VII

Une des plus douces sensations de ce monde est celle de l'homme qui

vient d'échapper aux étreintes fantastiques d'un cauchemar, et qui,

s'éveillant le front baigné d'une sueur glacée, se dit qu'il a rêvé. Ce

fut en quelque sorte l'impression qu'éprouva M. de Camors à son réveil,

le lendemain de son arrivée à Reuilly, quand il vit de son premier

regard le soleil jouer dans le feuillage, et quand il entendit sous sa

fenêtre le rire frais de son fils. Lui pourtant n'avait pas rêvé; mais

son âme, épuisée par l'horrible tension de ses émotions récentes, avait

un moment de trêve, et goûtait presque sans mélange le calme nouveau qui

l'entourait. Il s'habilla avec une sorte de hâte et descendit dans le

jardin; son fils accourut. M. de Camors l'embrassa avec une tendresse

inaccoutumée, et, penché sur lui, il lui parla à voix basse,

l'interrogeant sur sa mère, sur ses jeux, avec un accent singulier de

douceur et de tristesse; puis il lui rendit sa liberté et se promena à

pas lents, respirant l'air du matin, examinant les feuillages et les

fleurs avec une sorte d'intérêt extraordinaire. De temps à autre, sa

poitrine oppressée laissait échapper un soupir profond et saccadé, et il

passait la main sur son front comme pour effacer des images importunes.

Il s'assit sur un de ces buis bizarrement taillés qui meublaient le

jardin à l'ancienne mode, et appela de nouveau son fils; il le tint

entre ses genoux, l'interrogeant encore à demi-voix comme il avait déjà

fait, puis il l'attira et le serra longtemps étroitement comme pour

faire passer dans son propre coeur l'innocence et la paix du coeur de

l'enfant.

Madame de Camors le surprit dans cette expansion et demeura muette

d'étonnement. Il se leva aussitôt, et, lui prenant la main:

--Comme vous l'élevez bien! dit-il. Je vous en remercie... Il sera digne

de vous et de votre mère.

Elle était si saisie du ton doux et triste de sa voix, qu'elle répondit

en balbutiant avec embarras:

--Mais digne de vous aussi, je pense!

--De moi! dit Camors, dont les lèvres tremblèrent faiblement. Pauvre

enfant, j'espère que non!

Et il s'éloigna avec précipitation.

Madame de Camors et madame de Tècle avaient appris la veille dans la

matinée la mort du général. Le soir, quand le comte était arrivé, il ne

leur en avait point parlé, et elles s'étaient gardées d'y faire

allusion. Le lendemain et les jours qui suivirent, elles observèrent la

même réserve. Bien qu'elles fussent loin de soupçonner les circonstances

fatales qui rendaient ce souvenir si pesant à M. de Camors, elles

trouvaient naturel qu'il eût été frappé d'une catastrophe si soudaine,

et que sa conscience s'en fût émue; mais elles furent étonnées que cette

impression se prolongeât de jour en jour au point de prendre l'apparence

d'un sentiment durable. Elles en arrivèrent à croire qu'il s'était élevé

entre madame de Campvallon et lui, peut-être à l'occasion de la mort du

général, quelque orage qui avait affaibli leurs liens. Un voyage de

vingt-quatre heures qu'il fit une quinzaine de jours après son arrivée

leur fut à la vérité justement suspect, mais son prompt retour, le goût

tout nouveau qui le retint à Reuilly pendant tout l'été, furent pour

elles d'heureux symptômes. Il était singulièrement triste, pensif, et

d'une inaction contraire à toutes ses habitudes Il faisait seul de

longues promenades à pied; quelquefois, il emmenait son fils avec lui

comme en bonne fortune. Il avait avec sa femme des essais de tendresse

timide, et cette gaucherie de sa part était touchante.

--Marie, lui dit-il un jour, vous qui êtes une fée, promenez donc votre

baguette autour de Reuilly, et faites-en une île au milieu de l'Océan.

--Vous dites cela parce que vous savez nager, répondit-elle en riant et

en secouant la tête.

Mais le coeur de la jeune femme était dans la joie.

--Tu m'embrasses à toute minute depuis quelque temps, ma mignonne, lui

dit madame de Tècle... Est-ce bien à moi que tout cela s'adresse?

--Ma mère adorée, répondit-elle en l'embrassant une fois de plus, je

vous assure qu'il me fait tout simplement la cour... Pourquoi? Je

l'ignore; mais il me fait la cour... et à vous aussi, ma mère,

remarquez-vous?

Madame de Tècle le remarquait en effet. Dans ses entretiens avec elle,

M. de Camors recherchait avec une sorte d'affectation les souvenirs du

passé qui leur avait été commun; on eût dit qu'il voulait enchaîner à ce

passé sa vie nouvelle, oublier le reste, et prier qu'on l'oubliât.

Ce n'était pas sans tremblement que ces deux charmantes femmes

s'abandonnaient à leurs espérances. Elles se rappelaient qu'elles

étaient en présence d'un être redoutable. Elles ne concevaient guère une

métamorphose si brusque dont le principe leur échappait. Elles

craignaient quelque caprice passager qui leur rendrait bientôt, si elles

en étaient dupes, tout leur malheur avec la dignité de moins. Elles

n'étaient pas seules pourtant frappées de cette singulière

transformation. M. Des Rameures en parlait. Les paysans des environs

sentant dans le langage du comte quelque chose de tout nouveau et comme

une pointe d'humanité attendrie, disaient qu'il était poli les autres

années, et que cette année il était bon. Les choses inanimées même, les

bois, les champs, le ciel, auraient pu lui rendre le même hommage, car

il les regardait et les étudiait avec une curiosité bienveillante dont

il ne les avait jamais honorés auparavant.

La vérité est qu'un trouble profond l'avait envahi et ne le quittait

pas. Plus d'une fois, avant cette époque, son âme, ses doctrines, son

orgueil, avaient reçu de rudes atteintes, il n'en avait pas moins

continué sa marche, se relevant après chaque coup comme un lion blessé,

mais non vaincu. En mettant naguère sous ses pieds toutes les croyances

morales qui entravent le vulgaire, il avait cependant réservé l'honneur

comme une limite inviolable; puis, sous l'empire de la passion, il

s'était dit qu'après tout l'honneur, comme le reste, était une

convention, et il avait passé outre; mais au delà il avait rencontré le

crime, il l'avait touché de la main: l'horreur l'avait saisi, et il

reculait.

Il repoussait avec dégoût les principes qui l'avaient conduit là, se

demandant peut-être ce que deviendrait une société humaine qui n'en

aurait pas d'autres. Les simples vérités qu'il avait méconnues lui

apparaissaient dans leur splendeur tranquille: il ne les distinguait pas

encore clairement, il ne cherchait pas à leur donner un nom; mais il se

plongeait avec de secrètes délices dans leur ombre et dans leur paix, il

les demandait au coeur pur de son enfant, au pur amour de sa femme, aux

miracles quotidiens de la nature, aux harmonies des deux, et peut-être

déjà, dans le plus profond de sa pensée, à Dieu.

Au milieu de ses élans vers une vie renouvelée, il hésitait. Madame de

Campvallon était là. Il l'aimait encore vaguement; surtout il ne pouvait

l'abandonner sans une sorte de lâcheté. De confuses épouvantes

l'agitaient. Après avoir fait tant de mal, lui serait-il permis de faire

le bien et de goûter paisiblement les joies qu'il entrevoyait? Ses liens

avec le passé, sa fortune mal acquise, sa fatale maîtresse, le spectre

de ce vieillard, le permettraient-ils? et nous ajouterons: la Providence

le souffrirait-elle? Non pas que nous voulions abuser légèrement, comme

on le fait beaucoup, de ce mot de Providence, et laisser planer sur M.

de Camors la menace de quelque châtiment surnaturel: la Providence

n'intervient dans les événements humains que par la logique des lois

éternelles, elle n'est autre chose que la sanction de ces lois; mais

c'est assez pour qu'on la craigne.

À la fin du mois d'août, M. de Camors se rendit suivant l'usage au

chef-lieu du département pour prendre part aux travaux du Conseil

général. La session finie, il alla faire visite à la marquise de

Campvallon avant de retourner à Reuilly. Il l'avait un peu négligée dans

le cours de l'été, et n'avait paru à Campvallon qu'à de rares

intervalles, comme la convenance l'exigeait. La marquise voulut le

retenir à dîner, bien qu'elle n'eût pas d'hôtes chez elle; elle insista

avec tant de séduction, que tout en se blâmant, il céda. Il ne la

revoyait jamais sans trouble. Elle lui rappelait des souvenirs

terribles, mais aussi de terribles ivresses. Elle n'avait jamais été si

belle; ses vêtements de deuil ennoblissaient encore sa grâce

languissante et souveraine; ils pâlissaient son front, ils relevaient

l'éclat sombre de son regard. Elle avait l'air d'une jeune reine

tragique, ou d'une allégorie de la nuit.

Dans la soirée, une heure arriva où la réserve qui, depuis quelque

temps, avait marqué leurs relations fut oubliée. M. de Camors se

retrouva comme autrefois aux pieds de la jeune marquise, les yeux dans

ses yeux, couvrant de baisers ses mains éblouissantes. Elle était

étrange ce soir-là. Elle le regardait avec une tendresse exaltée,

versant comme à plaisir dans ses veines les philtres les plus brûlants

de la passion; puis elle lui échappait, et des larmes jaillissaient de

ses yeux. Tout à coup, par un de ces mouvements de magicienne qu'elle

avait, elle enveloppa de ses cheveux la tête de son amant avec la

sienne, et lui parlant tout bas sous l'ombre de ce voile parfumé:

--Nous pourrions être si heureux! dit-elle.

--Ne le sommes-nous pas? dit Camors.

--Non... moi, du moins... car vous n'êtes pas tout à moi comme je suis

toute à vous... Cela me paraît plus dur encore maintenant que je suis

libre... Si vous étiez resté libre vous-même... Quand j'y songe!... ou

si vous pouviez le devenir... ce serait le ciel!

--Vous savez que je ne le suis pas... Pourquoi parler de cela?

Elle s'approcha encore, et, de son souffle plutôt que de sa voix:

--Est-ce que c'est impossible, dites?

--Comment? demanda-t-il.

Elle ne répondit pas; mais son regard fixe, caressant et cruel répondit.

--Parlez donc, je vous prie, murmura Camors.

--Ne m'avez-vous pas dit,--je ne l'ai pas oublié, moi,--que nous serions

unis par des liens supérieurs à tout... que le monde et ses lois

n'existeraient plus pour nous... qu'il n'y aurait d'autre bien, d'autre

mal pour nous que notre bonheur ou notre malheur?... Eh bien, nous ne

sommes pas heureux... et si nous pouvions l'être enfin!... Écoute.--j'y

ai bien pensé...

Ses lèvres touchèrent la joue de Camors, et le murmure de ses dernières

paroles se perdit dans ses baisers.

Monsieur de Camors — Complet · 第 25 / 28 题