M. de Camors l'entendit.

--Écrivez-moi votre ordonnance, docteur, dit-il: Trilby est à la porte,

et, avec lui, je puis faire quatre lieues en une heure. Dans une heure,

je vous promets d'être ici.

--Oh! merci, monsieur! dit madame de Tècle.

Il prit l'ordonnance que M. Durocher avait vivement tracée sur une page

de son portefeuille, monta à cheval et partit. Le grand chemin était

heureusement à peu de distance. Quand il l'eut gagné, il se mit à courir

vers la ville du train d'un fantôme de ballade.

Il était neuf heures quand madame de Tècle l'avait vu s'éloigner; peu de

minutes après dix heures, elle entendit le piétinement de son cheval au

bas du coteau, et elle accourut sur le seuil de la hutte. L'état des

deux enfants semblait s'être encore aggravé dans l'intervalle; mais le

vieux docteur espérait beaucoup des médicaments énergiques que M. de

Camors était allé chercher. Elle l'attendait avec une impatience

ardente, et elle l'accueillit comme on accueille un dernier espoir. Elle

se contenta pourtant de lui serrer la main, lorsque, tout haletant, il

descendit de cheval; mais cette adorable créature, se jetant sur Trilby,

qui était couvert d'écume et qui fumait comme une étuve:

--Pauvre Trilby! dit-elle en l'enveloppant de ses deux bras, bon Trilby!

cher Trilby! tu es mort, n'est-ce pas? Mais je t'aime bien, va!...

Allez, monsieur de Camors, allez vite, je me charge de Trilby!

Et, pendant que le jeune homme entrait dans la cabane, elle confiait

Trilby à la garde de son domestique, avec mission de le mener à son

écurie, et mille indications minutieuses sur les soins, les précautions,

les égards dont il convenait de l'entourer après sa noble conduite.

M. Durocher dut recourir à l'aide de Camors pour faire passer les

médicaments nouveaux à travers les dents serrées des malheureux enfants.

Tandis qu'ils s'occupaient tous deux de ce travail, madame de Tècle

était assise sur un escabeau, la tête appuyée contre le mur de la hutte.

M. Durocher, levant les yeux sur elle tout à coup:

--Mais, ma chère dame, lui dit-il, vous vous trouvez mal!... Vous avez

eu trop d'émotions, et puis l'odeur est affreuse ici... Il faut vous en

aller, voyons.

--Je ne me sens vraiment pas très bien, murmura-t-elle.

--Il faut vous en aller vite. On vous enverra des nouvelles. Un de vos

gens va vous reconduire.

Elle se leva un peu chancelante; mais un regard suppliant de la jeune

femme du sabotier l'arrêta. Pour cette femme, la Providence s'en allait

avec madame de Tècle.

--Eh bien, non, je ne m'en irai pas, lui dit-elle avec sa douceur

divine. Je vais seulement prendre l'air. Je resterai là dehors jusqu'à

ce qu'ils soient sauvés, je vous le promets.

Et elle sortit en lui souriant.

Après quelques minutes, M. Durocher dit à Camors:

--Mon cher monsieur, je vous remercie. Je n'ai réellement plus besoin de

vous; vous aussi, allez vous reposer... Sérieusement, il en est temps:

vous verdissez!

Camors, épuisé par sa course et suffoqué par l'atmosphère de la hutte,

céda aux instances du vieillard, tout en l'avertissant qu'il ne

s'éloignerait pas. Comme il mettait le pied hors de la chaumière, madame

de Tècle, qui était assise devant la porte, se leva brusquement, et lui

jeta sur les épaules un des manteaux qu'on avait apportés pour elle;

puis elle se rassit sans parler.

--Mais vous ne pouvez rester là toute la nuit, lui dit-il.

--Je serais trop inquiète chez moi.

--C'est que la nuit est très froide... Voulez-vous que je vous fasse du

feu?

--Si vous voulez, dit-elle.

--Voyons... où pourrions-nous faire ce petit feu? Au milieu de ces

copeaux, c'est impossible; nous aurions un incendie pour nous achever de

peindre... Pouvez-vous marcher?... voulez-vous prendre mon bras?... et

nous allons chercher un bon endroit pour notre campement.

Elle s'appuya légèrement sur son bras, et fit quelques pas avec lui en

remontent vers la futaie.

--Croyez-vous qu'on les sauve? dit-elle.

--Je l'espère, le visage de M. Durocher est meilleur.

--Que je serais contente!

Ils se heurtèrent tous deux contre une racine, et se mirent à rire comme

deux enfants. Après quelques pas encore:

--Mais nous voilà dans le bois tout à l'heure, reprit madame de Tècle;

je vous avoue que je n'en puis plus... Bon ou mauvais, je choisis cet

endroit-ci.

Ils étaient encore tout près de la chaumière; mais déjà les premières

branches des vieux arbres respectés par la hache étendaient un dôme

sombre au-dessus de leurs têtes. Il y avait là, près d'une grosse roche

qui affleurait le sol, un entassement de troncs abattus sur lesquels

madame de Tècle s'assit.

--Rien de mieux, dit gaiement Camors. Je vais faire mes provisions.

L'instant d'après, il reparut portant une brassée de copeaux blancs et

de branches menues et en outre une couverture de voyage qu'un des

domestiques lui avait remise. Il s'installa sur ses deux genoux au pied

de la roche, devant madame de Tècle, prépara son attisée, et y mit le

feu à l'aide de quelques feuilles sèches et de ses ustensiles de fumeur.

Quand la flamme s'élança en pétillant du sain de ce foyer sauvage,

madame de Tècle tressaillit joyeusement, et, allongeant ses deux mains

vers le brasier:

--Dieu! que cela est bon! dit-elle; et puis c'est amusant; on dirait que

nous avons fait naufrage. Maintenant, monsieur, voulez-vous être

parfait? Allez demander des nouvelles à Durocher.

Il y courut. Quand il revint, il ne put s'empêcher de s'arrêter à

mi-chemin pour admirer la silhouette élégante et souple de la jeune

femme se dessinant sur le clair-obscur du bois, et son fin visage arabe

pleinement éclairé par la lueur du foyer.

Dès qu'elle l'aperçut:

--Eh bien? cria-t-elle.

--Beaucoup d'espoir.

--Ah! quel bonheur, monsieur!

Elle lui serra la main.

--Asseyez-vous là.

Il s'assit sur le rocher tapissé d'une mousse blanchâtre, et, répondant

à ses questions pressées, il lui répéta tous les détails qu'il tenait du

médecin, et lui fit la théorie complète de l'empoisonnement par la

belladone. Elle l'écouta d'abord avec intérêt; puis peu à peu,

assujettissant son voile sur ses cheveux et appuyant sa tête sur les

arbres entre-croisés derrière elle, elle parut résister péniblement à la

fatigue.

--Vous êtes capable de vous endormir là, lui dit-il en riant.

--Tout à fait capable, murmura-t-elle.

Elle sourit, et s'endormit.

Son sommeil ressemblait à la mort, tant il était pur, tant les

battements de son coeur étaient calmes, tant le souffle de sa poitrine

était léger. Camors s'était agenouillé de nouveau près du foyer pour

l'entretenir sans bruit, et il la regardait. De temps à autre, il

paraissait se recueillir et écouter, quoique le silence de la nuit et de

la solitude ne fût troublé que par le crépitement des copeaux embrasés;

ses yeux suivaient les reflets tremblants de la flamme tantôt sur la

surface blanche de la roche, tantôt sous les arches profondes de la

futaie, comme s'il eût voulu fixer dans son souvenir tous les détails de

cette douce scène. Puis son regard s'attachait de nouveau sur la jeune

femme ensevelie dans sa grâce décente et dans son repos confiant.

Quelles pensées du ciel descendirent en ce moment dans cette âme sombre?

Quelles hésitations, quels doutes l'assaillirent? Quelles images de

paix, de vérité, de vertu, de bonheur, passèrent dans ce cerveau plein

d'orages et y firent reculer peut-être les fantômes des noirs sophismes?

Lui seul le sut et ne le dit jamais.

Un craquement brusque du foyer la réveilla. Elle ouvrit des yeux

étonnés, et aussitôt, s'adressant au jeune homme agenouillé devant elle:

--Comment vont-ils, monsieur?

Il ne savait comment lui dire que, depuis une heure, il n'avait eu de

pensée que pour elle. M. Durocher, apparaissant tout à coup dans le

cercle lumineux du petit bûcher, le tira de peine.

--Ils sont sauvés, ma chère dame, dit brusquement le vieillard. Venez

vite les embrasser et retournez chez vous, ou ce sera vous qu'il faudra

sauver demain. Vous êtes réellement folle de vous endormir la nuit dans

l'humidité d'un bois, et monsieur est absurde de vous laisser faire.

Elle prit en riant le bras du vieux docteur, et entra bientôt avec lui

dans la hutte. Les deux enfants, qui étaient alors éveillés de leur

torpeur sinistre, mais qui semblaient encore tout effarés de la mort

entrevue, essayèrent de soulever leurs petites têtes rondes; elle leur

fit signe de la main de se tenir tranquilles, se pencha sur l'oreiller,

leur sourit dans les yeux, et posa deux baisers dans leurs boucles d'or.

--À demain, mes anges, dit-elle.

Cependant, la mère, agitée, fiévreuse, riant et pleurant, suivait madame

de Tècle pas à pas, lui parlait, s'attachait à elle et baisait ses

vêtements.

--Laissez-la donc en paix, voyons! s'écria le vieux Durocher avec

fureur.--Madame, allez-vous-en!...--Monsieur de Camors, reconduisez-la!

Elle allait sortir, quand le sabotier, qui n'avait rien dit jusque-là et

qui était assis comme écrasé dans un coin de sa hutte, se leva tout à

coup et saisit le bras de madame de Tècle, qui se retourna un peu

effrayée, car le geste de cet homme était d'une violence presque

menaçante. Ses yeux creux et secs étaient ardemment fixés sur elle, et

il continuait de lui serrer le bras de sa main crispée.

--Mon ami... dit-elle, toute incertaine.

--Oui, votre ami, balbutia cet homme d'une voix sourde; oui, madame...

oui, votre ami... oui, madame...

Il ne put continuer, sa bouche s'agita comme dans une convulsion; un

sanglot effrayant déchira sa rude poitrine: il s'abattit sur ses genoux

aux pieds de la jeune femme, et on vit une pluie de larmes tomber à

travers ses deux mains jointes sur son visage.

Madame de Tècle pleurait.

--Emmenez-la donc, monsieur, cria le vieux médecin.

Camors la poussa doucement hors de la hutte et la suivit.

Elle lui prit le bras, et ils descendirent dans le creux du vallon pour

joindre le sentier qui conduisait à l'habitation du comte de Tècle. Elle

était séparée du bois par vingt minutes de route. Ils avaient fait

environ la moitié de ce chemin sans qu'une seule parole eût été échangée

entre eux. Une ou deux fois, quand quelques rayons de lune perçaient les

nuages, Camors crut la voir essuyer une larme du bout de son gant. Il la

guidait avec précaution dans les ténèbres, quoique la démarche légère de

la jeune femme fût à peine ralentie par l'obscurité. Son pas souple et

relevé foulait sans bruit les feuilles tombées, évitant sans secousses

les ornières et les mares, comme si elle eût été douée d'une

clairvoyance magique. Quand deux sentiers se croisaient et que M. de

Camors semblait indécis, elle lui indiquait la route par une faible

pression du bras.

Tous deux sans doute étaient embarrassés de leur silence. Ce fut madame

de Tècle qui le rompit:

--Vous avez été bien bon, ce soir, monsieur, dit-elle d'une voix basse

et un peu tremblante.

--Je vous aime tant! dit le jeune homme.

Il avait prononcé ces simples paroles d'un accent si profond et si

passionné, que madame de Tècle tressaillit et s'arrêta sur place.

--Monsieur de Camors!

--Quoi, madame? demanda-t-il d'un ton étrange.

--Mon Dieu!... au fait... rien! reprit-elle; car ceci est une

déclaration d'amitié, je suppose, et votre amitié me fait plaisir.

Il quitta son bras tout à coup, et, d'une voix rauque et violente:

--Je ne suis pas votre ami, dit-il.

--Qu'êtes-vous donc, monsieur?

Sa voix était calme; mais elle recula lentement de quelques pas, et

s'adossa, un peu repliée, contre un des arbres qui bordaient le chemin.

L'explosion si longtemps contenue éclata, et un flot de paroles sortit

des lèvres du jeune homme avec une fougue inexprimable.

--Ce que je suis?... Je ne sais pas... je ne sais plus! Je ne sais plus

si je suis moi... si je suis bon ou mauvais... si je rêve ou si je

veille... si je suis mort ou vivant!... Ah! madame, ce que je sais...

c'est que je voudrais que le jour ne se levât plus... que cette nuit ne

finît jamais! C'est que je voudrais sentir toujours... toujours... dans

ma tête, dans mon coeur, dans mon être tout entier... ce que je sens près

de vous, grâce à vous, pour vous!... Je voudrais être frappé d'un mal

soudain et sans espoir, pour être veillé par vous comme ces enfants,

pleuré par vos yeux, enseveli sous vos larmes!... Et vous voir là,

courbée dans l'épouvante devant moi! Mais c'est horrible! Mais, au nom

de votre Dieu... que vous me feriez chérir!... rassurez-vous donc! Je

vous jure que vous m'êtes sacrée! je vous jure que l'enfant dans les

bras de sa mère n'est pas plus en sûreté que vous ne l'êtes près de moi!

--Je n'ai pas peur, murmura-t-elle.

--Oh! non... n'ayez pas peur, reprit-il avec des inflexions de voix

d'une douceur et d'une tendresse infinies. C'est moi qui ai peur, c'est

moi qui tremble... vous le voyez, car, puisque j'ai parlé, tout est

fini! Je n'attends plus rien, je n'espère rien... Cette nuit n'a pas de

lendemain possible, je le sais... Votre mari... je n'oserais pas! Votre

amant, je ne le voudrais pas! Je ne vous demande rien, entendez-vous?...

Je veux brûler mon coeur à vos pieds, comme sur un autel... voilà tout!

Me croyez-vous, dites? Êtes-vous tranquille? Êtes-vous confiante?

Voulez-vous m'entendre? Me permettez-vous de vous dire quelle image

j'emporte de vous dans le secret éternel de mon souvenir... chère

créature que vous êtes? Ah! vous ignorez ce que vous valez... et je

crains de vous le dire... tant j'ai peur de vous ôter une de vos

grâces... une de vos vertus... Si vous étiez fière de vous même, comme

vous avez le droit de l'être, vous seriez déjà moins parfaite... et je

vous aimerais moins; mais je veux vous dire pourtant combien vous êtes

aimable... combien vous êtes charmante! Quand vous marchez, quand vous

parlez, quand vous souriez, vous êtes charmante! Vous seule ne le savez

pas... Vous seule ne voyez pas la douce flamme de vos grands yeux, le

reflet de votre âme héroïque sur votre jeune front sévère!... Votre

charme... il est dans tout ce que vous faites... vos moindres gestes en

sont empreints... Dans les devoirs les plus vulgaires de chaque jour,

vous apportez une grâce sacrée... comme une jeune prêtresse qui

accomplit les rites délicats de son culte! Vos mains, votre contact,

votre souffle, purifient tout... les choses les plus humbles... et les

êtres les plus indignes... et moi le premier... moi qui suis étonné des

paroles que je prononce... et des sentiments qui m'inondent... moi à qui

vous faites comprendre ce que je n'avais jamais compris... Oui, toutes

les saintes folies des poètes, des amants, des martyrs, je les comprends

devant vous! C'est la vérité même! Je comprends ceux qui sont morts pour

leur foi dans les tortures, parce que j'aimerais à souffrir et à mourir

pour vous!... parce que je crois en vous... parce que je vous

respecte... je vous chéris... je vous adore!

Il se tut tout frémissant; puis, à demi prosterné devant elle, il prit

le bas de son voile et le baisa.

--Maintenant, reprit-il avec une sorte de tristesse grave, allez,

madame. J'ai trop oublié que vous aviez besoin de repos... pardon!

Allez... je vous suivrai de loin jusque chez vous, pour vous protéger;

mais ne craignez rien de moi.

Madame de Tècle avait écouté sans les interrompre, même par un souffle,

les paroles enflammées du jeune homme. Peut-être entendait-elle pour la

première fois de sa vie un de ces chants d'amour, un de ces hymnes

brûlants de la passion que toutes les femmes désirent secrètement

entendre avant de mourir, dussent-elles mourir pour l'avoir entendu.

Elle demeura un instant encore sans parler; puis, comme sortant d'un

songe, elle laissa échapper ce mot, doux et faible comme un soupir:

--Mon Dieu!

Après une pause encore, elle s'avança sur le chemin.

--Donnez-moi votre bras jusque chez moi, monsieur, dit-elle.

Il lui obéit et ils reprirent leur marche vers l'habitation dont ils

aperçurent bientôt les feux. Ils ne se dirent pas une parole. Seulement,

près de franchir la grille, madame de Tècle se retourna et lui fit de la

tête un léger signe d'adieu.

Monsieur de Camors — Complet · 第 14 / 28 题