Départ précipité du prince de Galles.--Rupture entre l'Angleterre
et l'Espagne.--Premier portrait équestre de Philippe IV par
Velasquez.--Son succès: sonnet de Pacheco à cette
occasion.--Honneurs et récompenses accordés à Velasquez.--Portrait
d'Olivarès.--Tableau de l'expulsion des Maures.
1623--1628
Après plus de cinq mois de séjour à Madrid, Charles et son écuyer
partirent à l'improviste, comme ils étaient venus, à la grande
satisfaction du roi, de l'infante et du premier ministre. À l'occasion
de la rupture du mariage du prince protestant avec une infante
catholique, ce dernier reçut du pape Urbain VIII, une lettre qui le
félicitait chaudement d'avoir fait manquer cette union, et lui
promettait, pour l'avenir, la bienveillance du saint-siége. Cette
lettre, dont la traduction du latin en italien est donnée par le marquis
Malvezzi[112], prouve que la cour de Rome n'avait pas accordé, ainsi
qu'on l'a prétendu, des dispenses pour le mariage.
L'orgueil britannique, blessé par ce dénoûment, chercha bientôt à se
venger, en suscitant, contre l'Espagne et l'Empire, une ligne
formidable, dans laquelle entrèrent la France, l'Angleterre, la Hollande
et le duc de Savoie, unis par le traité d'Avignon. Le comte-duc
s'attendait à cette levée de boucliers: il opposa, dans ces graves
conjonctures, des forces imposantes à celles des ennemis de l'Espagne,
et pendant quelque temps, au moins, les succès furent balancés.
Ces graves événements n'empêchèrent pas le jeune roi de continuer sa vie
de plaisirs et de dissipations, en abandonnant au ministre le fardeau
tout entier de ces grandes affaires. Il avait été si satisfait du
premier portrait de Velasquez, qu'il voulut en avoir un second de sa
main. Mais, cette fois, il décida que le peintre le représenterait monté
sur un des plus beaux chevaux de ses écuries. Philippe excellait dans
l'art de l'équitation, et se livrait souvent à son goût pour la chasse à
courre, en dirigeant, avec autant de hardiesse que de dextérité, les
plus ardents coursiers des haras de Cordoue. Olivarès, qui était
également un cavalier remarquable, s'était fait nommer grand écuyer du
roi, pour ne perdre aucune occasion d'influence, et l'accompagner dans
toutes ses parties de campagne. Juan Mateos, dans son traité de la
chasse, raconte les exploits du monarque, soit qu'il forçât un sanglier
de toute la vitesse de son cheval, traversant des bois, des fondrières
et des marécages, soit qu'il poursuivît un cerf ou un lièvre avec les
lévriers les plus agiles de sa meute, ne craignant pas de galoper sur
des sentiers escarpés, bordés de précipices, et dans les passages les
plus dangereux. Mais le peintre de Séville saurait-il représenter le
noble coursier andalous, le _genet d'Espagne_, d'origine arabe, à l'œil
de feu, à la crinière épaisse et flottante, à la noble encolure, aux
jambes fines comme celles d'un cerf? Sans doute, l'élève de Pacheco
avait suivi, dans le cours de ses études, les conseils de son maître,
qui s'étend avec complaisance sur la représentation du noble animal
destiné à porter l'homme[113]. Il est hors de doute, en voyant au musée
de Madrid le portrait équestre de Philippe IV, que Velasquez ne devait
pas être à son coup d'essai pour dessiner et peindre des chevaux. Le roi
galope à travers une campagne accidentée: il est couvert d'une armure
d'acier avec filets d'or; une écharpe cramoisie flotte sur sa poitrine,
et il tient dans sa main droite le bâton de commandement[114]. «Le
tout, dit Pacheco[115], est peint d'après nature, même le paysage.»
Si le premier portrait de Philippe avait suffi pour donner à la cour la
plus haute opinion du talent du peintre, celui-ci produisit encore plus
d'effet. Son succès fut si grand, que les amis de l'artiste demandèrent
au roi l'autorisation de le montrer au public. Cette demande, qui
flattait le goût du prince, fut facilement accordée, et l'on vit ce
portrait exposé dans la _calle mayor_ de Madrid, vis-à-vis de saint
Philippe, à l'admiration du public tout entier, et au vif
désappointement des envieux du jeune artiste; «ce dont, dit
Pacheco[116], j'ai été témoin.» Raphaël Mengs place ce portrait au
nombre des meilleurs de Velasquez:--«Ce qui est surtout extraordinaire,
dit-il, c'est la manière facile et franche avec laquelle est peinte la
tête, dont la peau brille d'un teint naturel, et tout, jusqu'aux cheveux
qui sont très-beaux, est exécuté avec la plus grande légèreté[117].»
Plusieurs beaux esprits de la cour composèrent, en l'honneur de ce
portrait, des pièces de vers dans lesquelles, tout en louant l'artiste,
ils flattaient encore plus le monarque. Pacheco rapporte ceux de don
Geronimo Gonzalès de Villanueva, poëte distingué de Séville, qui fit,
dans cent vingt-deux vers ampoulés, l'éloge emphatique du roi, qu'il
appelle:
«Copia felix de Numa o de Trajano.»
«Heureuse ressemblance de Numa ou de Trajan[118].» Pacheco, alors à
Madrid, et au comble de la joie, voulut aussi féliciter son élève et
gendre de son éclatant succès, et lui chanter le _sic itur ad astra_. Il
le fit dans le sonnet suivant, où éclatent à la fois l'attachement du
père, la satisfaction du maître, l'admiration de l'artiste et
l'enthousiasme d'un fidèle Espagnol:
«Vuela, o joven valiente, en la Ventura
De tu raro principio, la privança
Onre la possesion, no la esperança
D'el lugar que alcançaste en la pintura.
Animete l'Augusta alta figura
D'el monarca mayor qu'el orbe alcança,
En cuyo aspecto teme la mudança
Aquel que tanta luz mirar procura.
Al calor d'este sol tiempla tu buelo,
I veras cuanto estiende tu memoria
La Fama, por tu ingenio i tus pinzeles.
Qu'el planeta benigno a tanto cielo,
Tu nombre illustrara con nueva gloria
Pues es mas que Alexandre, i tu su Apeles[119]»
«Vole, ô vaillant jeune homme, soutenu par le succès de ton rare début:
la faveur et non l'espérance honore maintenant la place que tu as su
conquérir dans l'art de la peinture. Anime la noble figure de l'auguste
monarque, le plus grand de ceux qui gouvernent le monde; crains de rien
changer à la ressemblance du prince qui t'accorde la grâce de
contempler un si grand astre. Élève ton vol à la chaleur de ce soleil,
et tu verras comme la Renommée étendra ta mémoire, à l'aide de ton génie
et de tes pinceaux. Cet astre, si bienfaisant dans le ciel, illustrera
ton nom d'une gloire nouvelle, puisqu'il est plus grand qu'Alexandre, et
que tu es son Apelles.»
Le roi fut encore plus satisfait de ce portrait que du premier. Il en
témoigna sa satisfaction à Velasquez en lui donnant, d'abord une
gratification de trois cents ducats, une pension annuelle de pareille
somme et un logement évalué deux cents ducats par an. Mais, comme la
pension était assignée sur un bénéfice ecclésiastique, et qu'il fallait,
pour pouvoir la toucher, obtenir une dispense du pape, l'artiste ne put
commencer à en jouir qu'en 1626.
Il est probable qu'après avoir exécuté le portrait équestre du roi,
Velasquez ne manqua pas de faire celui du premier ministre, son
protecteur. Le musée de Madrid en possède un[120] d'une grande beauté,
qui peut rivaliser avec celui de Philippe IV: on dirait même qu'il a été
composé pour lui servir de pendant. Le comte-duc est également monté sur
un magnifique cheval lancé au galop; il tient dans sa main droite le
bâton de commandement, il est revêtu d'une armure sur laquelle se
détache une écharpe cramoisie, et sa tête est couverte d'un large
sombrero à bords rabattus.
Bientôt, le roi voulut mettre Velasquez à une épreuve plus sérieuse.
Pour conserver le souvenir de l'expulsion des Maures, ordonnée par son
père, événement qui, pour le dire en passant, dépeupla plusieurs
provinces, et enleva plus de deux cent mille habitants à l'Espagne,
Philippe IV décida qu'un concours serait ouvert entre les peintres de la
cour. Pacheco ne nomme pas ces peintres: il dit seulement que Velasquez
peignit: «une grande toile avec le portrait du roi Philippe III, et
l'expulsion inespérée des Maures, en concurrence avec trois peintres du
roi[121].» Il est probable que ces artistes étaient Eugenio Caxes,
Vicencio Carducho et Angelo Nardi, dont nous avons parlé précédemment.
Les juges de ce concours furent le frère Juan Mayno, que nous avons
également fait connaître, et le marquis Jean-Baptiste Crescenzi,
chevalier de Santiago, et alors architecte de l'Escurial, tous les deux,
dit Pacheco, grands connaisseurs en peinture. Ces juges décidèrent en
faveur de Velasquez. Malheureusement, son tableau n'est pas parvenu
jusqu'à nous; soit qu'il ait été perdu, soit qu'il ait été détruit dans
un incendie, ou pendant les guerres qui ont désolé l'Espagne: Palomino,
qui l'avait vu, en a donné une description détaillée[122].
C'est à la suite de ce concours, que Velasquez fut investi de la charge,
très-recherchée alors, d'huissier de la chambre, avec le traitement y
attaché. En outre, le roi lui donna une pension de douze réaux par
jour pour sa nourriture, et beaucoup d'autres gratifications[123].