Une des plus douces sensations de ce monde est celle de l'homme qui
vient d'échapper aux étreintes fantastiques d'un cauchemar, et qui,
s'éveillant le front baigné d'une sueur glacée, se dit qu'il a rêvé. Ce
fut en quelque sorte l'impression qu'éprouva M. de Camors à son réveil,
le lendemain de son arrivée à Reuilly, quand il vit de son premier
regard le soleil jouer dans le feuillage, et quand il entendit sous sa
fenêtre le rire frais de son fils. Lui pourtant n'avait pas rêvé; mais
son âme, épuisée par l'horrible tension de ses émotions récentes, avait
un moment de trêve, et goûtait presque sans mélange le calme nouveau qui
l'entourait. Il s'habilla avec une sorte de hâte et descendit dans le
jardin; son fils accourut. M. de Camors l'embrassa avec une tendresse
inaccoutumée, et, penché sur lui, il lui parla à voix basse,
l'interrogeant sur sa mère, sur ses jeux, avec un accent singulier de
douceur et de tristesse; puis il lui rendit sa liberté et se promena à
pas lents, respirant l'air du matin, examinant les feuillages et les
fleurs avec une sorte d'intérêt extraordinaire. De temps à autre, sa
poitrine oppressée laissait échapper un soupir profond et saccadé, et il
passait la main sur son front comme pour effacer des images importunes.
Il s'assit sur un de ces buis bizarrement taillés qui meublaient le
jardin à l'ancienne mode, et appela de nouveau son fils; il le tint
entre ses genoux, l'interrogeant encore à demi-voix comme il avait déjà
fait, puis il l'attira et le serra longtemps étroitement comme pour
faire passer dans son propre coeur l'innocence et la paix du coeur de
l'enfant.
Madame de Camors le surprit dans cette expansion et demeura muette
d'étonnement. Il se leva aussitôt, et, lui prenant la main:
--Comme vous l'élevez bien! dit-il. Je vous en remercie... Il sera digne
de vous et de votre mère.
Elle était si saisie du ton doux et triste de sa voix, qu'elle répondit
en balbutiant avec embarras:
--Mais digne de vous aussi, je pense!
--De moi! dit Camors, dont les lèvres tremblèrent faiblement. Pauvre
enfant, j'espère que non!
Et il s'éloigna avec précipitation.
Madame de Camors et madame de Tècle avaient appris la veille dans la
matinée la mort du général. Le soir, quand le comte était arrivé, il ne
leur en avait point parlé, et elles s'étaient gardées d'y faire
allusion. Le lendemain et les jours qui suivirent, elles observèrent la
même réserve. Bien qu'elles fussent loin de soupçonner les circonstances
fatales qui rendaient ce souvenir si pesant à M. de Camors, elles
trouvaient naturel qu'il eût été frappé d'une catastrophe si soudaine,
et que sa conscience s'en fût émue; mais elles furent étonnées que cette
impression se prolongeât de jour en jour au point de prendre l'apparence
d'un sentiment durable. Elles en arrivèrent à croire qu'il s'était élevé
entre madame de Campvallon et lui, peut-être à l'occasion de la mort du
général, quelque orage qui avait affaibli leurs liens. Un voyage de
vingt-quatre heures qu'il fit une quinzaine de jours après son arrivée
leur fut à la vérité justement suspect, mais son prompt retour, le goût
tout nouveau qui le retint à Reuilly pendant tout l'été, furent pour
elles d'heureux symptômes. Il était singulièrement triste, pensif, et
d'une inaction contraire à toutes ses habitudes Il faisait seul de
longues promenades à pied; quelquefois, il emmenait son fils avec lui
comme en bonne fortune. Il avait avec sa femme des essais de tendresse
timide, et cette gaucherie de sa part était touchante.
--Marie, lui dit-il un jour, vous qui êtes une fée, promenez donc votre
baguette autour de Reuilly, et faites-en une île au milieu de l'Océan.
--Vous dites cela parce que vous savez nager, répondit-elle en riant et
en secouant la tête.
Mais le coeur de la jeune femme était dans la joie.
--Tu m'embrasses à toute minute depuis quelque temps, ma mignonne, lui
dit madame de Tècle... Est-ce bien à moi que tout cela s'adresse?
--Ma mère adorée, répondit-elle en l'embrassant une fois de plus, je
vous assure qu'il me fait tout simplement la cour... Pourquoi? Je
l'ignore; mais il me fait la cour... et à vous aussi, ma mère,
remarquez-vous?
Madame de Tècle le remarquait en effet. Dans ses entretiens avec elle,
M. de Camors recherchait avec une sorte d'affectation les souvenirs du
passé qui leur avait été commun; on eût dit qu'il voulait enchaîner à ce
passé sa vie nouvelle, oublier le reste, et prier qu'on l'oubliât.
Ce n'était pas sans tremblement que ces deux charmantes femmes
s'abandonnaient à leurs espérances. Elles se rappelaient qu'elles
étaient en présence d'un être redoutable. Elles ne concevaient guère une
métamorphose si brusque dont le principe leur échappait. Elles
craignaient quelque caprice passager qui leur rendrait bientôt, si elles
en étaient dupes, tout leur malheur avec la dignité de moins. Elles
n'étaient pas seules pourtant frappées de cette singulière
transformation. M. Des Rameures en parlait. Les paysans des environs
sentant dans le langage du comte quelque chose de tout nouveau et comme
une pointe d'humanité attendrie, disaient qu'il était poli les autres
années, et que cette année il était bon. Les choses inanimées même, les
bois, les champs, le ciel, auraient pu lui rendre le même hommage, car
il les regardait et les étudiait avec une curiosité bienveillante dont
il ne les avait jamais honorés auparavant.
La vérité est qu'un trouble profond l'avait envahi et ne le quittait
pas. Plus d'une fois, avant cette époque, son âme, ses doctrines, son
orgueil, avaient reçu de rudes atteintes, il n'en avait pas moins
continué sa marche, se relevant après chaque coup comme un lion blessé,
mais non vaincu. En mettant naguère sous ses pieds toutes les croyances
morales qui entravent le vulgaire, il avait cependant réservé l'honneur
comme une limite inviolable; puis, sous l'empire de la passion, il
s'était dit qu'après tout l'honneur, comme le reste, était une
convention, et il avait passé outre; mais au delà il avait rencontré le
crime, il l'avait touché de la main: l'horreur l'avait saisi, et il
reculait.
Il repoussait avec dégoût les principes qui l'avaient conduit là, se
demandant peut-être ce que deviendrait une société humaine qui n'en
aurait pas d'autres. Les simples vérités qu'il avait méconnues lui
apparaissaient dans leur splendeur tranquille: il ne les distinguait pas
encore clairement, il ne cherchait pas à leur donner un nom; mais il se
plongeait avec de secrètes délices dans leur ombre et dans leur paix, il
les demandait au coeur pur de son enfant, au pur amour de sa femme, aux
miracles quotidiens de la nature, aux harmonies des deux, et peut-être
déjà, dans le plus profond de sa pensée, à Dieu.
Au milieu de ses élans vers une vie renouvelée, il hésitait. Madame de
Campvallon était là. Il l'aimait encore vaguement; surtout il ne pouvait
l'abandonner sans une sorte de lâcheté. De confuses épouvantes
l'agitaient. Après avoir fait tant de mal, lui serait-il permis de faire
le bien et de goûter paisiblement les joies qu'il entrevoyait? Ses liens
avec le passé, sa fortune mal acquise, sa fatale maîtresse, le spectre
de ce vieillard, le permettraient-ils? et nous ajouterons: la Providence
le souffrirait-elle? Non pas que nous voulions abuser légèrement, comme
on le fait beaucoup, de ce mot de Providence, et laisser planer sur M.
de Camors la menace de quelque châtiment surnaturel: la Providence
n'intervient dans les événements humains que par la logique des lois
éternelles, elle n'est autre chose que la sanction de ces lois; mais
c'est assez pour qu'on la craigne.
À la fin du mois d'août, M. de Camors se rendit suivant l'usage au
chef-lieu du département pour prendre part aux travaux du Conseil
général. La session finie, il alla faire visite à la marquise de
Campvallon avant de retourner à Reuilly. Il l'avait un peu négligée dans
le cours de l'été, et n'avait paru à Campvallon qu'à de rares
intervalles, comme la convenance l'exigeait. La marquise voulut le
retenir à dîner, bien qu'elle n'eût pas d'hôtes chez elle; elle insista
avec tant de séduction, que tout en se blâmant, il céda. Il ne la
revoyait jamais sans trouble. Elle lui rappelait des souvenirs
terribles, mais aussi de terribles ivresses. Elle n'avait jamais été si
belle; ses vêtements de deuil ennoblissaient encore sa grâce
languissante et souveraine; ils pâlissaient son front, ils relevaient
l'éclat sombre de son regard. Elle avait l'air d'une jeune reine
tragique, ou d'une allégorie de la nuit.
Dans la soirée, une heure arriva où la réserve qui, depuis quelque
temps, avait marqué leurs relations fut oubliée. M. de Camors se
retrouva comme autrefois aux pieds de la jeune marquise, les yeux dans
ses yeux, couvrant de baisers ses mains éblouissantes. Elle était
étrange ce soir-là. Elle le regardait avec une tendresse exaltée,
versant comme à plaisir dans ses veines les philtres les plus brûlants
de la passion; puis elle lui échappait, et des larmes jaillissaient de
ses yeux. Tout à coup, par un de ces mouvements de magicienne qu'elle
avait, elle enveloppa de ses cheveux la tête de son amant avec la
sienne, et lui parlant tout bas sous l'ombre de ce voile parfumé:
--Nous pourrions être si heureux! dit-elle.
--Ne le sommes-nous pas? dit Camors.
--Non... moi, du moins... car vous n'êtes pas tout à moi comme je suis
toute à vous... Cela me paraît plus dur encore maintenant que je suis
libre... Si vous étiez resté libre vous-même... Quand j'y songe!... ou
si vous pouviez le devenir... ce serait le ciel!
--Vous savez que je ne le suis pas... Pourquoi parler de cela?
Elle s'approcha encore, et, de son souffle plutôt que de sa voix:
--Est-ce que c'est impossible, dites?
--Comment? demanda-t-il.
Elle ne répondit pas; mais son regard fixe, caressant et cruel répondit.
--Parlez donc, je vous prie, murmura Camors.
--Ne m'avez-vous pas dit,--je ne l'ai pas oublié, moi,--que nous serions
unis par des liens supérieurs à tout... que le monde et ses lois
n'existeraient plus pour nous... qu'il n'y aurait d'autre bien, d'autre
mal pour nous que notre bonheur ou notre malheur?... Eh bien, nous ne
sommes pas heureux... et si nous pouvions l'être enfin!... Écoute.--j'y
ai bien pensé...
Ses lèvres touchèrent la joue de Camors, et le murmure de ses dernières
paroles se perdit dans ses baisers.