A ranimer seulement ce souvenir, l'odeur de nos rues de petite ville, le
dimanche, me revient en bouffées que l'éloignement seul rend agréables.
Ces rues étaient bondées de paysans exhalant l'ail et le vin, piétinant
le crottin, imprégnés de l'atmosphère de l'étable à boeufs. Ils se
tenaient au carrefour, en une masse immobile et impénétrable qui
envahissait aussi toute la place de la Mairie, dominée par la statue
hautaine d'Alfred de Vigny, dont le noble et pur profil de bronze
n'évoquait absolument rien, à personne.
On attaquait cette foule par les bords, en longeant les maisons afin d'y
prendre un point d'appui; encore butait-on dans les colliers de cuir de
l'étalage du bourrelier, dans les seaux de fer-blanc ou les sacs de
graines, gras, bondés, boursouflés, fermés étroitement par une cravate
de chanvre qui gaufre la toile en nombril d'andouillette. Je voyais les
enfants de mon âge se faufiler dans cette forêt humaine en s'agrippant
aux pantalons des paysans et s'orientant avec un instinct de sylvains
entre les troncs cagneux de velours côtelé. Mais ma grand'mère disait
invariablement, avant de pénétrer dans le fort de l'assemblée: «Gare les
puces!» et j'évitais avec soin les contacts rustiques.
On ne retrouvait ses aises que lorsqu'on avait atteint le magasin
élégant de madame Virevolière, où ces dames se fournissaient de tout ce
qu'elles ne faisaient point venir de Paris; et l'on arrivait sans trop
de difficulté jusqu'à l'église, après avoir respiré les émanations de la
charcuterie à droite, de la pharmacie à gauche, et le parfum du bois de
noyer chez le marchand de sabots. Après cela venaient des maisons
bourgeoises: celle de la vieille madame de Grébauval, que l'on saluait à
sa fenêtre, du colonel Flamel, de maître Courtois, le confrère de mon
père, que l'on évitait de regarder s'il se trouvait par hasard dans sa
cour.
Nous ne fréquentions point M. Courtois, bien entendu, les deux notaires
vivant à couteaux tirés; et il était une des rares personnes que l'on ne
rencontrât chez les Plancoulaine qu'au 1er janvier. C'est qu'ayant été
autrefois leur notaire, il avait été supplanté par mon père dans cette
qualité avantageuse. A l'écart des Plancoulaine, M. Courtois ne pouvait
voir beaucoup de monde à Beaumont. Sa clientèle était rurale; il
possédait des propriétés et jouait au gentilhomme campagnard.
M. Courtois avait deux enfants jumeaux, de mon âge. Quand nous nous
croisions dans la ville, les jumeaux et moi, nous ne manquions pas de
nous toiser, du chapeau à la chaussure, comme des femmes. Huit fois sur
dix, à la suite de cet examen, les jumeaux échangeaient une réflexion
qui les faisait rire, et je rougissais. J'eusse été fier vis-à-vis
d'eux, cependant, à cause de l'étude de mon père, qui passait pour
supérieure à l'étude Courtois; mais j'étais seul: ils étaient deux; de
plus, ils montaient à cheval.
Il paraît que M. Courtois était précisément dans sa cour au moment où
nous passâmes, ce jour-là. Mon père le dit à sa femme, avec mystère,
quatre pas plus loin. Il n'avait pourtant pas tourné la tête, mais il
avait vu son ennemi. Je surpris ses paroles, et d'un mouvement
involontaire, je me jetai en arrière pour voir la porte par où mon père
avait vu M. Courtois sans remuer la tête. J'aperçus alors mon grand-père
et ma grand'mère, demeurés derrière nous. Grand'mère se composait, elle
aussi, une figure, par solidarité de famille, en passant devant la
maison Courtois: elle abaissait les coins de la bouche et, raidissant la
taille, portait l'oeil à quinze pas. Mais mon grand-père était bien avec
tout le monde; il ne se gêna point pour regarder dans la cour, et il
allongea un grand coup de chapeau à M. Courtois. Mon père disait en ce
moment à sa femme:
--Je l'ai vu, comme je te vois, dans sa cour: il mettait ses gants.
--Non?...
--Il mettait ses gants!... J'ai été prévenu par lettre anonyme: nous
allons nous rencontrer là-bas nez à nez.
--Ah! c'est donc cela!... Tu ne pouvais pas parler plus tôt?...
--Je ne croyais pas; j'attendais des preuves... Il met ses gants, je
l'ai vu; nous l'avons sur les talons. S'il va chez les Plancoulaine
aujourd'hui, c'est qu'il y est convoqué; s'il y est convoqué, c'est
qu'on me nargue. Ma petite, il n'y a pas à se le dissimuler, nous
faisons aujourd'hui notre dernière visite aux Plancoulaine.
--Oh! tu te laisses monter la tête: tu crois ce que t'a dit ta
belle-mère!...
--Toute la ville le sait déjà!... Tu ne lis donc pas sur les figures?