La mère Fouillette, qui aimait tant autrefois le docteur Troufleau,
depuis quelque temps l'avait pris en grippe. Jadis, en annonçant sa
visite, elle disait: «C'est le docteur!» et il y avait, dans le ton, de
la fierté, de la protection, un grain d'humeur familière. Maintenant,
elle disait: «C'est le médecin!» d'un ton sec, grognon, réprobateur; et
chez elle, évidemment, le fait de remplacer le terme de «docteur» par
celui de «médecin» était riche de sens; cela représentait toute une
dégringolade dans son estime de vieille servante attachée à la famille.
Enfin, depuis qu'il venait plusieurs fois par jour, elle poussait la
porte devant lui sans même souffler mot. On lui en fit l'observation;
elle dit:
--Est-il pas de la maison, à c't'heure?
Cette brave femme employa d'ailleurs tous ses moyens pour remédier au
désordre.
Elle avait élevé un chien en cachette, afin d'en faire cadeau à madame,
dans l'espoir de lui fournir une compagnie saine. Un matin, on entendit
l'animal qui gémissait dans la cour. Petite-maman sonna la mère
Fouillette et lui commanda d'aller voir de qui étaient ces cris. La mère
Fouillette revint tenant dans ses bras un bout de chien pas joli, mais
assez drôle. Il manquait de race; c'était un chien du peuple; il était
fait de pièces et de morceaux, avait le poil inclassable, une queue
hybride et la tête la plus baroque. On ne pouvait le regarder sans rire.
La mère Fouillette dit:
--Quand on pense, madame, que ce qui criait dans la cour, c'était un
joli petit chien!... Par où est-ce qu'il aura pu entrer?
--Ah! pour joli, il est joli, en effet, votre chien.
--Il est si intelligent!
--Vous le connaissez donc?
Elle jura, trop fort, qu'elle ne l'avait jamais tant vu. Elle essaya, en
barbotant, d'expliquer son entrée dans la maison. Et en même temps elle
s'apitoyait sur le sort du pauvre petit.
--Je suis sûre, dit-elle, qu'il est mort de faim.
--Pourvu qu'il ne soit pas enragé! fit petite-maman.
--Enragé, madame! un chien si jeune et si frétillant!
--Frétillant tant que vous voudrez! moi, je ne me soucie pas de me faire
mordre par un chien enragé: donnez-lui à boire du lait, on verra bien
s'il le prend.
La mère Fouillette eut un souci; elle savait qu'un chien qui ne boit pas
est suspect. Or, elle avait gorgé celui-ci de lait toute la matinée. Son
écuelle, dans la cour, était restée à demi pleine.
--Vous fiez donc point à ça, madame! Qu'il boive, qu'il ne boive point;
et qu'est-ce que ça prouve?
--Si! si! dit petite-maman; je veux voir!
La mère Fouillette se recueillit, comme pour un aveu difficile:
--Allons! madame, puisqu'il faut tout vous dire, allons! Ce petit chien
n'est pas plus enragé que vous ni moi: c'est le chien de la chienne à
m'ame Gagneux, la marchande de poisson, qui me l'a donné. C'est un petit
cadeau que je voulais faire à madame, si madame me permet... Il saute
sur ses deux pattes de derrière; il vient au nom de Mac-Mahon; il s'en
va quand on dit Bismarck...
--Bismarck!
Le chien sauta du giron de la mère Fouillette et gagna la porte en
aboyant à tue-tête, le poil dressé sur son échine.
Petite-maman riait de tout son coeur.
--Mac-Mahon! Mac-Mahon!... Mais c'est qu'il vient!... Oh! la drôle de
bête!... On l'appellera Mac-Mahon!
--Il s'appelle Paletot, dit la mère Fouillette.
--Tiens? pourquoi Paletot? en voilà un nom!
--C'est son nom.
En voyant sa femme jouer comme une enfant avec Paletot le regard de mon
père s'éclaircit. Toute la journée nous jouâmes, la petite-maman, mon
père, Paletot et moi. Mon père s'accroupissait, joignait les mains, et
Paletot sautait, debout sur ses deux pattes de derrière. On disait:
«Bismarck!» il fuyait en aboyant, avec un vacarme de tous les diables;
on disait: «Mac-Mahon!» il accourait et faisait le beau, sa langue molle
pendant comme un petit ruban rose; il savait aussi porter armes: on lui
présentait un bâton qu'il serrait, d'une patte, contre sa poitrine. A
chaque prouesse de Paletot, petite-maman le prenait, l'embrassait, le
couvrait de caresses et lui donnait du sucre qu'il cassait entre ses
jeunes dents, en fermant les yeux. La mère Fouillette nous regardait et
ne se tenait pas de joie. Elle fit signe à Coqueugniot, qui descendit de
son étude et vint nous voir par la porte du corridor. Nous ne l'avions
pas aperçu; nous entendîmes tout à coup une voix caverneuse, en l'air,
qui disait:
--Parfait! Mais cet animal-là va nous faire sa maladie avant peu!
Nous nous arrêtâmes tous à ce mot de mauvais augure. Coqueugniot avait
déjà un genou sur le parquet et il ouvrait, en connaisseur, la gueule de
notre ami Paletot.
--La maladie? fit la mère Fouillette.
--Sans doute! dit Coqueugniot; c'est un chien qui n'a pas neuf mois!
--Il n'a pas neuf mois?... reprit la mère Fouillette; j'aurais voulu
vous voir à son âge; vous deviez être joli! Il n'a pas neuf mois? Eh
bien! c'est la vérité, qu'il n'a pas neuf mois! seulement, je vous dis
qu'il l'a eue, la maladie!
--Non! affirma Coqueugniot.
--Il l'a eue, monsieur Coqueugniot! Même qu'il l'a eue en même temps que
sa soeur.
--Sa soeur!... Il a une soeur! Comment se porte mademoiselle votre
soeur, monsieur Paletot?
Mais la mère Fouillette restait grave; elle tenait à élucider la
question de la maladie.
--Vous pouvez aller le demander à m'ame Gagneux, s'il n'a pas eu la
maladie en même temps que sa soeur. (C'est Mirza qu'elle a nom; oui,
monsieur!) Vous pensez bien que m'ame Gagneux n'est pas une femme à
aller vendre une chienne vingt francs sans qu'elle ait eu la maladie.
Vingt francs, oui, monsieur et madame!... Ah! ça n'est pas à moi qu'elle
l'a vendue; moi, elle m'a fait cadeau de Paletot...
--A qui l'a-t-elle vendue vingt francs?
--Ah! j'ai eu la langue trop longue, je m'en aperçois. Je n'aurais point
voulu le dire à madame, mais puisque c'est monsieur Coqueugniot qui m'y
pousse par son incrédulité, eh bien! c'est à madame Plancoulaine
qu'appartient, à l'heure qu'il est, la soeur à Paletot. Na!... Pour ce
qui est d'avoir eu la maladie, elle l'a eue, et lui aussi, j'en réponds!
Voilà que Paletot avait une soeur chez les Plancoulaine! Heureusement,
il nous avait tous gagnés par sa gentillesse: on ne lui en voulut pas.
On présenta Paletot, le soir, au docteur, et on lui dit:
--Il a sa soeur chez les Plancoulaine.
Le docteur Troufleau n'avait pas le sourire facile; il prit cela très au
sérieux. Il prenait tout au sérieux.
Petite-maman l'en plaisanta. Il n'en fut pas content.
Mon père eut une lueur d'espoir. Quelques distractions, et sa femme
serait sauvée.