CHAPITRE X

Rubens envoyé à Madrid pour négocier la paix.--Emploi de son temps

pendant son séjour.--Portraits de Philippe IV, d'Olivarès, et

autres peintures.

1628--1629

Après la rupture du mariage projeté entre le prince de Galles et

l'infante Marie, la guerre avait éclaté avec violence, non-seulement en

Europe, mais dans les autres parties du monde. L'Angleterre, la France,

la Hollande, la Savoie, unies contre l'Espagne et l'Empire, avaient fait

subir à la monarchie espagnole plus d'un revers, compensés néanmoins par

quelques succès. Les trésors des combattants étaient à sec, les

populations épuisées lorsqu'elles commencèrent à songer à la paix. La

France, la première, s'était détachée du traité d'Avignon, et avait

conclu séparément une trêve avec l'Espagne[124]. L'Angleterre, livrée au

gouvernement de Buckingham, bien que souhaitant la paix, se laissait

traîner à la remorque de Maurice de Nassau, qui avait abaissé

l'orgueil espagnol dans les Pays-Bas et en Flandre. Néanmoins, dès 1625,

elle penchait vers un accommodement honorable. C'est à cette époque que

le peintre Rubens avait fait, à Paris, la connaissance du favori de

Charles Ier. Employé depuis longtemps dans des négociations secrètes

par l'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas pour le roi d'Espagne,

Rubens, à ce qu'on croit, avait reçu à Paris les confidences du duc de

Buckingham, et les avait transmises à l'archiduchesse Isabelle, restée,

après la mort de son mari, gouvernante des Pays-Bas. Ces ouvertures

communiquées au roi d'Espagne par l'infante, avaient déterminé ce

prince, ou plutôt le comte-duc, à autoriser Rubens à continuer, avec les

agents du duc, les relations commencées à Paris. Rubens fut donc chargé

par l'archiduchesse, de se mettre en rapport avec Balthasar Gerbier, qui

représentait en Hollande la cour d'Angleterre, et de savoir quelles

pouvaient être les intentions de cette cour, en laissant entrevoir les

conditions que l'Espagne mettrait à un accommodement. Mais, comme ces

négociations traînaient en longueur, Isabelle, de l'avis de son

ministre, le marquis de Spinola, proposa au roi d'envoyer Rubens en

Espagne, afin qu'il lui fût plus facile de donner toutes les

explications désirables. Philippe IV et Olivarès s'empressèrent

d'adhérer à cette proposition: s'ils ne connaissaient pas l'homme, ils

avaient pu juger déjà de sa supériorité comme artiste; et en véritables

amateurs, ils désiraient le voir à l'œuvre à Madrid même. Ils

autorisèrent donc l'archiduchesse à l'envoyer en Espagne, afin de mieux

connaître le véritable état des choses, et de lui donner ensuite les

instructions secrètes dont il devait se servir à la cour d'Angleterre

pour ramener, s'il était possible, le bienfait de la paix en

Europe[125].

Rubens était à la hauteur d'une pareille mission: connaissant à fond la

docte antiquité, ainsi que nous l'expliquerons, il écrivait et parlait

également bien presque toutes les langues de l'Europe, et son génie

d'artiste lui assurait la bienveillance et même la familiarité des plus

grands seigneurs, des princes et des rois.

Il partit d'Anvers dans le mois d'août 1628; il passa par Paris, sans

s'y arrêter, parce qu'il avait ordre de faire toute diligence

possible[126], et dut arriver à Madrid dans le courant du même

mois[127].

Accueilli avec la plus grande distinction par Philippe IV et son

ministre, il eut bientôt gagné leur confiance entière, et donné de son

esprit et de son intelligence supérieure une idée égale à celle qu'avait

fait concevoir son génie d'artiste. Mais, au lieu de lui tracer de suite

les instructions nécessaires pour son voyage en Angleterre, but de sa

mission, le roi et son favori voulurent profiter du séjour en Espagne

d'un des plus grands peintres qu'il y eût alors en Europe, pour occuper

son pinceau à décorer de ses œuvres leurs églises et leurs palais.

Rubens, dans ses lettres, ne paraît pas trop contrarié de ces retards,

qui lui permettaient d'étudier et même de copier à l'Escurial, celles

des peintures de Titien, son modèle de prédilection, qu'il ne

connaissait pas encore. «Rien de certain au sujet des affaires

d'Angleterre, écrivait-il de Madrid, le 29 décembre 1628, à son meilleur

ami, Jean Gaspar Gevaërts, secrétaire de la ville d'Anvers[128], depuis

le coup fatal qui a tout rompu. Pourtant, les deux parties semblent de

nouveau chercher à se réunir, et tout fait concevoir plus d'espérance

que de crainte. Mais ces affaires-là sont encore incertaines, comme ce

qui dépend de l'avenir, et, d'après le train des choses de ce monde, je

n'ose vous parler avec certitude que de ce qui est passé.» Dans cette

même lettre, après avoir rendu compte de l'impression produite à Madrid

par la prise opérée le 20 septembre précédent, par les Hollandais, près

de Cuba, d'une flotte espagnole portant la valeur énorme de cent

soixante-huit tonnes d'or, il ajoute: «Vous seriez étonné de voir ici

presque tout le monde au comble de la joie, en pensant qu'ils peuvent à

bon droit accuser de cette calamité publique les honteuses jalousies qui

animent leurs gouvernants; tant est grande la violence de cette haine,

qui va jusqu'à négliger, et même oublier ses propres maux, pour le

plaisir de se venger. Pour moi, je n'ai pitié que du roi. Doué par la

nature de toutes les qualités de l'esprit et du corps (ce dont j'ai pu

me convaincre dans les rapports journaliers que j'ai eus avec lui), ce

prince serait assurément capable de gouverner dans toute espèce de

fortune, s'il ne se défiait pas de lui-même, et s'il n'avait pas trop de

déférence pour ses ministres. Tandis que maintenant, il porte la peine

de la crédulité et de la folie des autres, et il est victime d'une haine

qui ne s'adresse pas à lui: ainsi l'ont voulu les dieux.»

Rubens, on le voit, avait une haute opinion de Philippe IV, et, en

écrivant que ce prince avait trop de déférence pour ses ministres, il

appréciait très-judicieusement le caractère de ce monarque. Pour lui, il

n'avait qu'à se féliciter de l'accueil qu'il avait reçu du roi et de son

favori. D'abord, quelque temps après son arrivée à Madrid, Philippe,

oubliant la promesse qu'il avait faite à Velasquez, de ne se faire

peindre par aucun autre artiste, avait commandé son portrait au maître

d'Anvers. Dans un mot, écrit à la hâte de Madrid, le 2 décembre 1628, à

son ami Peiresc, Rubens, après s'être excusé de ne l'avoir pas vu à Aix,

en allant en Espagne, lui apprend: «qu'il avait déjà commencé le

portrait du roi à cheval, en quoi Sa Majesté prenait un si singulier

plaisir, qu'elle venait tous les jours le voir travailler; qu'il avait

déjà fait tous les portraits de la famille royale, par ordre de

l'infante Isabelle, et cela, avec grande facilité, en leur présence. Il

termine en disant que l'infante lui avait permis de passer par l'Italie

à son retour, si les affaires le permettaient[129].»

Le roi fut si satisfait de son portrait par Rubens, qu'il voulut poser

plusieurs fois encore devant lui. Cumberland, dans ses _Anecdotes of

spanish painters_, dit que Rubens peignit cinq fois Philippe IV: on peut

voir la description de ces portraits dans le catalogue que M. André Van

Hasselt a publié à la suite de son histoire de Rubens[130].

À l'exemple de son maître, Olivarès voulut aussi se faire _pourtraire_

par l'artiste flamand. Rubens, s'il faut en croire un de ses

biographes[131], le peignit en grisaille; nous ne savons pour quel

motif, car le coloris est la qualité dominante du chef de l'école

d'Anvers. Nous ignorons si ce portrait est le même que celui qui a été

gravé par Cornelius Galle. Le comte-duc y est représenté à mi-corps,

dans un médaillon, la tête nue, avec la cuirasse et l'écharpe sur ses

épaules. Dans le haut, on voit l'étoile du soir entourée d'un serpent

mordant sa queue, symbole de l'éternité, avec cette devise:

Hespere quis cœlo lucet felicior ignis?

À droite du médaillon, le hibou de Minerve sur le bouclier représentant

la tête de Méduse; à gauche, la massue d'Hercule soutenant la dépouille

du sanglier de Calydon; au bas, les armoiries du comte-duc avec

l'inscription: _Philippi IV munificentia_. Au-dessous, ce distique:

«Qui comitis ducit que ducis sub imagine vultus,

Moli ornandæ orbis dat comitem atque ducem.»

Le comte-duc offrit à Rubens une occasion plus importante de développer

la fécondité de son imagination, et la prodigieuse habileté de son

pinceau. Ce ministre était alors occupé à faire agrandir et décorer le

couvent des Carmélites de Loëches, à quelques lieues de Madrid, petite

ville qui dépendait de son duché d'Olivarès, et où il possédait un

palais. Il voulut que Rubens représentât dans l'église du couvent le

triomphe de la loi nouvelle, de l'Église et de l'Évangile, le

renversement du paganisme et de tous les rites et cérémonies de

l'antiquité. Ce sujet devait former une suite de dix tableaux, qui

furent peints par Rubens, et dont le _Triomphe de la religion_ se trouve

maintenant au Louvre, tandis que les autres sont en Angleterre[132].

D'après Palomino[133], Rubens avait également peint pour cette église

les cartons de plusieurs tapisseries; et il ajoute que toute cette

composition était remplie d'imagination et de science, comme on pouvait

encore, de son temps, en juger dans l'église des Carmélites de Loëches.

Rubens fit encore pour le comte-duc ce fameux _Jugement de Pâris_,

destiné au palais du _Buen Retiro_, et qui est maintenant au musée royal

de Madrid. Dans ce tableau, où brille au suprême degré l'éclatant

coloris du maître, l'Amour couronne Vénus d'une guirlande de roses,

tandis que Mercure lui présente la pomme, que vient de lui adjuger le

jeune berger qui contemple la déesse d'un air émerveillé de sa

beauté[134].

Palomino énumère un grand nombre d'autres tableaux que Rubens exécuta,

soit pour le roi, soit pour les églises et corporations religieuses, ou

pour des grands seigneurs espagnols. Parmi ces ouvrages, il cite en

particulier: l'_Enlèvement des Sabines_, le _Martyre de l'apôtre saint

André_, l'_Immaculée Conception_, exécutée pour les religieuses de la

ville de Fosaldana, près de Valladolid, dont la beauté, dit-il, est

aussi merveilleuse que la grandeur du tableau est étonnante, et qui

coûta soixante-dix mille réaux.

Pacheco, qui vivait à Madrid avec son gendre, à l'époque du séjour de

Rubens dans cette capitale, nous a transmis les renseignements les plus

authentiques sur les œuvres que le peintre flamand exécuta pendant son

voyage. «Il partit de Bruxelles pour la cour d'Espagne, dit-il[135], et

arriva dans le mois d'août 1628. Il apportait à Sa Majesté notre roi

catholique Philippe IV, huit tableaux de différents sujets et de

diverses grandeurs, qui furent placés dans le salon nouveau, parmi

d'autres peintures fameuses. Pendant les neuf mois qu'il resta à Madrid,

sans négliger les négociations importantes pour lesquelles il y était

venu, et quoiqu'il eût été indisposé pendant quelques jours de la

goutte, il peignit beaucoup de choses, comme nous allons le voir, tant

étaient grandes son adresse et sa facilité. Premièrement, il fit le

portrait du roi et des infants, à mi-corps, pour envoyer en Flandre; il

fit de Sa Majesté cinq portraits, et, entre autres, un à cheval, avec

d'autres figures, très-remarquable. Il fit le portrait de madame

l'infante Carmélite, plus qu'à mi-corps, et en fit plusieurs copies. Il

fit cinq ou six portraits de particuliers. Il copia tous les tableaux du

Titien que le roi possède, qui sont: les _Deux bains_ (_de Diane_);

l'_Europe_, l'_Adonis et Vénus_, la _Vénus et Cupidon_, l'_Adam et Ève_,

et autres. Il copia aussi les portraits du _Landgrave_, du _duc de

Saxe_, du _duc d'Albe_, de _Cobos_, d'un _Doge vénitien_, et beaucoup

d'autres tableaux en dehors de ceux que le roi possède. Il copia le

portrait du roi _Philippe II_, en pied, et avec son armure. Il changea

quelque chose au tableau de l'_Adoration des rois_, de sa main, qui est

au palais. Il fit pour don Diego Mexia, son grand ami, un tableau de la

_Conception_, de deux verges, et pour don Jaime de Cardenas, frère du

duc de Maqueda, un _Saint Jean évangéliste_, de grandeur naturelle. Il

paraît incroyable qu'il ait pu peindre tant de choses en si peu de

temps, et avec de si grandes préoccupations. Il fréquenta peu les

peintres; il se lia seulement avec mon gendre, avec lequel il avait

échangé des lettres, avant son voyage; il loua beaucoup ses ouvrages et

sa modestie, et ils allèrent ensemble voir l'Escurial.»

Le catalogue du _Real Museo_ de Madrid énumère soixante et un ouvrages

de Rubens, et cette collection ne possède pas tous les tableaux de ce

maître qui sont en Espagne. Il ne faudrait pas croire que Rubens ait pu

exécuter ces œuvres si nombreuses, et dont quelques-unes présentent une

énorme dimension, pendant son séjour en Espagne. Malgré sa prodigieuse

facilité et son travail continuel, et bien qu'il se soit fait aider, si

l'on en croit Palomino[136] par ses deux élèves Sneyders et Pierre de

Vos, qu'il aurait amenés avec lui en Espagne, sa prodigieuse activité

n'aurait pu suffire à tant de besogne. Baldinucci, dans la vie de

Rubens[137] donne l'explication de l'origine d'un grand nombre

d'ouvrages du peintre flamand qui se trouvent en Espagne. «Lorsqu'il fut

de retour à Anvers, dit-il, il eut à peindre pour le roi Philippe IV

beaucoup de tableaux, qui devaient servir à décorer le palais de la

_Torre della Perada_, éloigné de trois lieues de Madrid. À cet effet, le

roi fit fabriquer dans cette ville les toiles de la grandeur voulue, et

les fit envoyer au peintre à Anvers. C'est chose digne d'admiration de

voir comme Rubens, dans ses inventions et compositions de fables,

métamorphoses et autres sujets, s'y prit de telle sorte, que l'on

pouvait joindre un tableau à un autre, ayant fait disposer dans quelques

intervalles ménagés entre eux, des combats et des jeux d'animaux peints

par Sneyders, excellent peintre en ce genre.» Suivant Baldinucci, ce

serait également à Anvers que Rubens aurait peint les cartons des

tapisseries, exécutées ensuite en Flandre, pour l'église des Carmélites

de Loëches. Cette version paraît plus probable que celle de Palomino,

qui veut que ces cartons aient été exécutés par Rubens lorsqu'il était à

Madrid.

On a raconté deux aventures qui seraient arrivées à Rubens pendant son

séjour en Espagne; l'une avec le duc de Bragance, l'autre avec un moine

peintre, nommé Collantès. On trouvera la première dans l'histoire de

Rubens par Michel[138], et M. Van Hasselt, après l'avoir répétée,

raconte la seconde[139]. Pacheco, fort bien instruit de ce que fit

l'artiste flamand à Madrid et dans les environs, ne parle ni de l'une ni

de l'autre anecdote: il est donc vraisemblable qu'elles auront été

inventées à plaisir. Nous nous bornerons à remarquer, en ce qui concerne

la première, que l'avarice reprochée au duc de Bragance n'est nullement

dans le caractère que l'histoire attribue à ce seigneur, qui devint

quelques années plus tard roi de Portugal. Quant à la seconde aventure,

la rencontre de Rubens avec un moine peintre, du nom de Collantès, elle

ne paraît pas plus vraie. Il y avait bien alors un peintre de ce nom,

Francisco Collantès, dont nous parlerons plus tard; mais aucun biographe

ne dit qu'il ait été moine. Nous croyons donc que l'on doit révoquer en

doute l'authenticité de ces deux récits.

Après avoir passé près de neuf mois en Espagne, Rubens réussit enfin à

recevoir les instructions secrètes qu'il attendait pour entamer les

négociations avec la cour d'Angleterre. Si, pendant tout le temps de son

séjour, le roi, le comte-duc et les grands seigneurs espagnols lui

avaient témoigné toute l'estime qu'ils faisaient de sa personne et de

son talent, il reçut, au moment de son départ, des marques encore plus

éclatantes de la bienveillance royale. D'abord, Philippe IV, dans une

lettre adressée à l'infante Isabelle, et dont Rubens était porteur,

autorisait cette princesse à lui faire payer tout ce qu'il réclamerait

pour les dépenses de son voyage[140]. Ensuite, ce prince lui octroya un

office de secrétaire du conseil privé de la cour de Bruxelles, pour

toute sa vie, avec la survivance à son fils Albert, ce qui vaut, dit

Pacheco[141], mille ducats par an. En outre, il est probable, d'après ce

que rapporte Baldinucci[142], que le maître flamand emporta un grand

nombre de commandes du roi et du comte-duc, tant pour des tableaux, que

pour des cartons de tapisseries.

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 41 / 92 题