Je voulus m'en aller, un soir, en même temps que mon père. Petite-maman
me dit:
--Oh! le paresseux! Mais il faut vous apprendre à veiller un peu.
Je restai avec eux. Le docteur, aussitôt mon père disparu, avait repris
son chapeau à la main; et il le garda même lorsqu'il fut assis de
nouveau. Il parla des soins qui seraient nécessaires encore, des
préoccupations morales à éviter surtout. Il dit qu'en ville le retrait
du nom de M. Nadaud de la liste municipale avait fait bon effet «au
point de vue des conservateurs». Il usait fréquemment de cette
expression, car il penchait, lui, sensiblement, vers le parti
démocratique. Il disait volontiers:
--Monsieur Charmaison, lundi dernier, à la tribune...
Était-ce par communion d'idées qu'il lisait les discours de M.
Charmaison à la Chambre? Ou le souvenir de Marguerite influençait-il ses
opinions?
Petite-maman le taquinait là-dessus. Une particularité assez remarquable
était qu'elle ne lui parlait plus de Marguerite que sur un ton de
badinage, tandis qu'auparavant elle s'associait à la douleur du jeune
homme.
L'approche des élections municipales ramenait l'entretien sur la
politique presque chaque jour, plutôt quand mon père n'était pas
là,--peut-être Troufleau craignait-il de le contredire?--et la politique
nous valait invariablement quelque citation de M. Charmaison. Troufleau
connaissait par coeur la moindre de ses répliques au Palais-Bourbon.
--Mais, docteur, vous êtes donc abonné à _l'Officiel_?
Il confessa:
--Oui...
Mon père conserva l'habitude d'aller se coucher de bonne heure.
L'absence de Clérambourg, c'était trop évident, continuait à lui être
intolérable. Il n'avait point de goût à causer avec le docteur.
Petite-maman, qui recevait chaque jour les opinions du docteur, s'en
imprégnait. Elle continuait à pousser son mari du côté des Cincinnatus
et des Phébus; elle lui disait:
--Quel dommage que tu n'aies pas laissé tout bonnement ton nom sur leur
liste! Tu aurais été élu haut la main--les conservateurs ne votent
pas!--et on t'aurait nommé maire...
Mon père haussait les épaules:
--Le bel honneur!
--Est-ce que Plancoulaine ne se flatte pas encore aujourd'hui de l'avoir
été?
--Oh! du temps que Plancoulaine était maire...
--Eh bien! quoi! «Du temps que Plancoulaine était maire!» Qu'est-ce qui
se passait donc, mon Dieu! «du temps que Plancoulaine était maire?»
--D'abord il était entouré de tous les hommes de valeur...
--Tu en attirerais autour de toi.
--Mais qui donc? Mais qui donc? grand Dieu!... Le perruquier? le
facteur?
--Je connais quelqu'un qui t'aurait suivi.
--Ah! j'y suis: Coqueugniot!
--Pas du tout: le docteur Troufleau.
--Ah!
Il réfléchit un instant, puis il dit:
--Troufleau est un naïf! Il s'imagine, en faisant du zèle, flatter le
député radical Charmaison: il est dans l'erreur. Charmaison vit, à
Paris, dans un milieu d'artistes, d'hommes de lettres, des gens
charmants, aux idées paradoxales. Le peuple, dont il parle sans cesse,
il n'y touche pas, ne se mêle pas à lui: à peine une fois tous les
quatre ans, dans une réunion électorale, du haut d'une estrade encore!
Tu ne le vois pas ici, au café, buvant l'absinthe avec Cincinnatus! Il
traitera Troufleau de jobard s'il apprend qu'il trinque avec le
prolétaire...
--Et si Troufleau avait une foi politique?
--Troufleau est un garçon gentil qui a sacrifié ses intérêts pour se
ranger de notre bord. Il est jeune, il a besoin d'avenir: il cherche
maintenant à tirer parti de la triste situation où il s'est mis
généreusement. Ce n'est pas moi qui contribuerai à lui donner l'espoir
de réussir dans cette voie fausse: il n'y en a pas. Et si, réellement,
ses convictions l'inclinent de ce côté-là, tant pis pour lui! Il ne fera
rien que s'embourber davantage--du moins comme médecin--à Beaumont.
Notre devoir, à nous, est de lui répéter ce que nous lui avons déjà dit:
«Le salut est de l'autre côté du pont: le salut est chez les
Plancoulaine.»
--Les Plancoulaine! les Plancoulaine! Nous ne nous dépêtrerons donc
jamais de ce cauchemar!... Les Plancoulaine! Mais nous sommes donc tous
enfoncés dans les Plancoulaine comme dans de la glu!
--C'est la société. Quiconque s'en retire vit à l'état de bête fauve.
--Oh! vous me faites tous enrager. Je suis pourtant sûre qu'il y a
quelque chose à faire!
--Il y a à vivre seul; encore faut-il avoir des rentes: en un an mon
étude a perdu soixante pour cent de sa valeur...
--Alors? alors?... De ma vie, cependant, je ne remettrai le pied chez
les Plancoulaine!
--Ni moi, certes!