Mon père nous arriva un jour à Courance avec l'air d'un homme qui
apporte une bien bonne surprise. Il n'était pas assis qu'il nous dit:
--J'ai acheté la maison Colivaut.
--Vous avez fait une sottise!
Grand'mère lui lança cela d'un trait, avant de prendre le temps de
déposer ses lunettes, ce à quoi elle ne manquait point d'ordinaire,
lorsqu'il s'agissait de choses importantes. Mon père, qui était plein de
son sujet et qui étouffait d'en parler, répliqua:
--Soit! n'en parlons plus.
Et il se leva comme pour aller faire un tour de jardin.
Cependant grand'mère enrageait d'avoir des détails. Elle alla jusqu'à la
porte, dans le dessein de barrer le chemin à son gendre; mais lui-même,
après avoir gagné la porte, en était revenu, car il espérait bien qu'on
allait parler.
Tous les deux se promenaient de long en large. Mon grand-père était
assis à une petite table de jeu et faisait des réussites. Lui, n'était
pas nerveux et ne se mettait pas aisément martel en tête. Après deux
minutes de silence qui parurent longues, grand'mère s'arrêta devant son
placide mari:
--Eh bien! dit-elle, tu as entendu?
--Qu'est-ce que j'ai entendu, ma bonne amie?
--Tu ne pourrais pas nous accorder un peu d'attention? Ton gendre dit
qu'il a acheté la maison Colivaut!
--Inutile! inutile! dit mon père. Ma chère belle-mère prétend que j'ai
commis une sottise: enterrons cette affaire.
--Enterrons-la, dit grand-père.
Cela lui était bien égal; il se remit à ses cartes. Il disposait sur le
tapis de drap vert ses petits paquets en piles; il flattait du bout des
doigts ses narines velues et l'extrémité de son nez en cerise, puis
retournait un des bristols flexibles avec l'intérêt d'un bébé qui ouvre
une boîte de jouets. Grand'mère frappa la table en son milieu, du plat
de la main, et les cartes sautèrent.
--Casimir! mais c'est insensé! veux-tu me faire l'honneur d'écouter, oui
ou non?
--J'entends bien, ma bonne. Nadaud dit: «Enterrons cette affaire.» Mais
quelqu'un qui n'est pas enterré, là dedans, c'est madame Colivaut. Elle
vivante, vous n'habiterez pas sa maison, que diable!
--Il y a promesse de vente entre madame Colivaut et moi, dit mon père;
l'engagement, synallagmatique, est conditionnel. «Au décès de madame
Colivaut», porte l'acte.
--Mais, malheureux! dit grand'mère, vous ne voyez donc pas que vous
allez vous mettre tout le pays à dos?
--Comment! parce que j'achète une maison, n'ayant pour m'abriter qu'une
bicoque! parce que, n'ayant pas l'emplacement d'un cabinet de toilette
pour ma femme, ni d'une chambre pour mon fils, je me rends acquéreur
d'un immeuble!... Eh parbleu! que l'on dise ce que l'on voudra. J'use du
droit qui appartient à tout citoyen d'acheter, quand il est en état de
payer; et de plus j'accomplis un acte de salubrité pour mon ménage. Qui
sait si l'obscurité, l'humidité de ma maison actuelle, n'ont pas été la
première cause d'un malheur que nous déplorons les uns et les autres,
n'est-ce pas? Rappelez-vous le médecin qui soignait votre fille: «Si
elle avait pu être transportée à temps au grand air...» L'a-t-il dit? ne
l'a-t-il pas dit, le jour même des obsèques? Fichtre! Je n'ai pas envie
de recommencer. Quant à mon enfant...
--Oui, oui, tout cela est très bien, dit grand'mère; mais avez-vous
songé aux Plancoulaine?
--Que le diable emporte les Plancoulaine!
--Non, mon ami, non, le diable n'emportera pas si aisément les
Plancoulaine. Pour commencer, vous le premier, ne sauriez briser avec
monsieur Plancoulaine, sans perdre du jour au lendemain les trois quarts
de votre clientèle, composée de la bourgeoisie, qui se réunit chez lui
tous les jours, et de la noblesse, qui, après l'avoir dédaigné quand il
était maire, sous l'Empire, lui fait les doux yeux aujourd'hui que nous
possédons un savetier à la tête du conseil municipal. En second lieu,
votre femme ne se passera pas de la société qu'elle rencontre chez les
Plancoulaine, qu'elle ne rencontrera pas ailleurs, retenez bien ce que
je vous dis, parce que l'on ne se voit que chez eux, parce qu'ils ne
permettront pas que vous voyiez qui que ce soit hors de chez eux, et
parce qu'ils sont assez forts pour imposer leur volonté. Or, vous savez
que M. Plancoulaine guigne cette maison pour son neveu Moche, depuis dix
ans. Il me l'a dit cent fois: «Je n'ai pas d'enfants, madame Fantin; la
consolation de mes vieux jours, ce sera d'avoir mon neveu Moche à trois
enjambées de chez moi, au lieu de me donner la peine de faire atteler si
je veux embrasser les fillettes.»
--Vous comprenez que si, pour éviter à Plancoulaine de faire atteler, je
dois me condamner, moi et les miens, à vivre en un trou de taupe!...
Grand'mère lui dit d'un air narquois:
--Et c'est votre ami Clérambourg qui vous a conseillé cet achat?...
--Clérambourg est la prudence même: il ne m'a caché aucun des
inconvénients de l'affaire.
--A la bonne heure!... Eh bien! mon cher, vous aurez Clérambourg
lui-même contre vous!
--Clérambourg contre moi!...
--C'est moi qui vous le dis.
M. Clérambourg était le prédécesseur de mon père en son étude, et son
plus cher ami. C'était un homme d'une vertu à toute épreuve et qu'on ne
prenait point en défaut.
--Tout cela est bel et bien, dit mon père, mais n'empêche que je sois
seul à juger comme il convient du prix de la santé de ma jeune femme et
de l'opportunité de faire une place à mon enfant près de moi. Ce sont là
de ces résolutions contre lesquelles tous les raisonnements échouent.
Du coup, grand'mère devint rubiconde. Par surcroît de malheur, le maudit
achat de la maison Colivaut la priverait de son petit-fils. Elle l'avait
prévu; mais c'est autre chose de se l'entendre dire.
J'étais accoutumé depuis mon plus bas âge à assister en témoin solitaire
aux scènes de famille. Je savais en reconnaître de loin les signes
avant-coureurs, comme un paysan annonce la pluie. Cependant je
n'entendais pas les premiers bruits du désordre sans être secoué d'un
tremblement. Alors j'invoquais le secours de je ne sais qui, en tout
cas, d'une puissance favorable que je croyais volontiers près de moi; et
il se produisait un phénomène imaginaire qui peut être figuré à peu près
comme ceci: deux mains complaisantes se liaient derrière moi en formant
un siège suspendu, suspendu à quoi? j'aurais été bien en peine de le
dire, mais sur lequel je m'asseyais solidement. Aussitôt, le tabouret
s'enlevait et allait se fixer, non pas à une hauteur extraordinaire,
mais suffisamment hors de portée des gestes de ceux qui s'allaient
chamailler, comme qui dirait sous la corniche, par exemple, de
préférence dans une encoignure. En vérité, je restais bien au milieu de
la bagarre; mais je voulais ne pas y être. C'est ainsi que parfois, dans
les rêves, on parvient à dominer un cauchemar... Et, de là, je
regardais, comme d'un balcon, une scène qui a lieu dans la rue.
Grand'mère blessa immédiatement son gendre dans la partie la plus
sensible de l'amour-propre, en lui disant que sa femme n'était pas
capable de prendre soin d'un garçon de mon âge.
Il n'y avait pas grand mal; le fait, assez vraisemblable, n'était guère
méchant. Mais mon père n'entendait point sa belle-mère parler de sa
femme sans qu'il flairât de machiavéliques embûches sous l'expression la
plus anodine. Et dans ce que lui-même disait de sa femme, grand'mère
soupçonnait des sarcasmes ou pour le moins des allusions défavorables à
la mémoire de son premier mariage.
Toutefois, elle ne s'était jamais permis une appréciation aussi libre.
Mon père bondit comme un chevreau. Il fit l'éloge de sa femme; il
énuméra de nombreuses qualités que j'ai oubliées; à la fin, elle était
un ange.
--Eh bien! dit grand'mère, est-ce que l'autre était moins parfaite?
Cependant elle avait naturellement de l'ordre dans l'esprit; elle revint
au sujet, mais non pour le traiter posément, hélas!
--Voulez-vous savoir pourquoi elle n'est pas capable de prendre soin
d'un enfant? le voulez-vous?
Il haussa les épaules.
--Je me suis rarement trompée, toutes les fois qu'il s'est agi de juger
une femme, et j'ai pour cela un pronostic. Eh bien! votre femme a gardé
pendant quinze jours, quinze grands jours, sur sa robe de tarlatane...
là, là, en plein sur l'estomac... une tache! Ça crevait les yeux... Ça
n'est rien, je le sais, ça n'est rien! Mais une femme qui a gardé
pendant quinze jours une tache là n'ira jamais voir si votre enfant a
changé de chemise ou pris son bain de pieds.
Mon père trépignait; il claquait des doigts; il voulait fuir, et il
voulait rester aussi pour confondre l'audace de sa belle-mère.
Il saisit un argument qui était d'usage courant dans la famille:
--Parlons de savoir élever les enfants! quand votre grand dadais de
fils, à quarante ans sonnés, végète encore à Paris et n'est pas fichu de
gagner sa vie!
Le fils «qui ne gagnait pas sa vie» était la tache de ma grand'mère. Il
n'était point en son pouvoir de la nettoyer. On la lui avait si souvent
reprochée qu'elle la voyait en effet sur elle-même, et elle s'humiliait,
à chaque fois, comme sous une peine originelle, inexplicable,
mystérieuse et, à cause de cela, respectée.
Le grand-père s'était levé; il époussetait, à coups de chiquenaude, les
revers de sa redingote, où tombait de ses cheveux blancs une neige
légère, et il disait tantôt: «Nadaud!» et tantôt: «Célina!» en
s'adressant à son gendre ou à sa femme, comme il l'eût fait à de petits
chiens qui vont déchiqueter, en jouant avec trop d'entrain, le tapis de
la table.
Mon père s'écria:
--Mais je ne sais pas ce que je fais là! Je me demande pourquoi je vous
écoute!... Allons, mon petit, dit-il en se dirigeant vers moi, va faire
ton paquet, je t'emmène...
--Où ça? cria grand'mère.
--Mais chez moi, parbleu! Après ce qui s'est dit ici!
--Vous ne ferez pas ça!
--C'est ce que nous allons bien voir!
Ma pauvre grand'mère avait à ce moment-là tout près de soixante-dix ans;
la passion la soulevait, mais la fatiguait vite. La menace soudaine de
son gendre acheva de l'ébranler. Elle voulut courir à la porte et dire
sans doute: «Vous me passerez plutôt sur le corps!» mais son corps même
lui manqua. Ses joues devinrent blêmes, ses yeux chavirèrent. Elle dit:
--Mais ce n'est pas possible! ce n'est pas possible!
D'autres paroles pressées lui emplissaient la bouche sans produire plus
de bruit qu'une grappe de bulles de savon qui crève; mais de sa main
maigre et tremblante, autrefois jolie, elle décrivait dans l'espace
comme quoi c'était impossible que l'on m'emmenât. Mon père n'avait pas
de place chez lui; il venait de dire qu'il n'avait pas de quoi installer
un cabinet de toilette pour sa femme. Quand elle put parler, elle dit:
--Vous voulez donc la mort de cet enfant? Je la connais, votre maison,
c'est un taudis, une cave: des pièces sans jour, une cour sans un rayon
de soleil... J'y vois encore ma pauvre fille, dans son fauteuil,
cherchant de l'oeil un coin du ciel! Je l'entends: «Grand comme ça! si
je voyais grand comme ça de bleu, il me semble que je pourrais guérir!»
Elle abondait, sans y prendre garde, dans le sens même des premières
paroles de son gendre, et elle s'étonnait de le voir tout à coup
souriant et arrondissant le bras et tendant la main pour recueillir
comme la manne les choses sensées qu'elle disait enfin. Quand il jugea
la provision suffisante, lui-même l'arrêta doucement:
--Là! là! dit-il, tout beau!... Nous sommes d'accord; c'est ce que je
voulais vous faire constater dès en arrivant: _ma maison est mortelle_,
et, n'ayant pas le choix, _j'ai donc bien fait d'acheter la maison
Colivaut_... Vous l'avez dit, vous l'avez dit! Maintenant, je vous
avouerai, entre nous, que je ne suis pas fâché de vous laisser Riquet
encore, provisoirement, parce qu'il nous eût vraiment gênés dans notre
boîte. Mais, Dieu merci, la question a été posée et même tranchée, et
vous avez le temps de vous préparer à le voir habiter avec moi dès que
j'entrerai en jouissance de la maison Colivaut.
Grand-père, qui sentait que c'était fini, dit plaisamment:
--Comment se porte madame Colivaut?
--Mais, dit mon père, couci-couça... On redoute pour elle les chaleurs.
--Tranquillisez-vous, le journal nous prédit un été torride.