Le dimanche, nous nous rendions grand-père, grand'mère et moi, à la
messe de Beaumont. Puis l'on déjeunait chez mon père, et, l'après-midi,
l'on se rendait, avec tout ce qui avait un nom dans la ville, chez les
Plancoulaine.
On privait les enfants d'aller chez les Plancoulaine lorsqu'ils
n'avaient pas été sages. Je ne saurais dire au juste ce qui attirait
dans cette maison, car madame Plancoulaine avait au menton la barbe d'un
pâté de ménage qui moisit; elle embrassait trop fort et trop longuement,
et n'offrait que du «raisiné», une confiture épaisse et fadasse que l'on
puisait dans des jarres de grès; enfin M. Plancoulaine était quelque
chose comme un ogre.
Rien ne vaut contre les faits et les habitudes: c'est chez les
Plancoulaine qu'on allait, chez eux que l'on se rencontrait, chez eux
que l'on avait plaisir à se voir.
Le déjeuner chez mon père n'exerçait pas la même fascination;
d'ailleurs, il était d'institution récente. On s'était imposé, d'un
commun accord, cette occasion hebdomadaire de se réunir,--comme il
arrive parfois dans les familles,--afin d'échapper à la tentation de ne
se point réunir du tout. Et cette institution ne remontait pas plus haut
que l'époque de la grande querelle survenue à propos de «la tache». Mon
père n'ayant pu se tenir de rapporter à sa femme les propos de
grand'mère, il y avait eu, à la première entrevue entre les deux femmes,
une algarade qui avait dû, au bout d'une heure, s'apaiser et se terminer
par des concessions réciproques ou des excuses, scellées d'une
invitation à déjeuner. Cela se passait au milieu de la semaine.
--Voulez-vous demain? avait proposé la jeune femme.
--Attendons jusqu'à dimanche, avait dit grand'mère, bien des choses se
tasseront d'ici-là.
On avait remis le déjeuner au dimanche.
On s'y trouvait un peu contraints, la mésintelligence fondamentale
demeurant la même, malgré les plus loyaux efforts à la dissimuler.
Je m'en tirais, quant à moi, à assez bon compte, depuis l'heureuse
inspiration qui m'avait permis un beau jour, d'inventer un nom à donner
à la femme de mon père. Pour un cadeau qu'elle m'avait fait, j'avais dit
encore et comme toujours: «Merci.» D'ordinaire, c'était mon père qui
m'objectait aussitôt, d'un ton impératif: «Merci qui?...» Cette fois,
elle-même me dit, d'une voix douce, en approchant de ma bouche sa joue
parfumée: «Merci qui?...» Mon coeur battit; je crus, certes, commettre
un sacrilège vis-à-vis de la mémoire de ma mère; mais un terme moyen, un
terme qui me paraissait ménager les exigences des uns et des autres,
m'était venu, et je m'en servis. Je dis: «Merci, petite-maman.» Elle
courut en faire part à mon père, qui fut ravi, m'embrassa et n'appela
plus sa femme, dans ses rapports avec moi, que du mot composé que
j'avais trouvé pour ne pas dire «maman». Néanmoins, devant ma
grand'mère, je trouvais «petite-maman» encore un peu fort et trop
rapproché du mot qu'elle m'avait défendu d'employer, et je disais
«petite-mère», par une nuance subtile.
V
Un dimanche, nous trouvâmes mon père très agité. Il nous confia que le
bruit du contrat passé avec madame Colivaut était répandu, bien qu'il
eût essayé de le tenir secret jusqu'à la mort de la vieille dame.
--Et la santé de madame Colivaut, dit le grand-père, est toujours
excellente?
--Excellente.
--Ah! ah! dit grand'mère, je vous ai averti, dès le premier jour, que
vous auriez des ennuis; vous avez paru faire fi de mes prévisions.
--On ne prévoit jamais toute l'étendue de la méchanceté des hommes!
--Que voulez-vous dire?
--Oh! rien de particulier... Je parle de la méchanceté des hommes, c'est
une façon de dire: il y a de fières canailles!
--Que s'est-il donc passé?
--Mais je ne dis pas qu'il se soit passé quelque chose.
--Les hommes sont-ils méchants? reprit grand'mère. Ils sont lâches
plutôt... Ah! je vous concède qu'ils peuvent commettre bien des
atrocités quand ils se sentent en nombre et que quelqu'un donne le
branle. Il suffit d'un individu intéressé à mal faire: les autres
suivent comme un troupeau de Panurge, mais sans se rendre compte de ce
qu'ils font.
Mon grand-père était pur optimiste. Il n'avait eu toute sa vie que des
déboires, ayant passé cinquante ans dans les affaires, ayant été volé
toujours, ruiné dix fois, garanti seulement par l'âge de recommencer
l'aventure. Il se flattait d'avoir connu bien des gens aimables et ne
gardait rancune à personne. Les événements ne le touchaient plus que
rétrospectivement, en évoquant le souvenir d'une anecdote qui, comme au
théâtre et dans la littérature de son temps, se terminait toujours bien.
Il en raconta que nous avions entendues vingt fois, mais qui allégèrent
l'embarras où nous mettait le tourment de mon père. Et après le
déjeuner, voyant que l'on manquait d'entrain, il nous dit:
--Allons fumer un cigare chez les Plancoulaine.
--Déjà? fit mon père.
--Vous ne dites pas déjà, d'habitude. Vous êtes le premier à blâmer
votre jeune femme lorsque sa toilette la met en retard.
--Mais il n'est pas deux heures.
--Nous verrons chez les Plancoulaine monsieur Charmaison, dit
petite-maman; je l'ai aperçu ce matin à la messe de huit heures avec ces
dames.
--Cet iroquois-là va à la messe? dit grand'mère.
--Oh! pas à Paris, à cause de ses électeurs, mais ici, à cause de sa
mère.
Grand'mère n'appelait jamais M. Charmaison que l'iroquois. Il était
député radical avancé, d'une part,--quelques-uns insinuaient qu'il avait
failli se compromettre dans la Commune,--et, d'autre part, distingué de
sa personne, de goût cultivé et homme du monde. Quelque chose de la
méfiance de grand'mère à son endroit rejaillissait sur mon amie
Marguerite.
Marguerite Charmaison était élevée à la manière libre, c'est-à-dire
qu'on ne lui imposait aucune morale, aucune religion, aucune étude. Elle
s'élevait elle-même, pour ainsi dire, et à sa guise. C'est une petite,
disait-on, qui tournera mal. Deux ans auparavant, déjà, ne voulait-elle
pas entrer au théâtre parce qu'elle avait vu jouer Mounet-Sully! Elle
débitait chez les Plancoulaine des tirades de Corneille et de M. de
Bornier. Et elle portait dans un carnet une photographie rognée du
célèbre comédien en OEdipe, les yeux crevés et sanguinolents, horrible.
«Comme cela, confiait-elle en montrant cette terrifiante image, on ne
dira pas que c'est l'acteur et non l'art qui me plaît.» Elle avait
quatorze ans à peine! Mon admiration pour elle atteignait le délire.
Mon père alla plusieurs fois à son cabinet, sous le prétexte qu'il avait
entendu entrer des clients. Petite-maman sonna la bonne pour lui
demander s'il était entré des clients: il n'était entré personne, sauf
le maître clerc Coqueugniot.
Nous étions tous prêts et debout, attendant le départ. Impatientés, nous
passâmes dans la cour où l'on montait à l'étude des clercs et au
cabinet, par un escalier extérieur.
De la fenêtre du cabinet sortaient des nuages bleuâtres qui allaient
s'évanouir dans le feuillage d'une glycine. On appela. Mon père parut
aussitôt: il était chez lui, tout seul, debout et fumant un cigare.
--J'y vais, je vous suis. Une minute.
--Il est là, il n'a rien à faire; il ne fait rien, dit sa femme. Il ne
travaille pas en fumant et il ne fume presque jamais. Quand il allume un
cigare, c'est qu'il est énervé.
--Mais qu'a-t-il donc?
--Est-ce que je sais? Cette satanée maison...
--Ah! dit grand'mère, c'est bien pour vous qu'il l'a achetée! Ma pauvre
fille est morte dans celle-ci, elle...
--Je pense que vous ne me reprochez pas de n'en avoir pas encore fait
autant?
Oh! sapristi! elles ne pouvaient pas échanger trois idées sans se
prendre de bec! que c'était donc ennuyeux! Heureusement, mon père
descendit et nous partîmes.