des réductions de ces portraits, et qu'il les envoya à

Carleton, dont il se servait en Hollande pour lui acheter des tableaux.

Le peintre Joachim Sandrart, auteur de l'_Académie du très-noble art

de la peinture_[226], ayant accompagné, en Angleterre, son maître,

Gérard Honthorst, pour l'aider dans ses travaux, reçut les

encouragements de Charles 1er et du comte d'Arundel[227].

Le graveur Lucas Vosterman ne fut pas moins bien accueilli par notre

amateur. Dès 1623, il fit pour lui quatre dessins à la plume, d'après

Léonard de Vinci, et un portrait du prince Rupert. C'est à la comtesse

d'Arundel que Vosterman a dédié sa gravure, en six planches, de la

bataille des Amazones, d'après Rubens.

Mais aux yeux des Anglais, ce qui doit encore mieux recommander la

mémoire du noble lord, c'est que ce fut lui, dit-on[228], qui, le

premier, découvrit le génie de l'architecte Inigo Jones. Selon Dallaway

«les embellissements des bâtiments de Westminster avaient été confiés à

lord Arundel et à Inigo Jones (Rymer Fœdera, vol. XVIII, p. 97); et, en

1618, d'autres pairs lui furent adjoints pour diriger l'alignement et

l'uniformité de Lincoln's inn-Fields. Les dessins de Lincoln's

inn-Fields et de Covent-Garden, par Inigo Jones, ajoute Dallaway[229],

sont présentement chez le lord Pembroke, à Wilton.»

Il paraît que le roi Jacques avait résolu de réparer la cathédrale de

Saint-Paul qui, depuis le grand incendie de Londres, en 1561, menaçait

de tomber en ruine. Il avait résolu également de remplacer les

constructions ébranlées de l'ancien palais de White-Hall par le bâtiment

actuel de _Banqueting house._ Le comte d'Arundel et ses collègues furent

chargés de surveiller cette entreprise et d'en assurer le succès. M.

Tierney rapporte[230] une lettre d'Inigo Jones, du 17 août 1620,

adressée au noble lord, dans laquelle, après l'avoir entretenu des

logements préparés pour l'ambassadeur d'Espagne au palais de

Hampton-Court, il lui annonce que le plan de toutes les additions à

Saint-Paul est entièrement terminé, et que les maçons doivent se mettre

à refaire la partie située à l'extrémité ouest, qu'ils avaient démolie.

Nous avons dit, sur la foi de Dallaway[231], que le comte d'Arundel

employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly, les premiers sculpteurs qui

exercèrent leur art dans la Grande-Bretagne. Mais nous ne pouvons

indiquer les travaux qu'ils exécutèrent pour leur protecteur. Peut-être

Nicolas Stone, qui était à la fois sculpteur et architecte, fut-il

occupé, avec ses deux compatriotes, à bâtir et à décorer l'hôtel du lord

à Londres, sur les bords de la Tamise, ses châteaux d'Arundel et

d'Albury, dans le comté de Surrey, et sa maison de campagne de Lambeth,

près de Londres. Quant à Leseur, ou, comme il signait: Hubert Lesueur,

il est l'auteur de la statue en bronze, érigée aujourd'hui à

Charing-Cross, et l'inscription de la gravure qu'en a faite Hollar

prouve que cette statue fut exécutée aux frais du comte d'Arundel. M.

Carpenter, dans ses mémoires inédits sur Rubens et Van Dyck[232], cite

une pétition de cet artiste au roi Charles 1er, dans laquelle il

termine par: «Son très-humble, obéissant et indigne _Praxitèle_.»

Indépendamment de ses marbres antiques, sur lesquels nous reviendrons,

le comte avait également une magnifique collection de pierres gravées et

de médailles. Mais ce qu'il possédait peut-être de plus remarquable,

c'était sa galerie de tableaux et son cabinet de dessins. Il avait pu

réussir à se procurer, pendant ses longs voyages en Italie et dans les

Pays-Bas, des œuvres des principaux maîtres des différentes écoles.

Ridolfi rapporte, dans ses _Maraviglie dell'arte_[233], que le comte

avait acheté à Venise une _Lucrèce_ du Titien, violée par Tarquin,

représentée d'une autre manière que celle du même maître, acquise pour

le roi Charles, et dont parle le même auteur[234]. On voyait dans la

galerie d'Arundel un grand nombre de tableaux des diverses écoles

d'Italie. Mais, de tous les peintres, le vieux Holbein est celui qu'il

paraît avoir préféré, au moins si on en juge par le grand nombre de

tableaux de ce maître, gravés par Hollar comme faisant partie de la

collection d'Arundel. Cette préférence était peut-être due,

indépendamment de la supériorité de cet artiste, à ce qu'il avait peint

presque tous les personnages publics du temps de Henri VIII, à la cour

duquel il avait longtemps vécu. Le comte, très-fier de sa haute

naissance, s'était attaché à réunir, non-seulement les portraits de ses

ancêtres, mais aussi ceux des hommes et des femmes célèbres dans les

annales d'Angleterre, du temps de Holbein. Aucune collection, soit

publique, soit particulière, n'a pu réunir autant d'ouvrages de ce

peintre; car, à côté de ses tableaux, le comte possédait une

très-nombreuse suite de ses admirables dessins. Albert Durer partageait

avec Holbein la prédilection de l'illustre amateur. Il avait réussi à se

procurer bon nombre de dessins de l'éminent artiste; il les avait

achetés, en partie, à la vente de la célèbre collection Imhoff, à

Nuremberg[235], collection qui avait été formée du vivant même d'Albert

Durer, par Bylibalde Pyrkheimer, son intime ami.

Mariette raconte[236], «qu'ayant appris qu'un M. Delanoue avait une

très-belle collection de dessins, surtout du Parmesan et du chevalier

Vanni, le comte d'Arundel vint sur le champ à Paris, se flattant d'en

faire aisément l'acquisition. Il ne put y réussir, et se faisant

connaître pour lors à M. Delanoue, qu'il en estima davantage, il lui

avoua le sujet de son voyage. Si le comte ne put acheter les dessins du

Parmesan que possédait M. Delanoue, il paraît, ajoute Mariette, qu'il

s'en était procuré beaucoup d'autres, car lorsque l'on vendit, en 1721,

les débris de sa collection, Zanetti, qui était alors à Londres, acheta

un magnifique recueil de dessins de ce maître, au nombre de cent trente,

dont il publia depuis, en 1743, à Venise, des estampes gravées, partie

en cuivre, et partie en bois, à la manière d'Ugo da Carpi, qu'il remit

en honneur[237].--«De tous les cabinets particuliers, dit encore

Mariette[238], le plus abondant en dessins de Léonard a été, je pense,

celui du comte d'Arundel. Cet illustre curieux n'avait épargné ni soins

ni dépenses pour se procurer ce que les arts ont produit de plus exquis

dans tous les genres. Mais il était surtout passionné pour les dessins,

et il en avait formé un des plus beaux assemblages qu'on verra jamais.

En particulier, il avait conçu une si forte estime pour ceux de Léonard,

que, non content de ceux qu'il possédait, il avait offert, au nom de

Charles Ier, roi d'Angleterre, jusqu'à trois mille pistoles d'Espagne

(30,000 fr.), pour un des volumes qui sont actuellement dans la

bibliothèque Ambroisienne[239]. Le recueil de dessins de têtes (au

nombre d'environ deux cents, à la même bibliothèque) peut avoir

appartenu à cet illustre curieux. Je fonde ma conjecture sur ce que...

près de quatre-vingts de ces têtes ont été gravées par Venceslas Hollar,

qui était au service du comte.»

La passion des arts du dessin dominait tellement l'esprit de notre

amateur, qu'elle lui inspirait des préjugés certainement déraisonnables.

Horace Walpole raconte, d'après Evelyn[240], «que le comte croyait que

celui qui serait incapable de dessiner un peu ne pourrait jamais être un

honnête homme.» L'auteur des _Anecdotes of Painting_ relève cette

opinion comme devant donner, si elle était prouvée, une triste idée de

celui qui l'aurait eue et de celui qui l'aurait rapportée. Il a raison

assurément; car il n'est pas besoin de démontrer qu'on peut être un fort

honnête homme sans savoir jamais manier le crayon ou le pinceau.

Peut-être la pensée du grand amateur anglais était-elle semblable au

sentiment de notre Mariette, qui croyait que la vue des belles choses

élève l'âme, la fortifie dans l'adversité et la console[241]. Peut-être

aussi que les passions politiques, au milieu desquelles vivait le lord

grand maréchal d'Angleterre, lui inspiraient le dégoût des stériles

agitations de ce monde, et lui faisaient rechercher l'art comme un port

de refuge, à l'abri duquel sa conscience retrouvait toute sa sérénité.

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 48 / 92 题