VIII

Le lendemain dans la matinée, la marquise de Campvallon se promenait sur

les bords d'une vaste pièce d'eau de forme circulaire qui ornait la

partie basse de son parc, et dont on entrevoyait de loin à travers les

arbres les reflets métalliques. Elle en faisait le tour à pas lents, le

front penché, traînant sur le sable sa longue robe de deuil, et comme

escortée par deux grands cygnes éblouissants de blancheur qui, semblant

attendre de sa main quelque pâture, nageaient assidûment contre la rive

à ses côtés. Tout à coup M. de Camors parut devant elle. Elle avait cru

ne jamais le revoir; elle dressa la tête et porta vivement une main sur

son coeur.

--Oui, c'est moi, lui dit-il. Donnez-moi votre main.

Elle la lui donna.

--Vous aviez raison, Charlotte, reprit-il; on ne rompt pas des liens

comme les nôtres... J'en ai eu la pensée... C'était une lâcheté que je

me reproche et dont j'ai été, d'ailleurs, assez puni. Cependant, je vous

prie de me la pardonner.

Elle l'attira doucement à quelques pas sous l'ombre des grands platanes

qui enveloppaient la pièce d'eau, elle s'agenouilla avec sa grâce

théâtrale, et, attachant sur lui des yeux humides, elle couvrit ses

mains de baisers. Il la releva, et, la serrant contre sa poitrine:

--N'est-ce pas pourtant, dit-il à voix basse, que vous ne vouliez pas ce

crime?

Comme elle secouait la tête avec une sorte d'indécision triste:

--Au reste, reprit-il amèrement, nous n'en serions que plus dignes l'un

de l'autre, car, moi, on m'en a cru capable!

Il lui prit le bras, et, tout en marchant, il lui conta brièvement les

scènes de la nuit. Il lui dit qu'il n'était pas rentré dans sa maison,

et qu'il était résolu à n'y rentrer jamais.

Tel avait été, en effet, le résultat de ses douloureuses méditations.

Essayer d'une explication auprès de celles qui l'avaient si mortellement

outragé, leur ouvrir le fond de son coeur, leur dire que cette pensée

criminelle, dont elles l'accusaient, il l'avait repoussée la veille avec

horreur quand une autre la proposait,--il avait songé à tout cela; mais

cette humiliation, quand il eût pu s'y abaisser, eût été inutile.

Comment espérer vaincre par des paroles une défiance capable de se

porter à de tels soupçons? Il en devinait confusément l'origine, et il

comprenait que cette défiance, envenimée par les souvenirs du passé,

était incurable. Le sentiment de l'irréparable, l'orgueil révolté,

l'indignation même de l'injustice ne lui avaient montré qu'un refuge

possible, c'était celui où il venait se jeter.

La comtesse de Camors et madame de Tècle n'apprirent que par leurs gens

et par le public l'installation du comte dans une maison de campagne

qu'il avait louée à peu de distance du château de Campvallon. Après

avoir écrit dix lettres qu'il avait toutes déchirées il s'était décidé à

un silence absolu. Elles tremblèrent quelque temps qu'il ne leur prît

son fils. Il y pensa; mais c'était une sorte de vengeance qu'il

dédaigna.

Cette installation, qui affichait hautement les relations de M. de

Camors avec madame de Campvallon, fit sensation dans le monde parisien,

où elle ne tarda pas à être connue; elle y souleva de nouveau, on peut

s'en souvenir, d'étranges rumeurs. M. de Camors ne les ignora pas, et

les méprisa. Sa fierté, qui était alors exaspérée par une irritation

farouche, se plut à défier l'opinion, se promettant, d'ailleurs, d'en

triompher aisément. M. de Camors savait qu'il n'est pas de situation

qu'on ne puisse imposer au monde avec de l'audace et de l'argent.

À dater de cette époque, il reprit énergiquement la suite de sa vie, ses

habitudes, ses travaux, ses pensées d'avenir. Madame de Campvallon,

initiée à tous ses projets, y ajoutait les siens, et tous deux

s'occupèrent d'organiser à l'avance leurs deux existences désormais

confondues pour toujours. La fortune personnelle de Camors unie à celle

de la marquise ne laissait aucune limite aux fantaisies qui pouvaient

tenter leur imagination. Ils convinrent d'habiter séparément à Paris;

mais le salon de la marquise leur serait commun: leurs deux prestiges y

rayonneraient à la fois, et en feraient un centre social d'une influence

souveraine. La marquise y régnerait avec la splendeur de sa personne sur

le monde des lettres, des arts et de la politique; Camors y trouverait

des moyens d'action qui ne pouvaient manquer d'accélérer les hautes

destinées auxquelles ses talents et son ambition l'appelaient. C'était

enfin la vie qui leur était apparue, à l'origine de leur liaison, comme

une sorte d'idéal du bonheur humain, celle de deux êtres supérieurs se

partageant fièrement au-dessus de la foule toutes les voluptés de la

terre, les ivresses de la passion et les jouissances de l'esprit, les

satisfactions de l'orgueil et les émotions de la puissance. L'éclat

d'une telle vie serait la vengeance de Camors, et forcerait à d'amers

regrets celles qui avaient osé le méconnaître.

Le deuil encore si récent de la marquise leur commandait cependant

d'ajourner la réalisation de ce rêve, s'ils ne voulaient pas heurter

trop violemment la conscience publique. Ils le sentirent, et résolurent

de voyager pendant quelques mois avant de rentrer à Paris. Le temps qui

se passa dans leurs combinaisons d'avenir et dans les préparatifs de ce

voyage fut pour madame de Campvallon le moment le plus doux de sa vie.

Elle goûtait enfin dans sa plénitude une intimité si longtemps troublée,

et dont le charme, à la vérité, était grand, car son amant, comme pour

lui faire oublier un instant d'abandon, y prodiguait avec les grâces

infinies de son esprit les effusions d'une tendresse exaltée. Il

apportait en même temps à ses études particulières, comme à leurs

projets communs, une ardeur, un feu qui éclatait sur son front, dans ses

yeux, et qui semblait rehausser encore sa virile beauté.

Il lui arrivait souvent, après avoir quitté la marquise dans la soirée,

de travailler fort tard chez lui, et quelquefois jusqu'au matin. Une

nuit, peu de temps avant le jour qu'ils avaient fixé pour leur départ,

le domestique particulier du comte, qui couchait au-dessous de la

chambre de son maître, entendit un bruit qui l'alarma. Il monta à la

hâte et trouva M. de Camors étendu sans mouvement sur le parquet au pied

de sa table de travail. Ce domestique, nommé Daniel, avait toute la

confiance de Camors, et il l'aimait de cette affection singulière que

les natures fortes inspirent souvent à leurs inférieurs. Il envoya

chercher madame de Campvallon. Elle accourut bientôt après. M. de

Camors, revenu de son évanouissement, mais fort pâle, marchait à travers

sa chambre quand elle entra. Il parut contrarié de la voir, et gronda

assez vivement son domestique pour son zèle malavisé. Il avait eu

simplement, dit-il, un de ces vertiges auquel il était sujet. Madame de

Campvallon se retira presque aussitôt, après l'avoir supplié de ne plus

se livrer à ces excès de travail.

Quand il vint chez elle le lendemain, elle ne put être surprise de

l'abattement dont sa physionomie était empreinte, et qu'elle attribuait

à la secousse qu'il avait éprouvée dans la nuit; mais, lorsqu'elle lui

parla de leur prochain départ, elle fut étonnée et même alarmée de sa

réponse:

--Différons un peu, je vous prie, lui dit-il; je ne me sens pas en état

de voyager.

Les jours se passèrent. Il ne fit plus aucune allusion à ce voyage. Il

était sombre, silencieux, glacial. L'ardeur active et comme fiévreuse

qui avait animé jusque-là sa vie, son langage, ses yeux, était

brusquement tombée. Un symptôme qui inquiéta la marquise entre tous, ce

fut le désoeuvrement absolu auquel il s'abandonna. Il la quittait le soir

de bonne heure. Daniel dit à la marquise que le comte ne travaillait pas

et qu'il l'entendait marcher une partie de la nuit. En même temps, sa

santé s'altérait visiblement.

La marquise se décida un jour à l'interroger. Comme ils se promenaient

tous deux dans le parc:

--Vous me cachez quelque chose, lui dit-elle. Vous souffrez, mon ami...

qu'avez-vous?

--Je n'ai rien.

--Je vous en prie.

--Je n'ai rien, répéta-t-il avec plus de force.

--Est-ce votre fils que vous regrettez?

--Je ne regrette rien.

Après quelques pas faits en silence:

--Quand je pense, reprit-il subitement, qu'il y a quelqu'un au monde qui

m'a traité de lâche... car j'entends toujours ce mot-là à mon

oreille!... qui m'a traité de lâche... et qui le croit comme il l'a

dit... et qui le croira toujours!... Si c'était un homme, cela irait

tout seul! mais c'est une femme!

Après cette explosion soudaine, il se tut.

--Eh bien, que voulez-vous, que demandez-vous? dit la marquise avec une

sorte d'emportement. Voulez-vous que j'aille lui dire la vérité?... lui

dire que vous étiez prêt à la défendre contre moi?... que vous l'aimez

et que vous me haïssez? Si c'est là ce que vous voulez, dites-le!... Je

crois que j'en serais capable, tant cette vie devient impossible!

--Ne m'outragez pas à votre tour, dit-il vivement. Congédiez-moi, si

cela vous plaît, mais je n'aime que vous... Ma fierté saigne, voilà

tout!... Et je vous donne ma parole que, si jamais vous me faisiez

l'affront d'aller me justifier, je ne reverrais de ma vie ni vous ni

elle!... Embrasse-moi.

Il la pressa contre son coeur, et elle se calma pour quelques heures.

Cependant la maison qu'il avait louée allait cesser d'être libre, le

propriétaire revenant l'habiter. Le milieu de décembre approchait alors,

et c'était le moment où la marquise avait l'usage de retourner à Paris.

Elle proposa à M. de Camors de le loger au château pendant le peu de

jours qu'ils devaient encore passer à la campagne. Il accepta; mais,

quand elle lui parla de Paris:

--Pourquoi si tôt? lui dit-il; ne sommes-nous pas bien là?

Un peu plus tard, elle lui rappela que la session de la Chambre allait

s'ouvrir. Il prétexta sa santé, qu'il sentait atteinte, disait-il, et

voulut envoyer sa démission de député. Elle obtint à force de prières

qu'il se contentât de demander un congé.

--Mais vous, ma chère, lui dit-il, je vous condamne là à une triste

existence.

--Avec vous, répondit-elle, je suis heureuse partout et de tout.

Il n'était pas vrai qu'elle fût heureuse; mais il était vrai qu'elle

l'aimait et qu'elle lui était dévouée. Il n'y avait pas de souffrances

auxquelles elle ne fût résignée, pas de sacrifices auxquels elle ne fût

prête, si c'était pour lui. Dès ce moment, la perspective de cette

existence radieuse, de cette souveraineté mondaine qu'elle avait tant

rêvée, qu'elle avait cru toucher de la main, lui échappait. Elle

commençait à pressentir un sombre avenir de solitude, de renoncement, de

larmes secrètes; mais près de lui la douleur même était une fête.

On sait avec quelle rapidité passe la vie pour ceux qui s'ensevelissent

sans distraction dans quelque chagrin profond; les jours sont longs,

mais la suite en est brève et comme insensible. Ce fut ainsi que les

mois, puis les saisons, se succédèrent pour la marquise et pour Camors

avec une monotonie qui ne laissait presque aucune trace dans leur

pensée. Leurs relations quotidiennes étaient marquées d'un caractère

invariable: c'était de la part du comte une courtoisie froide et le plus

souvent silencieuse, de la part de la marquise une tendresse attentive

et une douleur contenue. Chaque jour, ils sortaient à cheval dans la

campagne, tous deux vêtus de noir, sympathiques par leur beauté et leur

tristesse, et entourés dans le pays d'un respect mêlé d'effroi.

Vers le commencement de l'hiver suivant, madame de Campvallon éprouva de

sérieuses inquiétudes. Bien que M. de Camors ne se plaignît jamais, il

était évident que sa santé s'altérait de plus en plus. Une teinte

bistrée, presque argileuse, couvrait ses joues amaigries et s'étendait

jusque sur l'émail de ses yeux. La marquise manda, sans l'en prévenir,

son médecin de Paris. M. de Camors montra quelque humeur en

l'apercevant, et se prêta pourtant à la consultation avec sa politesse

ordinaire. Le médecin reconnut les symptômes d'une hépatite chronique;

il ne vit pas de danger, mais il recommanda une saison à Vichy, quelques

précautions hygiéniques et le repos absolu de l'esprit. Quand la

marquise essaya de proposer à Camors ce voyage à Vichy, il haussa les

épaules sans répondre.

Peu de jours après, madame de Campvallon, entrant un matin dans les

écuries, vit Medjé, la jument favorite de Camors, blanche d'écume,

haletante et à demi fourbue. Le palefrenier expliqua avec embarras

l'état de cette bête par une promenade que le comte avait faite dans la

matinée. La marquise eut recours à Daniel, qui était devenu pour elle un

confident. Elle le pressa de questions, et il finit par lui avouer que

son maître, depuis quelque temps, était sorti plusieurs fois le soir à

cheval pour ne rentrer que le matin. Daniel était désespéré de ces

courses nocturnes, qui, disait-il, fatiguaient beaucoup M. de Camors. Il

finit par confesser à madame de Campvallon que Reuilly était le but de

ses excursions.

La comtesse de Camors, cédant à des considérations dont le détail serait

sans intérêt, avait continué de résider à Reuilly depuis que son mari

l'avait abandonnée. Reuilly était à une dizaine de lieues de Campvallon,

bien qu'on pût abréger un peu la route en prenant quelques traverses. M.

de Camors n'hésitait pas à franchir deux fois cette distance dans la

nuit pour se donner l'émotion de respirer pendant quelques minutes le

même air que sa femme et son enfant. Daniel l'avait accompagné une ou

deux fois; mais le comte allait seul le plus souvent. Il laissait le

cheval dans le bois, s'approchait de la maison autant qu'il le pouvait

sans courir le risque d'être découvert, et, se dérobant comme un

malfaiteur derrière l'ombre des arbres, il épiait les fenêtres, les

lumières, les bruits, les moindres signes des chères existences dont un

abîme éternel le séparait.

La marquise, à demi irritée, à demi effrayée d'une bizarrerie qui lui

sembla toucher à la démence, feignit de l'ignorer; mais ces deux esprits

étaient trop habitués à se pénétrer l'un l'autre, jour par jour, pour

pouvoir se rien cacher. Il comprit qu'elle était instruite de sa

faiblesse et ne parut plus se soucier de lui en faire un mystère.

Un soir du mois de juillet, il partit à cheval dans l'après-midi et ne

rentra point pour dîner. Il arriva dans les bois de Reuilly à la chute

du jour, comme il l'avait prémédité. Il entra dans le jardin avec ses

précautions accoutumées, et, grâce à la connaissance qu'il avait des

usages de la maison, il put approcher sans être aperçu du pavillon où

était la chambre de la comtesse, qui était en même temps celle de son

fils. Cette chambre, par la disposition particulière du logis, était

élevée du côté de la cour à la hauteur d'un entre-sol; mais elle donnait

de plain-pied sur le jardin. Une des fenêtres était ouverte à cause de

la chaleur de la soirée, M. de Camors, se masquant derrière un des

volets de la persienne qui était à demi fermé, plongea son regard dans

l'intérieur de la chambre. Il n'avait revu depuis près de deux ans ni sa

femme, ni son fils, ni madame de Tècle: il les revit là tous les trois.

Madame de Tècle travaillait près de la cheminée: son visage n'avait pas

changé, il avait toujours le même air de jeunesse; mais ses cheveux

étaient uniformément d'une blancheur de neige. Madame de Camors, assise

sur une causeuse, presque en face de la fenêtre, déshabillait son fils

en échangeant gaiement avec lui des questions, des réponses et des

baisers.

L'enfant, sur un signe, s'agenouilla aux pieds de sa mère dans sa légère

toilette de nuit, et, pendant qu'elle lui tenait les mains jointes dans

les siennes, il commença à voix haute sa prière de chaque soir. Elle lui

soufflait de temps à autre un mot qui lui échappait. Cette prière,

composée d'un petit nombre de phrases à la portée de ce jeune esprit, se

terminait par ces mots: «Mon Dieu! soyez bon et miséricordieux pour ma

mère, pour ma grand'mère, pour tous les miens, et surtout, mon Dieu!

pour mon père infortuné!» Il avait prononcé ces paroles avec un peu de

précipitation enfantine; sur un regard sérieux de sa mère, il reprit

aussitôt avec une insistance émue, comme un enfant qui répète une

inflexion de voix qu'on lui a apprise: «Et surtout, mon Dieu! pour mon

père infortuné!»

M. de Camors se détourna soudain, s'éloigna sans bruit, et sortit du

jardin par l'issue la plus proche. Il passa la nuit dans le bois. Une

idée fixe le tourmentait: il voulait voir son fils, lui parler,

l'embrasser, le presser sur son coeur. Ensuite peu lui importait. Il

s'était souvenu qu'on avait coutume autrefois de mener l'enfant chaque

matin à la ferme la plus rapprochée pour lui faire boire une tasse de

lait. Il espérait qu'on avait conservé cette habitude.

La matinée arriva, et bientôt l'heure qu'il attendait. Il s'était

embusqué dans le sentier qui conduisait à la ferme. Il entendit un bruit

de pas, des rires, des cris joyeux, et son fils se montra tout à coup,

courant en avant. C'était alors un élégant petit garçon de cinq à six

ans, d'une mine gracieuse et fière. Quand il aperçut M. de Camors au

milieu du sentier, il s'arrêta: il hésitait devant ce visage inconnu ou

à demi oublié; mais le sourire tendre, presque suppliant de Camors le

rassura.

--Monsieur! dit-il avec incertitude.

Camors ouvrit ses bras, et, se penchant comme s'il était près de

s'agenouiller:

--Venez m'embrasser, je vous en prie! murmura-t-il.

L'enfant s'avançait déjà en souriant, quand la femme qui le suivait, et

qui était son ancienne nourrice, parut soudain.

Elle fit un geste d'effroi.

--Votre père! dit-elle d'une voix étouffée.

À ce mot, l'enfant poussa un cri de terreur, se rejeta violemment en

arrière et se pressa contre cette femme en attachant sur son père des

yeux épouvantés. La nourrice le prit par le bras et l'emmena à la hâte.

M. de Camors ne pleura pas. Une contraction affreuse rida les coins de

sa bouche et fit saillir la maigreur de ses joues. Il eut deux ou trois

secousses pareilles à des frissons de fièvre. Il passa lentement la main

sur son front, soupira longuement, et partit.

Madame de Campvallon ne connut point cette triste scène; mais elle en

vit les suites, et elle les sentit elle-même amèrement. Le caractère de

M. de Camors, déjà si profondément bouleversé, devint méconnaissable. Il

n'eut même plus pour elle la politesse froide qu'il avait gardée

jusque-là. Il lui témoignait une antipathie étrange. Il la fuyait. Elle

s'aperçut qu'il évitait de lui toucher la main. Ils ne se virent plus

que rarement, la santé de Camors ne lui permettant plus de repas

réguliers.

Ces deux existences désolées offraient alors, au milieu de l'appareil

presque royal qui les entourait, un spectacle digne de pitié. Dans ce

parc magnifique, à travers les riches parterres et les grands vases de

marbre, sous les longues arcades de verdure peuplées de statues

blanches, on les voyait tous deux errer séparément comme deux ombres

mornes, se rencontrant quelquefois, ne se parlant jamais.

Un jour, vers la fin de septembre, M. de Camors ne descendit pas de son

appartement. Daniel dit à la marquise qu'il avait donné l'ordre de n'y

laisser pénétrer personne.

--Pas même moi? dit-elle.

Il secoua la tête douloureusement. Elle insista.

--Madame, dit-il, je serais chassé.

Le comte persistant dans cette manie de réclusion absolue, elle en fut

réduite dès ce moment aux nouvelles que ce domestique lui donnait chaque

jour. M. de Camors n'était point alité. Il passait sa vie dans une

rêverie sombre, couché sur son divan. Il se levait par intervalles,

écrivait quelques lignes, et se recouchait. Sa faiblesse paraissait

grande, quoiqu'il ne se plaignît d'aucune souffrance. Après deux ou

trois semaines, la marquise, lisant sur les traits de Daniel une

inquiétude plus vive que de coutume, le supplia d'introduire chez son

maître le médecin du pays, qu'elle fit appeler. Il s'y décida. La

malheureuse femme, quand le médecin fut entré dans l'appartement du

comte, se tint contre la porte, écoutant avec angoisse. Elle crut

entendre la voix de Camors s'élevant avec violence, puis ce bruit

s'apaisa. Le médecin en sortant lui dit simplement:

--Madame, son état me paraît grave, mais non désespéré... Je n'ai pas

voulu le presser aujourd'hui... il m'a permis de revenir demain.

Dans la nuit qui suivit, vers deux heures, madame de Campvallon entendit

qu'on l'appelait: elle reconnut la voix de Daniel. Elle se leva

aussitôt, jeta une manie sur elle, et le fit entrer:

--Madame, dit-il, M. le comte vous demande.

Et il fondit en larmes.

--Mon Dieu, qu'y a-t-il?

--Venez, madame, il faut vous hâter.

Elle l'accompagna aussitôt.

Dès qu'elle eut mis le pied dans la chambre, elle ne put s'y tromper. La

mort était là. Épuisée par la douleur, cette existence si pleine, si

fière, si puissante, allait finir. La tête de Camors, renversée sur les

oreillers, semblait avoir déjà une immobilité funèbre. Ses beaux traits,

accentués par la souffrance, prenaient le relief rigide de la sculpture.

Son oeil seul vivait encore, et la regardait. Elle s'approcha à la hâte,

et voulut saisir la main qui flottait sur le drap. Il la retira. Elle

eut un gémissement désespéré. Il la regardait toujours fixement. Elle

crut voir qu'il essayait de parler et qu'il ne le pouvait plus; mais ses

yeux parlaient. Ils lui adressaient quelque recommandation à la fois

impérieuse et suppliante qu'elle comprit sans doute, car elle dit tout

haut, avec un accent plein de douleur et de tendresse:

--Je vous le promets!

Il parut faire un effort douloureux, et son regard désigna une grande

lettre cachetée qui était posée sur le lit; elle la prit, et lut sur

l'enveloppe: «Pour mon fils.»

--Je vous le promets! dit-elle encore en tombant sur ses genoux et en

inondant le drap de ses larmes.

Il souleva alors sa main vers elle.

--Merci! lui dit-elle.

Et, ses pleurs redoublant, elle posa ses lèvres sur cette main déjà

froide. Quand elle redressa la tête, elle vit dans la même minute les

yeux de M. de Camors se mouiller faiblement, rouler tout à coup comme

égarés, puis s'éteindre. Elle poussa un cri, se jeta sur le lit, et

baisa follement ces yeux encore ouverts, mais qui ne la voyaient plus.

Ainsi mourut cet homme qui fut sans doute un grand coupable, mais qui

pourtant fut un homme.

Monsieur de Camors — Complet · 第 27 / 28 题