--Charlotte, dit-il avec force, c'est une épreuve, j'espère mais,
épreuve ou non, ne revenez jamais sur cela... jamais, entendez-vous!
Elle se dressa elle-même subitement.
--Ah! comme vous l'aimez! cria-t-elle. Oui, vous l'aimez! c'est elle que
vous aimez! je le sais!... je le sens! et, moi, je ne suis plus que le
misérable objet de votre pitié ou de vos caprices!... Eh bien, allez la
retrouver! allez la garder! car je vous jure qu'elle est en danger!...
Il sourit avec son ironie la plus hautaine.
--Voyons vos projets, dit-il; ainsi vous comptez la tuer?
--Si je puis! dit-elle.
Et son bras superbe se tendit comme pour saisir une arme.
--Quoi! de votre main?
--La main... se trouvera!
--Vous êtes si belle en ce moment, dit Camors, que je meurs d'envie de
retomber à vos pieds. Avouez seulement que vous avez voulu m'éprouver,
ou que vous avez été folle une minute...
Elle eut un sourire farouche.
--Ah! vous avez peur, mon ami! dit-elle froidement.
Puis, élevant de nouveau sa voix, qui avait pris des sons rauques:
--Et vous avez raison, car je ne suis pas folle... je n'ai pas voulu
vous éprouver... je suis jalouse... je suis trahie... et je me vengerai!
Et rien ne me coûtera... car je ne tiens plus à rien au monde!... Allez
la garder!...
--Soit! j'y vais, dit Camors.
Il sortit aussitôt du salon, puis du château. Il gagna à pied la station
du chemin de fer, et il était le soir même à Reuilly.--Quelque chose de
terrible l'y attendait.
Madame de Camors était allée, pendant son absence, faire quelques
emplettes à Paris, où sa mère l'avait accompagnée. Elles y étaient
restées trois jours. Elles étaient revenues le matin. Lui-même arriva
fort tard dans la soirée. Il crut voir quelque gêne dans leur accueil;
mais il ne s'en préoccupa pas dans l'état d'esprit où il était.
Voici ce qui s'était passé. Madame de Camors, pendant son séjour à
Paris, était allée, suivant son usage, rendre ses devoirs à sa tante,
madame de la Roche-Jugan. Leurs relations avaient toujours été tièdes.
Ni leurs caractères ni leurs religions ne s'accordaient; mais madame de
Camors se contentait de ne pas aimer sa tante, et madame de la
Roche-Jugan haïssait sa nièce. Elle trouva une bonne occasion de le lui
prouver, et ne la manqua pas. Elles ne s'étaient pas vues depuis la mort
du général. Cet événement, que madame de la Roche-Jugan eût dû se
reprocher pour sa large part, l'avait simplement exaspérée. Sa mauvaise
action s'était retournée contre elle. La mort subite de M. de Campvallon
avait finalement détruit ses dernières espérances, celles qu'elle avait
cru pouvoir fonder sur la colère et sur l'abandon du vieillard. Depuis
ce temps, elle était sourdement animée contre son neveu et contre la
marquise d'une fureur de mégère. Elle avait su par Vautrot que M. de
Camors se trouvait dans la chambre de madame de Campvallon la nuit où le
général avait succombé. Sur ce fond vrai, elle n'avait pas craint
d'élever les plus odieuses suppositions, et Vautrot, déçu comme elle
dans sa vengeance et dans ses convoitises, l'y avait aidée. Quelques
rumeurs sinistres, échappées apparemment de cette source, avaient même
couru à cette époque dans le monde parisien. Camors et madame de
Campvallon, soupçonnant qu'ils avaient été trahis une seconde fois par
madame de la Roche-Jugan, avaient rompu avec elle, et elle avait pu
s'apercevoir, quand elle s'était présentée à la porte de la marquise,
qu'elle y était consignée, affront qui avait achevé de l'ulcérer.
Elle était encore en proie à toute la violence de ces sentiments quand
elle reçut la visite de madame de Camors. Elle affecta de prendre la
mort du général pour texte d'entretien, versa quelques larmes sur son
vieil ami, et, saisissant les mains de sa nièce dans un élan, de
tendresse:
--Ma pauvre petite, lui dit-elle, c'est aussi sur vous que je pleure...
car vous allez être plus malheureuse qu'auparavant... si c'est possible.
--Je ne vous comprends pas, madame, dit froidement la jeune femme.
--Si vous ne me comprenez pas, tant mieux, reprit madame de la
Roche-Jugan avec une nuance d'aigreur.
Puis, après une pause:
--Écoutez, ma chère petite, c'est un devoir de conscience que je
remplis, voyez-vous... une honnête créature comme vous méritait un
meilleur sort... et votre mère, qui est dupe aussi... Cet homme-là
tromperait le bon Dieu! Au nom de ma famille, je sens le besoin de vous
demander pardon à toutes deux.
--Je vous répète, madame, que je ne comprends pas.
--Mais c'est impossible, mon enfant! Voyons, il est impossible que,
depuis le temps, vous ne soupçonniez rien?
--Je ne soupçonne rien, madame, dit madame de Camors, car je sais tout.
--Ah! reprit sèchement madame de la Roche-Jugan, s'il en est ainsi, je
n'ai rien à objecter; mais il y a des personnes, en ce cas, qui ont des
accommodements de conscience bien étranges.
--C'est ce que je me disais tout à l'heure en vous écoutant, madame, dit
la jeune femme qui se leva.
--Comme vous voudrez, ma chère petite... mais je vous parlais dans votre
intérêt, et je me reprocherais même de ne pas vous parler plus
nettement. Je connais mon neveu mieux que vous ne le connaissez, et
l'autre aussi. Quoi que vous en disiez, vous ne savez pas tout,
entendez-vous!... Le général est mort bien brusquement... et, après lui,
c'est votre tour... Ainsi veillez sur vous, ma pauvre enfant...
--Oh! madame! s'écria la jeune femme, qui pâlit affreusement, je ne vous
reverrai de ma vie!
Elle sortit sur-le-champ, courut chez elle, et, y trouvant sa mère, elle
lui répéta les horribles paroles qu'elle venait d'entendre. Sa mère
essaya de la calmer; mais elle était elle-même bouleversée. Elle se
rendit aussitôt chez madame de la Roche-Jugan, elle la supplia d'avoir
pitié d'elles, de rétracter son abominable propos ou de l'expliquer plus
clairement. Elle lui fit entendre qu'elle en instruirait au besoin M. de
Camors, et qu'elle ne répondait pas qu'il n'en vînt demander compte à
son cousin Sigismond. Madame de la Roche-Jugan, effrayée à son tour,
jugea que le plus sûr était de perdre tout à fait M. de Camors dans
l'esprit de madame de Tècle. Elle lui conta donc ce qu'elle tenait de
Vautrot, en se gardant de se compromettre elle-même dans son récit. Elle
lui apprit la présence de M. Camors chez le général pendant la nuit où
il était mort. Elle lui dit les bruits qui avaient couru. Mêlant les
calomnies aux vérités, redoublant en même temps d'onction, de caresses
et de larmes, elle parvint à donner à madame de Tècle une telle idée du
caractère de Camors, qu'il n'y eut pas de suppositions ni
d'appréhensions que la pauvre femme ne trouvât dès ce moment légitimes.
Madame de la Roche-Jugan lui offrit de lui envoyer Vautrot afin qu'elle
l'interrogeât elle-même. Madame de Tècle, affectant une incrédulité et
une tranquillité qu'elle n'avait pas, refusa, et se retira.
En rentrant chez sa fille, elle s'efforça de la tromper sur les
impressions qu'elle rapportait; mais elle y réussit mal: l'altération de
ses traits démentait trop sensiblement son langage.
Elles partirent toutes deux la nuit suivante, se cachant mutuellement
l'égarement et la détresse de leurs âmes; mais, habituées depuis si
longtemps à penser, à sentir et à souffrir ensemble, elles se
rencontrèrent, sans se le dire, dans les mêmes réflexions, dans les
mêmes raisonnements, dans les mêmes terreurs. Elles repassaient dans
leur souvenir toute la vie de Camors, toutes ses fautes, et, sous le
reflet de l'action monstrueuse qui lui était imputée, ces fautes
elles-mêmes prenaient un caractère criminel qu'elles s'étonnaient
d'avoir méconnu. Elles découvraient une suite, un enchaînement dans ses
desseins; contre lui, tout se tournait désormais en crime, même le bien.
Ainsi sa conduite pendant le cours de ces derniers mois, son attitude
bizarre, son retour vers son enfant, vers sa femme, son assiduité tendre
auprès d'elle, n'étaient plus que la préméditation hypocrite d'un crime
nouveau, qui d'avance se préparait un masque.
Que faire cependant? Quelle vie commune était possible sous le poids de
telles pensées? Quel présent? quel avenir? Elles s'y perdaient.
Le lendemain, M. de Camors ne put s'empêcher de remarquer leur
contenance singulière en sa présence; mais il sut que son domestique,
sans songer à mal, avait parlé de sa visite chez madame de Campvallon,
et il attribua la froideur et l'embarras des deux femmes à cet incident.
Il s'en inquiéta d'autant moins qu'il était disposé à leur rendre de ce
côté une sécurité entière. À la suite des réflexions de la nuit, il
méditait, en effet, de rompre pour toujours sa liaison avec la marquise.
Cette rupture, qu'il se fût fait un scrupule d'honneur de provoquer,
madame de Campvallon lui en avait fourni une occasion suffisante. La
pensée criminelle qu'elle avait osé lui confier n'était sans doute
qu'une feinte pour l'éprouver, il le croyait, mais c'était assez qu'elle
l'eût exprimée pour justifier son abandon. Quant aux paroles violentes
et menaçantes que la jalousie avait arrachées à la marquise, il en
tenait peu de compte, quoique par instants ce souvenir le troublât.
Cependant, il ne s'était pas senti depuis des années le coeur si léger.
Ce funeste lien brisé, il lui semblait qu'il avait repris avec sa
liberté une sorte de jeunesse et de vertu. Il joua et se promena avec
son fils une partie du jour.
Après le dîner, comme la nuit tombait déjà, mais claire et pure, il
proposa tout à coup à madame de Camors une excursion en tête à tête dans
les bois. Il lui parla d'un site qui l'avait frappé quelque temps
auparavant par une nuit semblable, et qui plairait, dit-il en riant, à
son goût romantique. Il ne laissa pas d'être étonné du peu
d'empressement de la jeune femme, du sentiment d'inquiétude qui se
peignit sur ses traits, et du regard rapide qu'elle échangea avec sa
mère.--Une même pensée, en effet, et une pensée affreuse, venait de
traverser l'esprit de ces deux malheureuses femmes. Elles étaient encore
sous le coup immédiat d'un ébranlement qui les avait comme affolées, et
la brusque proposition de Camors, assez contraire d'ailleurs à ses
habitudes, l'heure, la nuit, la promenade solitaire, avaient agité
soudain dans leur cerveau les images sinistres que madame de la
Roche-Jugan y avait jetées. Madame de Camors cependant, avec un air de
résolution que la circonstance ne semblait guère exiger, s'apprêta
aussitôt pour sortir; puis elle suivit son mari hors de la maison,
laissant son fils aux soins de madame de Tècle. Tous deux n'eurent qu'à
traverser le jardin pour se trouver dans les bois qui touchaient à
l'habitation et qui allaient rejoindre au loin les vieilles futaies dont
M. de Camors était devenu propriétaire par la mort du comte de Tècle.
L'intention de M. de Camors, en recherchant ce tête-à-tête, avait été de
confier à sa femme la détermination décisive qu'il avait prise, de lui
livrer enfin sans réserve son coeur et sa vie, et de jouir dans la
solitude de ses premiers épanchements de bonheur. Surpris de la
distraction glaciale avec laquelle la jeune femme répondait à la gaieté
affectueuse de son langage, il redoubla d'efforts pour amener leur
entretien sur le ton de l'intimité et de la confidence. Tout en
s'arrêtant par intervalles pour lui faire admirer quelque effet de
lumière dans l'éclaircie d'un sentier, il se mit à l'interroger sur son
récent voyage à Paris, sur les personnes qu'elle y avait vues. Elle
nomma madame Jaubert, quelques autres, puis, en baissant la voix malgré
elle, madame de la Roche-Jugan.
--Celle-ci, dit Camors, vous auriez pu vous en dispenser. J'ai oublié de
vous avertir que je ne la voyais plus.
--Pourquoi? dit-elle timidement.
--Parce que c'est une misérable femme, dit Camors. Quand nous serons un
peu mieux ensemble, vous et moi, ajouta-t-il en riant, je vous édifierai
sur ce caractère. Je vous conterai tout... tout, entendez-vous?
Il y avait tant de naturel et même de bonté dans l'accent avec lequel il
prononça ces paroles, que la comtesse sentit son coeur à demi soulagé de
l'oppression qui l'accablait. Elle se prêta avec plus d'abandon aux
gracieuses avances de son mari et aux légers incidents de leur
promenade. Les fantômes se dissipaient peu à peu dans son esprit, et
elle commençait à se dire qu'elle avait été le jouet d'un mauvais rêve
et d'une véritable démence, quand un changement singulier dans la
contenance de son mari vint réveiller toutes ses terreurs. M. de Camors
à son tour était devenu distrait et visiblement préoccupé de quelque
grave souci. Il ne parlait plus qu'avec effort, répondait à demi,
songeait, puis s'arrêtait brusquement pour regarder autour de lui comme
un enfant qui a peur. Ces étranges allures, si différentes de son
attitude précédente, alarmèrent d'autant plus la jeune femme qu'ils se
trouvaient alors dans la partie la plus déserte et la plus éloignée du
bois.
Il y avait entre les pensées qui les obsédaient l'un et l'autre un
rapport extraordinaire. Au moment où madame de Camors tremblait
d'épouvante près de son mari, lui tremblait pour elle. Il avait cru
s'apercevoir qu'ils étaient suivis. À plusieurs reprises, il lui avait
semblé entendre dans le fourré des craquements de branches, des
froissements de feuilles, enfin un bruit de pas étouffés: ce bruit
s'interrompait quand il s'arrêtait lui-même, et on marchait de nouveau
dès qu'il se remettait en marche. Il se figura un instant plus tard
qu'il avait vu l'ombre d'un homme passer rapidement d'un taillis dans un
autre derrière eux. L'idée de quelque braconnier lui était venue
d'abord; mais il ne pouvait la concilier avec cette persistance qu'on
paraissait mettre à les suivre. Il finit par ne point douter qu'ils ne
fussent épiés, et par qui pouvaient-ils l'être? Les menaces répétées de
madame de Campvallon contre la vie de madame de Camors, le caractère
passionné et effréné de cette femme s'étaient subitement représentés à
son esprit, et, rapprochés de cette poursuite mystérieuse, ils y avaient
fait naître d'effrayants soupçons. Il n'imagina pas une minute que la
marquise elle-même se fût chargée du soin de sa vengeance; mais elle
avait dit--il s'en souvint--que la main se trouverait. Elle était assez
riche pour la trouver en effet, et cette main pouvait être là.
Il ne voulait pas inquiéter sa jeune femme en appelant son attention sur
cette espèce de spectre qu'il croyait sentir à leurs côtés; mais il ne
pouvait cependant lui cacher une agitation dont chaque mouvement donnait
lieu à des interprétations si fausses et si cruelles.
--Marie, lui dit-il, marchons un peu plus vite, je vous prie, j'ai
froid.
Il hâta le pas, et résolut de regagner le château par le chemin public,
qui était semé d'habitations. Quand ils approchèrent de la lisière du
bois, quoiqu'il crût toujours entendre par intervalles les sons qui
l'avaient alarmé, il se rassura, reprit quelque liberté d'esprit, et, un
peu honteux même de sa panique, il fit arrêter la comtesse devant le
site qui avait été le but de son excursion. C'était une muraille de
roches qui dominait l'excavation profonde d'une marnière abandonnée
depuis longtemps: les arbustes aux formes fantastiques qui couronnaient
la cime de ce rocher, les lianes pendantes, les lierres sombres, qui en
tapissaient les parois, les blancheurs de la pierre, les vagues reflets
de l'étang qui croupissait au fond du gouffre, tout cela offrait sous
cette nuit lumineuse un spectacle d'une beauté sauvage.
Il y avait tout autour de la marnière des accidents de terrain et des
fourrés de broussailles épineuses qui obligeaient à un long détour ceux
qui voulaient passer des bois sur la route voisine; mais on avait jeté
sur la partie la plus resserrée de l'excavation deux troncs d'arbres
accouplés et à demi aplanis qui permettaient le passage direct, tout en
donnant à ceux qui s'y hasardaient l'aspect le plus complet et le plus
pittoresque de ce site bizarre. Madame de Camors n'avait pas encore vu
cette espèce de pont que son mari avait fait disposer tout récemment.
Après quelques minutes de contemplation, et comme il lui indiquait de la
main les deux troncs d'arbres:
--Est-ce qu'il faut passer par là? lui dit-elle d'une voix très brève.
--Si vous n'avez pas peur, dit Camors; au reste, je serai là.
Il vit qu'elle hésitait, et, sous les rayons de la lune, sa pâleur lui
sembla si étrange, qu'il ne put s'empêcher de lui dire:
--Je vous croyais plus brave!
Elle n'hésita plus, et mit le pied sur ce pont périlleux.--Malgré elle,
tout en s'y avançant avec précaution, elle retournait à demi la tête
derrière elle, et sa marche en était gênée. Tout à coup, elle chancela.
M. de Camors s'élança pour la retenir, et, dans le trouble du moment, sa
main s'abattit sur elle avec une sorte de violence. La malheureuse femme
poussa un cri déchirant, fit un geste comme pour se débattre, le
repoussa, et, courant follement sur le pont, alla se rejeter dans le
bois. M. de Camors, interdit, effrayé, ne sachant ce qui se passait, la
suivit à la hâte: il la trouva à deux pas du pont, adossé contre le
premier arbre qu'elle avait rencontrée, tournée vers lui, épouvantée
mais menaçante, et, dès qu'il approcha:
--Lâche! lui dit-elle.
Il la regardait avec un véritable égarement, quand il entendit un bruit
de pas précipités: une ombre était sortie tout à coup de l'épaisseur du
bois; il reconnut madame de Tècle. Elle accourut, haletante, en
désordre, saisit la main de sa fille, et, dressée vers lui:
--Toutes deux ensemble au moins! dit-elle.
Il comprit enfin. Un cri s'étouffa dans sa gorge. Il saisit
convulsivement son front dans ses deux mains; puis, laissant retomber
ses bras désespérés:
--Ainsi, dit-il d'une voix sourde, vous me prenez pour un meurtrier! Eh
bien, poursuivit-il en frappant la terre du pied avec une violence
soudaine, que faites-vous là?... Sauvez-vous!... sauvez-vous donc!
Éperdues de terreur, elles lui obéirent. Elles se sauvèrent; la mère
entraîna sa fille à grands pas, et il les vit disparaître dans la nuit.
Quant à lui, il demeura là, dans ce lieu sauvage, les heures s'écoulant
sans qu'il en sût le nombre. Tantôt il allait et venait dans l'étroit
espace qui le séparait du pont et de l'abîme; tantôt, s'arrêtant
brusquement, les yeux baissés et fixes, il semblait aussi immobile,
aussi inerte que le tronc d'arbre contre lequel il s'appuyait. S'il y a,
comme nous l'espérons, une main divine qui pèse dans de justes balances
nos douleurs en regard de nos fautes, ce moment dut être compté à cet
homme.