Le prince de Galles à Madrid.--Négociations pour son mariage avec
l'infante Marie.--Divertissements à la cour.--Principaux amateurs
de peinture.--Olivarès et le _Buen-Retiro_.--Représentations
d'_Autos Sacramentales_.--Goût du prince de Galles pour les œuvres
d'art.
1623
Dans le même temps que Velasquez quittait Séville pour se rendre à
Madrid sur l'ordre d'Olivarès, le prince de Galles, second fils de
Jacques Ier, et depuis roi d'Angleterre sous le nom de Charles
Ier, s'embarquait pour l'Espagne. Il y venait à l'improviste, et avec
le dessein, d'abord arrêté, de garder le plus strict incognito. Son but
était d'activer, et de faire aboutir par sa présence, les négociations
depuis longtemps commencées pour son mariage avec l'infante Marie
d'Autriche, seconde fille de Philippe III, qui épousa plus tard
l'empereur d'Allemagne Ferdinand. Il voulait, en galant chevalier, faire
en personne la cour à sa princesse, et montrer, par sa présence dans la
capitale espagnole, quelle importance la cour d'Angleterre attachait à
cette alliance. Charles était accompagné, dans cette aventure, par son
fidèle Steenie, duc de Buckingham, aussi avancé dans les bonnes grâces
du roi Jacques, son père, que dans les siennes, et fort capable de
lutter de ruse, d'adresse, d'intrigue et de rouerie avec les plus fins
et les plus madrés négociateurs du pays de Philippe II. Ce mariage était
depuis longtemps en train; mais, comme il arrive presque toujours dans
les unions des princes, l'alliance des deux familles d'Angleterre et
d'Espagne, ne devait être que l'appoint de plusieurs combinaisons
politiques. D'abord, en donnant sa sœur à l'héritier protestant de la
couronne d'Angleterre, le roi d'Espagne, fidèle à la politique
traditionnelle de ses ancêtres, voulait obtenir pour la religion
catholique, persécutée en Angleterre depuis Henri VIII, des garanties et
une sorte d'émancipation, que les protestants anglais et écossais de
toutes sectes n'auraient pas consenti à lui laisser accorder. Sur ce
point, Philippe IV était soutenu et excité par tout son entourage. Son
premier ministre lui-même, qui avait le mot de la cour de Rome, était
bien décidé à ne rien céder sur une question aussi capitale. De son
côté, l'ambassadeur d'Angleterre à Madrid, Digby, comte de Bristol, qui
avait, dès 1617, entamé cette négociation, en même temps que la main de
l'infante, voulait obtenir en faveur de l'électeur palatin, gendre du
roi d'Angleterre, la restitution du Palatinat, occupé alors par les
armées de la maison d'Autriche, alliée de l'Espagne. L'infante, objet du
débat, n'était pas, à ce qu'il paraît, disposée à ce mariage: en bonne
catholique, elle redoutait une alliance avec un protestant, et, comme
descendante de Charles-Quint, elle préférait le trône de l'empire
d'Allemagne à celui du royaume d'Angleterre. Aussi, a-t-on prétendu[96]
qu'elle avait fait connaître ses véritables sentiments au premier
ministre de son frère, en l'invitant à user de tous les moyens en son
pouvoir pour faire manquer ce mariage. Olivarès était déjà disposé, par
des considérations personnelles, à amener cette rupture, s'il est vrai,
comme on l'a écrit, qu'il ait eu à se plaindre de la conduite de sa
femme avec le séduisant Buckingham. Quoi qu'il en soit, en attendant
l'occasion d'une rupture que chacun désirait peut-être, mais n'osait pas
brusquer, les fêtes, les spectacles, les courses de taureaux, les
chasses au Pardo, les divertissements de tous genres se succédèrent à
Madrid, pendant les cinq mois du séjour du prince Charles.
La cour d'Espagne était alors la plus brillante de l'Europe: les grands
seigneurs castillans, comblés d'honneurs et de dignités, chargés de l'or
du Mexique et du Pérou, enrichis des dépouilles du duché de Milan, des
vice-royautés de Naples et de Sicile, vivaient dans un luxe et un éclat
faits pour éblouir les autres nations. Depuis Charles-Quint, le goût des
arts s'était répandu en Espagne, à la suite des guerres et des conquêtes
de Milan et de Naples. La construction de l'Escurial par Philippe II
avait attiré à Madrid un grand nombre d'artistes italiens, et il s'en
fallait de beaucoup, à l'avénement de Philippe IV, que les travaux de
cet immense monument, à la fois palais, couvent et sépulture des rois
d'Espagne, fussent entièrement terminés. Le jeune roi, nous l'avons dit,
aimait et cultivait la peinture; à son exemple, ou par inclination
naturelle, bon nombre de seigneurs de la cour se livraient à l'exercice
de cet art, et s'appliquaient à en réunir les œuvres les plus
remarquables. Parmi les premiers, Pacheco cite[97] avec le plus grand
éloge: Don Geronimo de Ayança si connu, dit-il, pour son talent et ses
excellentes qualités; don Geronimo Muñoz, digne des plus grandes
louanges à cause de la place qu'il occupe dans la théorie et la
pratique de cette profession; l'un chevalier d'Alcantara, l'autre de
Santiago; don Juan de Fonseca i Figueroa, père du marquis de Orellana,
professeur et chanoine de Séville, et depuis huissier du rideau de
Philippe IV, lequel, avec son esprit pénétrant et une grande érudition,
n'estime pas peu le noble exercice de la peinture.--
«J'ai connu dans notre heureuse patrie, ajoute Pacheco, un grand nombre
de cavaliers et d'hommes haut placés, qui possédaient un talent
remarquable pour le dessin, parmi lesquels on doit citer: don Francisco
Duarte, qui fut président de la contractation[98], et sa sœur doña
Mariana, très-habile en l'art d'écrire, desquels j'ai vu de merveilleux
dessins à la plume; Diego Vidal, et son cousin du même nom, tous les
deux prébendiers (_rationeros_) de cette église (_de Séville_); don
Estevan Hurtado de Mendoça, chevalier de Santiago, qui, dans sa
jeunesse, donna des preuves de son rare talent pour cet art; le marquis
del Aula; Juan de Xauregui, connu de tous, lequel a pris une place
avantageuse et honorable parmi ceux qui professent la peinture, et dont
l'esprit élevé doit faire, comme de raison, espérer d'illustres œuvres.»
Au premier rang des amateurs de son temps, Pacheco cite encore: «Notre
duc de Alcala (don Fernando Enriquez de Ribera), vice-roi de
Barcelone, qui a joint à l'exercice des lettres et des armes celui de la
peinture[99]. Le nom de ce grand seigneur revient souvent sous sa plume,
comme celui d'un véritable Mécènes. Il raconte que, dans son ambassade
extraordinaire à Rome, où il fut envoyé en 1625, pour faire acte
d'obédience, au nom de Philippe IV, au souverain pontife Urbain VIII, le
duc s'était fait accompagner par un jeune peintre, Diego Romulo
Cincinnato, né à Madrid, fils d'un autre Romulo, peintre du roi Philippe
II, et qui était originaire de Florence[100]. Comme le roi d'Espagne
n'avait pas de portrait du pape, Diego avait obtenu de faire celui
d'Urbain VIII, et le pontife en avait été tellement satisfait, qu'il
avait conféré à l'artiste l'ordre du Christ, de Portugal, et lui avait
donné une chaîne d'or avec une médaille à son effigie. «Mais, dit
Pacheco, que la gloire humaine est peu durable! À peine venait-il de
recevoir cet honneur de la main du cardinal espagnol Trexo de Paniagua,
commis par le pape à cet effet, que le jeune homme mourut le 14 décembre
1625, et fut enterré dans l'église de San-Lorenzo, de Rome, avec les
insignes de chevalier de l'ordre du Christ[101].»
Le duc d'Alcala, qui fut ensuite vice-roi de Naples, rapporta d'Italie
un grand nombre de tableaux, et continua, lorsqu'il fut rentré en
Espagne à protéger les artistes, ses compatriotes. Il avait formé à
Séville une belle galerie et une riche collection de livres rares et
curieux, et toute sa vie se partagea entre le maniement des plus grandes
affaires et l'amour des lettres et des arts.
Le prince Francisco de Borja y Esquillache, qui cultivait la poésie avec
succès, comme Xauregui, n'était pas moins amateur des œuvres de la
peinture, dont il possédait de remarquables spécimens. Le duc d'Alba se
faisait également remarquer par le même goût; il en était ainsi d'un
grand nombre de nobles qui avaient rapporté ce goût d'Italie, et parmi
lesquels on doit citer, d'après Pacheco[102]: don Francisco de Castro,
ambassadeur d'Espagne, puis vice-roi de Sicile, qui offrit quatre mille
ducats d'un tableau du Corrège au cardinal Sforza, sans pouvoir
l'obtenir; le duc d'Ossuna, qui rapporta plus tard, en 1629, à Madrid,
un grand tableau de Raphaël, peint sur bois, de _la Sainte-Vierge_,
l'_Enfant Jésus_ et _saint Jean-Baptiste_, que le duc de Florence lui
avait offert lorsqu'il était vice-roi de Naples, et qui fut payé par don
Gaspar de Monterey seize cents ducats; et le marquis de Leganes,
vice-roi du duché de Milan.
Au milieu de tous ces grands seigneurs, le tout-puissant ministre de
Philippe IV se faisait remarquer par son luxe, et par les encouragements
qu'il accordait aux lettres et aux arts. Le vieux Lope de Vega, devenu
son chapelain, vivait dans sa maison: sa bibliothèque était une des plus
nombreuses et des plus curieuses de l'Espagne, et l'on y comptait
beaucoup de manuscrits et de livres rares. À l'une des portes de Madrid,
il avait fait bâtir le palais du _Buen Retiro_, qu'il offrit au roi peu
de temps après son avénement. Il n'avait d'abord fait construire qu'une
petite maison qu'il avait nommée _Galinera_, parce qu'il y avait mis des
poules fort rares qu'on lui avait données. «Comme il allait les voir
assez souvent, dit madame d'Aulnoy[103], la situation de ce lieu, qui
est sur le penchant d'une colline, et dont la vue est très-agréable,
l'engagea d'entreprendre un bâtiment considérable. Quatre grands corps
de logis et quatre gros pavillons font un carré parfait. On trouve au
milieu un parterre rempli de fleurs, et une fontaine dont la statue, qui
jette beaucoup d'eau, arrose, quand on veut, les fleurs et les
contr'allées par lesquelles on passe d'un corps de logis à l'autre. Ce
bâtiment a le défaut d'être trop bas. Ses appartements en sont vastes,
magnifiques et embellis de bonnes peintures. Tout y brille d'or et de
couleurs vives, dont les plafonds et les lambris sont ornés. Je
remarquai dans une grande galerie l'entrée de la reine Élisabeth, mère
de la feue reine. Elle est à cheval, vêtue de blanc, avec une fraise au
cou et un _garde-infant_. Elle a un petit chapeau garni de pierreries
avec des plumes et une aigrette. Elle était grasse, blanche et
très-agréable; les yeux beaux, l'air doux et spirituel. La salle pour
les comédies est d'un beau dessin, fort grande, tout ornée de sculpture
et de dorure... le parc a plus d'une grande lieue de tour. Il y a des
grottes, des cascades, des étangs, du couvert, et même quelque chose de
champêtre en certains endroits, qui conserve la simplicité de la
campagne et qui plaît infiniment.»
Telle est la description du _Buen Retiro_, donnée par une personne qui
l'avait vu quelques années après la mort du comte-duc. Ce ministre y
avait employé les artistes les plus renommés de son temps, tels que le
Mayno, Eugenio Caxes, Vicencio Carducho et Velasquez. L'architecte
Crescenzi, dont nous parlerons plus tard, dirigea la construction des
bâtiments. Le système des eaux, le dessin des jardins ainsi que la
disposition de la salle de spectacle, furent confiés au florentin Cosimo
Lotti, peintre et ingénieur, au service de Philippe III, et sur lequel
nous reviendrons[104]. Le _Buen Retiro_ fut, pendant toute la durée du
règne de Philippe IV, la résidence préférée par ce prince. Il s'y
retirait souvent, et s'y livrait avec passion à son goût pour les pièces
de théâtre, parmi lesquelles _las comedias de repente_, ou pièces
improvisées sur un sujet convenu, faisaient ressortir toutes les
ressources de son esprit vif et piquant.
L'arrivée inattendue du prince de Galles, et le motif de sa visite, ne
pouvaient qu'exciter encore davantage l'ardeur du jeune roi pour les
plaisirs et les divertissements de toutes sortes. Pour donner à
l'héritier protestant de la couronne d'Angleterre la plus haute idée de
l'Église catholique et de ses pompeuses cérémonies, on fit défiler en sa
présence les processions de tout le clergé régulier et séculier de
Madrid, dans tout l'éclat de leur magnificence; on lui prépara des
parties de chasse au sanglier, au _Pardo_ et au _Buen Retiro_, à la
manière espagnole, décrite si minutieusement par Juan Mateos[105]. Le
roi et les invités, montés sur de magnifiques andalous, forçaient le
sanglier avec des limiers, et quelquefois le poussaient dans une
enceinte entourée de toiles, où ils venaient le percer de leurs lances
et de leurs épieux, en présence de la reine et des dames de la cour,
dans leurs carrosses, ainsi que l'a représenté Velasquez, dans un de ses
tableaux du _real museo_[106].
Mais, de tous les divertissements qui furent offerts au prince de
Galles, aucun ne dut exciter plus vivement sa curiosité que les
représentations des pièces du théâtre espagnol. Ce n'est pas qu'il n'eût
assisté, sans doute, à Londres ou à la cour de son père, aux comédies,
aux drames et aux tragédies du grand Shakespeare. Mais les compositions
de Lope de Vega, l'auteur alors en vogue à Madrid, différaient
essentiellement, et par le fond et par la forme, de celles du poëte de
Roméo et Juliette. Par exemple, les _Autos sacramentales_ de l'auteur
espagnol, ou pièces en l'honneur du Saint-Sacrement et de la foi
catholique, n'ont aucun rapport avec le répertoire du théâtre du vieux
William. Ainsi, dans la comédie de _Saint-Antoine_, «lorsque le saint
disait son _Confiteor_, tous les assistants, selon l'attestation d'un
témoin oculaire[107], se mettaient à genoux et se donnaient des _Mea
culpa_ si rudes, qu'il y avait de quoi s'enfoncer l'estomac.» Les
décorations n'étaient pas moins curieuses que les pièces elles-mêmes.
«On voyait ordinairement, dit Bouterwek[108], le saint monter au ciel
dans une robe parsemée d'étoiles. Au moment où il quittait la terre, un
rocher se fendait, et on en voyait sortir les âmes de son père et de sa
mère, qu'il avait délivrées du purgatoire, et qui s'élevaient avec lui
vers les cieux au bruit de la musique.»
Ce spectacle avait certainement pour le prince de Galles le mérite de la
nouveauté: mais il ne paraît pas qu'il ait produit sur son esprit
d'autre effet que celui de la curiosité satisfaite. Ce qui frappa le
plus vivement l'héritier de la couronne d'Angleterre, ce fut le grand
nombre de tableaux et d'objets d'art qu'il pouvait admirer,
non-seulement dans les palais du roi d'Espagne, mais dans les couvents
et les églises, ainsi que dans les maisons des principaux seigneurs de
la cour. Depuis quelques années, Buckingham s'était efforcé de diriger
l'attention de son jeune maître du côté des arts. Il cherchait à lui en
inspirer le goût, autant pour rivaliser avec le comte d'Arundel, ainsi
que nous l'expliquerons ailleurs[109], que pour détourner le futur roi
d'Angleterre de s'occuper des affaires publiques. Charles prit tellement
à cœur les tableaux et les statues, que, lorsqu'il fut monté sur le
trône, il réunit en peu de temps des collections aussi belles que les
plus renommées d'Italie ou d'Espagne. Déjà, pendant son séjour dans ce
dernier pays, il avait cherché à réunir des tableaux. C'est ainsi qu'il
acheta, en vente publique, une partie de ceux du comte de Villa-Mediana,
et du sculpteur Pompeo Leoni. Il offrit à don Andres Velasquez mille
couronnes pour un petit tableau sur cuivre du Corrège, mais sans pouvoir
l'obtenir. Il ne fut pas plus heureux avec don Juan de Espinosa, auquel
il avait demandé de lui céder les deux précieux volumes de dessins et de
manuscrits de Léonard de Vinci. Mais le roi et ses courtisans lui firent
cadeau de plusieurs belles peintures. Philippe lui donna la fameuse
_Antiope_ du Titien, le tableau favori de son père, qui avait été sauvé
de l'incendie du Pardo, en 1604; _Diane au bain_, l'_Enlèvement d'Europe
et Danaé_, ouvrages du même maître. Néanmoins, ces œuvres capitales ne
sortirent pas d'Espagne, et, bien que déjà emballées et encaissées à
destination de l'Angleterre, elles furent oubliées à Madrid, dans le
départ précipité du prince et de son favori[110].
Ce départ fut si prompt, que Velasquez n'eut pas le temps de terminer le
portrait de Charles, qu'il avait commencé. Néanmoins, selon le
témoignage de Pacheco[111], il reçut du prince cent écus pour cette
ébauche. Devenu roi d'Angleterre quelques années après, Charles dut
regretter de n'avoir point à exposer à White-Hall ou Hamptoncourt, entre
ses magnifiques portraits par Rubens et Vandyck, son effigie peinte par
Velasquez.