M. de Camors la salua et s'éloigna.

Il avait été sincère. La passion vraie a de ces surprises qui rompent

tous les desseins, brisent toute logique, écrasent tout calcul. C'est sa

grandeur et aussi son danger. Elle vous saisit soudain comme le dieu

antique envahissait les prophétesses sur leur trépied, et elle parle par

votre bouche. Elle prononce des mots que vous comprenez à peine; elle

dément vos pensées, elle confond votre raison; elle livre vos secrets.

Cette folle sublime vous possède, vous enlève, vous transfigure; elle

fait tout à coup d'un être vulgaire un poète, d'un lâche un héros, d'un

égoïste un martyr, et de don Juan lui-même un ange de pureté.

Chez les femmes, et c'est leur honneur, ces élans et ces métamorphoses

de la passion peuvent être durables;--chez les hommes, rarement.--Une

fois transportées sur ces nuées orageuses, les femmes y établissent

naïvement leur vie, et le voisinage de la foudre les inquiète peu. La

passion est leur élément; elles sont chez elles. Il y a peu de femmes

dignes de ce nom qui ne soient sincèrement prêtes à réduire en actes

toutes les paroles que la passion fait jaillir de leurs lèvres. Si elles

parlent de fuir, elles sont prêtes pour l'exil; si elles parlent de

mourir, elles sont prêtes pour la mort.--Les hommes ont moins de suite

dans les idées.

Ce ne fut toutefois que le lendemain que M. de Camors regretta son accès

de sincérité; car, pendant le reste de la nuit, encore plein de son

ivresse, agité et épuisé par le passage du dieu, obsédé d'une rêverie

confuse et fiévreuse, il repoussa toute réflexion; mais, à son réveil,

quand il envisagea de sang-froid et sous la lumière positive du jour les

événements de la soirée précédente, il ne put s'empêcher de reconnaître

qu'il avait été cruellement dupe de son système nerveux. Aimer madame de

Tècle, rien de plus légitime, et il l'aimait toujours, car elle était

parfaitement aimable et désirable; mais ériger cet amour ou tout autre

en maître de sa vie au lieu d'en faire son jouet, c'était une de ces

faiblesses que ses principes lui interdisaient entre toutes. En réalité,

il avait parlé, il s'était conduit comme un lycéen en vacances: il avait

fait des phrases, des serments, pris des engagements qu'on ne lui

demandait même pas. Rien de plus ridicule.

Heureusement, rien n'était perdu, et il était encore temps de rendre à

son amour la place subalterne que ces sortes de fantaisies doivent

occuper dans la vie d'un homme. Il avait été imprudent; mais son

imprudence même en définitive pouvait le servir. Ce qui restait de tout

cela, c'était une déclaration bien faite, improvisée, naturelle, qui

avait mis madame de Tècle sous le double charme de l'idolâtrie mystique,

qui plaît à son sexe, et de la violence virile, qui ne lui déplaît pas.

Il n'y avait donc au fond rien à regretter, bien qu'il eût assurément

mieux valu, au point de vue des principes, procéder avec moins

d'enfantillage.

Cependant quelle conduite tenir? Elle était simple. Aller chez madame de

Tècle, implorer son pardon, lui jurer de nouveau un éternel respect et

l'achever.--En conséquence, M. de Camors, vers dix heures, rédigea le

billet suivant:

«Madame,

»Je ne voudrais point partir sans vous dire adieu et sans vous demander

encore pardon. Me le permettez-vous?

»CAMORS.»

Cette lettre écrite, il allait l'envoyer, quand on lui en remit une qui

contenait ces mots:

«Je serais heureuse, monsieur, de vous voir aujourd'hui vers quatre

heures.

»ÉLISE DE TÈCLE.»

Sur quoi, M. de Camors jeta au feu sa propre missive, désormais

superflue.

De quelque façon qu'il interprétât ce billet, il était le témoignage

évident d'un amour triomphant et d'une vertu défaite; car, après ce qui

s'était passé la veille entre madame de Tècle et lui, il n'y avait pour

une vertu ferme qu'un parti à prendre, c'était de ne point le revoir: le

revoir, c'était lui pardonner, et lui pardonner, c'était se donner avec

plus ou moins de circonlocutions. M. de Camors ne laissa pas de déplorer

que son aventure tournât si promptement au banal. Il eut un monologue

sur la fragilité des femmes. Il sut mauvais gré à madame de Tècle de ne

s'être maintenue plus longtemps à la hauteur idéale où il avait eu

l'innocence de la placer. Anticipant en quelque sorte sur les

désenchantements de la possession, il la voyait déjà dépouillée de tout

prestige et couchée avec un numéro au front dans l'ossuaire de ses

souvenirs galants.

Cependant, quand il approcha de sa demeure, quand il pressentit le

charme de sa présence prochaine, il se troubla: quelques doutes,

quelques anxiétés lui vinrent. Lorsqu'il aperçut, à travers les arbres,

les fenêtres de l'appartement qu'elle habitait, son coeur eut de si

violents sursauts, que le jeune homme s'arrêta et s'assit un moment sur

le revers du fossé.

--Je l'aime comme un fou! murmura-t-il.

Puis, se relevant brusquement:

--Bah! dit-il, c'est une femme, et voilà tout! Allons!

Pour la première fois, madame de Tècle le reçut dans sa chambre. Elle

était fort lasse et un peu souffrante, lui dit le domestique.--Cette

chambre, que Camors n'avait jamais vue, était très grande et très haute;

elle était drapée et enclose de tentures sombres, au milieu desquelles

les cadres dorés, les bronzes, les coupes, les vieilles orfèvreries de

famille étagées sur les meubles, prenaient l'aspect d'ornement d'église.

Dans cet intérieur sévère et presque religieux, quoique très opulent,

régnait une vague senteur de fleurs, de boites à dentelles, de tiroirs

odorants et de lingerie parfumée qui forme l'atmosphère générale des

femmes élégantes, mais où chacun apporte on ne sait quoi de personnel

qui forme son atmosphère propre, et qui enivre les amants.--Madame de

Tècle, se trouvant sans doute un peu perdue dans cette vaste pièce, s'y

était ménagé près de la cheminée, par la disposition de quelques meubles

préférés, une petite résidence intime que sa fille appelait: la chapelle

de ma mère.

Ce fut là que M. de Camors l'aperçut, à la lueur d'une lampe, assise sur

une causeuse, et n'ayant, contre sa coutume, aucun ouvrage dans les

mains.--Elle paraissait calme; mais deux cercles bleuâtres, pareils à

des meurtrissures, étaient creusés sous ses yeux. Elle avait dû beaucoup

souffrir et beaucoup pleurer. En voyant ce cher visage sillonné et

macéré par la douleur, M. de Camors oublia quelques phrases qu'il avait

préparées pour son entrée, il oublia tout, si ce n'est qu'il l'adorait.

Il s'avança avec une sorte de hâte, saisit dans ses deux mains la main

de la jeune femme, et, sans parler, il interrogea ses yeux avec une

tendresse et une piété profondes.

--Ce n'est rien, dit-elle en retirant sa main et en secouant doucement

sa tête pâle; je vais mieux... Je puis même être heureuse, très

heureuse, si vous le voulez.

Il y avait dans le sourire, dans le regard, dans l'accent de madame de

Tècle quelque chose d'indéfinissable qui glaça le sang de Camors: il

sentit confusément qu'elle l'aimait, et que cependant elle était perdue

pour lui; qu'il avait là devant lui une espèce d'être qu'il ne

connaissait pas, et que cette femme vaincue, brisée, éperdue d'amour,

aimait pourtant quelque chose au monde plus que son amour.

Elle lui fit un léger signe auquel il obéit comme un enfant, et il

s'assit devant elle.

--Monsieur, lui dit-elle alors d'une voix très émue mais qui s'affermit

peu à peu, je vous ai écouté hier, avec un peu trop de patience

peut-être... Je vous demande à votre tour la même bonté... Vous m'avez

dit que vous m'aimiez, monsieur, et je vous avoue franchement que

j'éprouve moi-même pour vous une vive affection. Dans ces termes-là,

nous ne pouvons que nous séparer à jamais, ou nous unir par quelque lien

digne de nous deux... Nous séparer, cela me coûterait beaucoup, et je

pense aussi que ce serait une douleur pour vous... Nous unir...

Monsieur, quant à moi, je serais prête à vous donner ma vie... mais je

ne le puis pas: je ne pourrais vous épouser sans une folie évidente...

vous êtes plus jeune que moi... et, si bon, si généreux que je vous

suppose, la simple raison me dit que je me préparerais d'amers

repentirs... Mais il y a plus, je ne m'appartiens pas, je me dois à ma

fille, à ma famille, à mes souvenirs: en quittant mon nom pour le vôtre,

je blesserais, j'affligerais cruellement tous les êtres qui vivent

autour de moi, et, je le crois, ceux même qui ne vivent plus. Eh bien,

monsieur...--elle eut alors un sourire d'une résignation et d'une grâce

célestes,--j'ai trouvé cependant un moyen de ne pas rompre des relations

qui nous sont chères à tous deux... de les rendre même plus douces et

plus étroites... Vous allez être d'abord un peu surpris... mais ayez la

bonté d'y penser et de ne pas me dire non tout de suite...

Elle le regarda et fut effrayée de sa pâleur; elle lui prit doucement la

main.

--Voyons, monsieur, dit-elle, voyons.

--Parlez, murmura-t-il d'une voix sourde.

--Monsieur, reprit-elle avec son sourire de charité angélique, Dieu

merci, vous êtes encore très jeune... Dans votre situation et dans notre

monde, les hommes ne se marient pas de bonne heure, et je crois qu'ils

ont raison... Eh bien, voici ce que je veux faire, si vous le

permettez... Je veux confondre désormais en une seule affection les deux

plus vifs sentiments de mon coeur... Je veux mettre tous mes soins, toute

ma tendresse, toute ma joie à former une femme digne de vous, une jeune

âme qui vous donnera le bonheur, une intelligence élevée et délicate

dont vous serez fier... Je vous promets, monsieur, je vous jure de

consacrer à cette tâche chère et sacrée tout ce que j'ai de meilleur en

moi... Je m'y donnerai chaque jour, à chaque instant de ma vie, comme

une sainte à l'oeuvre de son salut... et je vous jure que je serai bien

heureuse... Dites-moi seulement que vous le voulez bien?

Il laissa entendre une vague exclamation d'ironie et de colère.

--Vous me pardonnerez, madame, dit-il, si une telle transformation de

mes sentiments ne peut être aussi prompte que votre pensée.

Elle rougit faiblement.

--Mon Dieu! reprit-elle en souriant encore, je comprends que je puisse

vous sembler en ce moment une belle-mère un peu étrange... mais, dans

quelques années, dans très peu d'années même, je serai une vieille

femme, et cela vous paraîtra tout simple.

Pour achever son douloureux sacrifice, la pauvre femme n'hésitait pas à

se couvrir, devant celui qu'elle aimait, du cilice de la vieillesse.

Camors, qui était une âme pervertie, mais non une âme basse, sentit

subitement ce qu'il y avait de touchant dans ce simple héroïsme, et lui

rendit ce qui de sa part était le plus grand des hommages: ses yeux

devinrent humides. Elle s'en aperçut, car elle épiait d'un oeil avide ses

moindres impressions, et elle reprit alors presque gaiement:

--Et voyez, monsieur, comme cela arrange tout... De cette façon, nous

pouvons continuer à nous voir sans danger, puisque votre petite fiancée

sera toujours entre nous... Nos sentiments seront bientôt en harmonie

avec nos pensées nouvelles... même vos projets d'avenir, qui maintenant

seront les miens, rencontreront moins d'obstacles... car je les servirai

beaucoup plus bravement... Sans révéler à mon oncle ce qui doit rester

un secret entre vous et moi, je pourrais lui laisser entrevoir mes

espérances... et cela le déterminerait sans doute en votre faveur... Et

puis, avant tout, je vous le répète, vous me rendrez bien heureuse... Eh

bien, dites... voulez-vous de mon affection maternelle?

M. de Camors, par un terrible effort de volonté, avait repris possession

de son calme.

--Pardon, madame, dit-il en souriant à son tour, mais je voudrais au

moins sauver l'honneur... Que me demandez-vous? Le savez-vous bien? Y

avez-vous bien réfléchi? Pouvons-nous l'un et l'autre, sans grave

imprudence, contracter à si long terme un engagement d'une nature aussi

délicate?

--Je ne vous demande aucun engagement, reprit-elle; je sens que cela

serait déraisonnable. Je m'engage seule, autant que je le puis faire

sans compromettre la destinée de ma fille. Je l'élèverai pour vous, je

vous la destinerai dans le secret de mon coeur; c'est avec ce sentiment

que je penserai à vous dans l'avenir. Permettez-le-moi, acceptez-le en

honnête homme, et restez libre... C'est une folie peut-être; mais je n'y

hasarde que mon repos, et j'en subirai volontiers toutes les chances,

parce que j'en aurai toutes les joies... J'ai, d'ailleurs, là-dessus

mille pensées que je ne puis trop vous dire... que j'ai dites à Dieu

cette nuit... Je crois, je suis convaincue que ma fille, quand j'en

aurai fait tout ce que je sais que j'en puis faire, sera une excellente

femme pour vous, qu'elle vous fera beaucoup de bien... et beaucoup

d'honneur... et elle-même, je l'espère, me remerciera un jour de tout

son coeur... car je prévois déjà ce qu'elle vaudra... et ce qu'elle

aimera... Vous ne pouvez la connaître... vous ne pouvez pas même la

soupçonner encore... mais, moi, je la connais bien... il y a déjà une

femme dans cette enfant... et une femme charmante... plus charmante que

sa mère, monsieur, je vous assure...

Madame de Tècle s'interrompit tout à coup.

Une porte venait de s'ouvrir, et mademoiselle Marie était entrée

brusquement dans la chambre, tenant sur chacun de ses bras une poupée

gigantesque. M. de Camors se leva et la salua gravement, en se mordant

les lèvres pour réprimer un sourire, qui n'échappa pas toutefois à

madame de Tècle.

--Marie! s'écria-t-elle, vraiment, je t'assure que tu es désolante avec

tes poupées!

--Mes poupées? Je les adore! dit mademoiselle Marie.

--Tu es ridicule; va-t'en! dit la mère.

--Pas sans vous embrasser, toujours! dit la jeune fille.

Elle déposa ses deux poupées sur le tapis, se précipita sur sa mère et

l'embrassa fortement sur chaque joue; après quoi, elle ramassa ses deux

poupées, en leur disant:

--Venez, mes chères!

Et elle disparut aussitôt.

--Mon Dieu! monsieur, reprit en riant madame de Tècle, voilà un incident

désastreux... mais je persiste... et je vous supplie de me croire sur

parole: elle aura beaucoup de raison, de bonté et de courage.

Maintenant, ajouta-t-elle d'un ton sérieux, prenez le temps d'y penser

et venez m'apporter votre décision, si elle est bonne... Si elle ne

l'est pas, il faut nous dire adieu.

--Madame, dit Camors debout devant elle, je m'engage à ne jamais vous

adresser une parole qu'un fils ne puisse adresser à sa mère... Est-ce

bien là ce que vous désirez?

Madame de Tècle attacha ses beaux yeux sur lui pendant un moment avec

une expression de joie et de reconnaissance profondes; puis, voilant

soudain son visage de ses deux mains:

--Merci, murmura-t-elle, je suis bien contente!

Elle lui tendit une de ses mains toute mouillée de ses pleurs; il y posa

ses lèvres, s'inclina gravement et sortit.

S'il y eut un moment dans sa fatale carrière où il fut permis d'admirer

ce jeune homme, ce fut ce moment-là. Son amour pour madame de Tècle, si

mêlé qu'il fût, était grand. C'était la seule passion vraie qu'il eût

ressentie. À l'instant où il vit cet amour, dont il croyait le triomphe

assuré, lui échapper pour jamais, il ne fut pas seulement foudroyé dans

son orgueil, il fut brisé et déchiré jusqu'au fond du coeur; mais il

reçut ce coup en gentilhomme. Son agonie fut belle. À peine une parole

d'amertume, aussitôt réprimée, trahit-elle sa première angoisse. Il fut

impitoyable pour sa douleur, comme il voulait l'être pour celle des

autres. Il n'eut aucune des injustices vulgaires des amants congédiés.

Il sut reconnaître ce qu'il y avait de vrai, de décisif, d'éternel dans

la résolution de madame de Tècle, et ne fut pas tenté une minute d'y

voir une de ces transactions ambiguës que les femmes proposent

quelquefois, et dont les hommes disposent toujours. Il comprit que le

saint refuge où elle s'était jetée était inviolable. Il ne discuta ni ne

protesta: il s'inclina, et baisa noblement la noble main qui le

frappait.

Quant au miracle de courage, de chasteté et de foi par lequel madame de

Tècle avait transformé et purifié son amour, il évita d'y arrêter trop

longtemps sa pensée. Ce trait, qui laissait voir, pour ainsi dire, une

âme divine à nu, gênait ses théories. Un mot qui lui échappa pendant

qu'il regagnait son logis peut faire connaître, au reste, le jugement

qu'il en portait à son point de vue:

--C'est un enfantillage, murmura-t-il, mais sublime.

En rentrant chez lui, Camors y trouva une lettre du général: M. de

Campvallon l'informait que son mariage avec mademoiselle d'Estrelles

aurait lieu quelques jours plus tard à Paris, et il l'invitait à y

assister. Les choses devaient, d'ailleurs, se passer dans la stricte

intimité de la famille. Camors ne fut pas fâché de cette circonstance

qui lui fournissait l'occasion naturelle d'une diversion dont il sentait

le besoin: il fut même violemment tenté de partir le jour même pour

étourdir ses souffrances, mais il surmonta cette faiblesse. Il alla le

lendemain passer la soirée chez M. Des Rameures, et, quoiqu'il eût le

coeur saignant, il se piqua de montrer à madame de Tècle un front calme

et un sourire impassible. Il annonça la courte absence qu'il projetait,

et en dit le motif.

--Vous présenterez mes voeux au général, monsieur, lui dit M. Des

Rameures: j'espère qu'il sera heureux, mais j'avoue que j'en doute

diablement.

--Je lui ferai part, monsieur, de vos bonnes paroles.

--Diantre!... _Exceptis excipiendis!_ reprit le vieillard en riant.

Quant à madame de Tècle, tout ce qu'elle dépensa pendant cette soirée

d'attentions invisibles, de grâces secrètes, de délicatesses exquises et

de tendre génie féminin pour panser la blessure qu'elle avait faite et

se glisser tout doucement dans son rôle maternel,--il faudrait, pour le

bien exprimer, une plume taillée par ses mains.

Deux jours après, M. de Camors partit pour Paris. Le lendemain de son

arrivée, il se rendit de bonne heure chez le général, qui occupait un

magnifique hôtel de la rue Vaneau. Le contrat devait être signé dans la

soirée, et le mariage civil et religieux aurait lieu dans la matinée du

jour suivant.--Le général était extraordinairement agité: Camors le

trouva se promenant dans les trois salons de plain-pied qui formaient le

rez-de-chaussée de son hôtel.--Dès qu'il aperçut le jeune homme:

--Ah! ah! vous voilà, vous! lui cria-t-il en dardant sur lui un regard

farouche; ce n'est, ma foi! pas malheureux!

--Mais, général...

--Eh bien, quoi? «mais, général!...» Vous ne m'embrassez pas?

--Si, général.

--Eh bien, c'est pour demain, vous savez?

--Oui, général.

--«Oui, général...» Sacrebleu! vous êtes bien tranquille, vous!...

L'avez-vous vue?

--Pas encore, général, j'arrive.

--Il faut aller la voir ce matin. Vous lui devez cette marque

d'intérêt... et puis, si vous découvrez quelque chose, vous me le direz?

--Mais que pourrais-je découvrir, général?

--Dame, je ne sais pas, moi!... Vous connaissez mieux les femmes que

moi!... M'aime-t-elle? ne m'aime-t-elle pas?... Vous pensez bien que je

n'ai pas la prétention de lui faire perdre la tête... mais encore ne

voudrais-je pas être l'objet d'un sentiment de répulsion!... Ce n'est

pas que rien m'ait donné lieu de le supposer.. Mais la jeune personne

est si réservée... si impénétrable!

--Mademoiselle d'Estrelles est d'un naturel froid, dit Camors.

--Oui, reprit le général, oui, sans doute... et, à quelques égards,

je... mais enfin, si vous découvrez quelque chose, je compte sur vous

pour m'en avertir... Et, tenez, quand vous l'aurez vue, faites-moi le

plaisir de revenir ici deux minutes, n'est-ce pas? Vous m'obligerez.

--Très bien, général.

--Moi, je l'aime comme une bête!

--Excellent, cela, général.

--Hom! goguenard!... Et Des Rameures, à propos?

--Je crois que nous le tenons, général.

--Bravo! nous reparlerons de cela... Voyons, allez, mon cher enfant.

Camors se transporta rue Saint-Dominique, chez madame de la Roche-Jugan.

--Ma tante y est-elle, Joseph? dit-il au domestique, qu'il trouva dans

l'antichambre fort occupé des préparatifs exigés par la circonstance.

--Oui, monsieur le comte... Madame la comtesse est chez elle... elle est

visible.

--C'est bien, dit Camors.

Et, prenant un couloir qui régnait dans toute la longueur de

l'appartement, il se dirigea vers la chambre de madame de la

Roche-Jugan.

Mais cette chambre n'était plus celle de madame de la Roche-Jugan. Cette

digne femme avait absolument voulu la céder à mademoiselle Charlotte, à

laquelle elle témoignait la plus plate déférence depuis qu'elle la

voyait fiancée aux sept cent mille francs de rente du général.

Mademoiselle d'Estrelles avait accepté cette combinaison avec une

indifférence dédaigneuse. Camors, qui l'ignorait, frappa donc

innocemment à la porte de mademoiselle d'Estrelles.

N'obtenant point de réponse, il entra avec hésitation, souleva la

portière et s'arrêta soudain devant un spectacle étrange. À l'autre

extrémité de la pièce et en face de lui était une grande glace de

toilette devant laquelle se tenait debout mademoiselle d'Estrelles, qui

se trouvait ainsi lui tourner le dos: elle était vêtue ou plutôt drapée

d'une sorte de peignoir en cachemire blanc sans manches, qui laissait à

nu ses épaules et ses bras; ses cheveux, d'une nuance cendrée, étaient

dénoués, flottants, et tombaient comme une nappe soyeuse jusque sur le

tapis. Elle était légèrement appuyée d'une main sur la table de

toilette, retenant de l'autre sur sa poitrine les plis de son peignoir;

elle se regardait dans la glace et pleurait. Ses larmes tombaient goutte

à goutte de ses yeux profonds sur son sein blanc et pur, et y glissaient

comme les gouttes de rosée qu'on voit ruisseler le matin dans les

jardins sur les épaules des nymphes de marbre.--M. de Camors laissa

doucement retomber la portière, et se retira aussitôt, emportant

toutefois de cette visite fugitive un souvenir éternel.

Il s'informa, et put enfin recevoir les embrassements de sa tante, qui

s'était réfugiée dans la chambre de son fils, lequel avait été relégué

dans la chambrette occupée en d'autres temps par mademoiselle

d'Estrelles.--Madame de la Roche-Jugan, après les premiers épanchements,

introduisit son neveu dans le salon où étaient étalées toutes les pompes

de la corbeille. Les cachemires, les dentelles, les velours, les

soieries précieuses, couvraient les meubles; sur la cheminée, sur les

tables, sur les consoles, étincelaient les écrins ouverts.

Pendant que madame de la Roche-Jugan démontrait ces magnificences à

Camors en ayant soin d'évaluer le prix de chacune, mademoiselle

Charlotte, qu'on avait avertie de la présence du jeune comte, entra dans

le salon. Elle avait le front non seulement serein, mais rayonnant.

--Bonjour, mon cousin, dit-elle gaiement en tendant sa main à Camors.

Comme c'est gentil à vous d'être venu!... Eh bien, vous voyez comme le

général me gâte!

--C'est une corbeille de princesse, mademoiselle.

--Et si vous saviez, Louis, dit madame de la Roche-Jugan, comme tout

cela lui sied, chère enfant... On dirait qu'elle est née sur un trône

véritablement... Au reste, vous savez qu'elle descend des rois d'Aragon?

--Bonne tante! dit mademoiselle Charlotte en baisant madame de la

Roche-Jugan sur le front.

--Vous savez, Louis, que je veux qu'elle m'appelle sa tante maintenant,

reprit la comtesse en affectant ce ton plaintif qui lui paraissait être

la plus haute expression de la tendresse humaine.

--Ah! dit Camors.

--Voyons, chère petite, essayez seulement votre couronne devant votre

cousin, je vous en prie?

--Vous me ferez plaisir, ma cousine.

--Mon cousin, dit mademoiselle Charlotte, dont la voix harmonieuse et

grave se nuança d'une teinte ironique, vos moindres désirs sont des

ordres.

Il y avait parmi les parures qui encombraient le salon une pleine

couronne de marquise enchâssée de pierreries et fleuronnée de perles. La

jeune fille l'ajusta sur sa tête devant la glace, et, allant se planter

debout à deux pas de Camors avec sa majesté tranquille:

--Voilà, dit-elle.

Et, comme il la regardait avec une sorte d'éblouissement, car elle était

merveilleusement belle et fière sous cette couronne, elle plongea tout à

coup ses yeux dans ceux du jeune homme, et, baissant la voix avec un

accent d'une amertume indicible:

--Au moins, je me vends très cher, n'est-ce pas?

Puis elle lui tourna le dos, se mit à rire et ôta sa couronne.

Après quelques paroles indifférentes, Camors sortit en se disant que

cette admirable personne prenait bien la tournure de devenir une

personne terrible, mais ne se disant pas qu'il pouvait bien y être pour

quelque chose.

Il retourna aussitôt, suivant sa promesse, chez le général, qui

continuait à se promener dans ses trois salons, et qui lui cria du plus

loin qu'il l'aperçut:

--Eh bien?

--Eh bien, général... parfait!... tout va bien!

--Bah!... vous l'avez vue?

--Oui, certainement.

--Et elle vous a dit?...

--Pas grand'chose; mais elle paraît être enchantée.

--Sérieusement, vous n'avez rien remarqué?

--J'ai remarqué qu'elle était fort jolie.

--Parbleu!... Et vous croyez qu'elle m'aime un peu?

--Assurément... à sa manière... autant qu'elle peut aimer, car c'est un

naturel froid.

--Oh! quant à cela, je m'en console, vous savez... Tout ce que je

demande, c'est de ne pas lui être désagréable... Non, n'est-ce pas?...

Eh bien, bravo! vous me faites un plaisir immense... Maintenant,

disposez de vous, mon cher enfant, et à ce soir.

--À ce soir, général.

La cérémonie du contrat n'offrit aucun incident saisissant. Seulement,

quand le notaire lut d'une voix modeste la clause par laquelle le

général instituait mademoiselle d'Estrelles héritière de tous ses biens,

Camors se plut à remarquer la superbe impassibilité de mademoiselle

Charlotte, l'exaspération souriante de mesdames Bacquière et Van Cuyp,

et le regard amoureux dont madame de la Roche-Jugan embrassa en même

temps son fils Sigismond, mademoiselle d'Estrelles et le notaire.--Puis

l'oeil de la comtesse se porta sur le général avec un air de vif intérêt,

et elle parut constater avec plaisir qu'il avait fort mauvaise mine.

Le lendemain, en sortant de l'église Saint-Thomas d'Aquin, la jeune

marquise ne fit que changer sa toilette de mariée contre un costume de

voyage, et elle partit aussitôt avec son mari pour Campvallon, baignée

des larmes de madame de la Roche-Jugan, qui avait les glandes lacrymales

excessivement tendres et dociles.

Huit jours plus tard, M. de Camors retourna lui-même à Reuilly. Paris

l'avait retrempé, ses nerfs s'étaient raffermis. Il jugeait désormais

plus sainement, en homme pratique, son aventure avec madame de Tècle, et

il commençait à se féliciter du dénouement qu'elle avait eu. Si elle eût

pris un tour différent, sa destinée tout entière eût pu s'y trouver

engagée et compromise. Son avenir politique en particulier eût été

vraisemblablement perdu ou indéfiniment ajourné, car sa liaison avec

madame de Tècle n'eût pas manqué d'éclater un jour ou l'autre et de lui

aliéner à jamais les dispositions de M. Des Rameures. Sur ce point, il

ne s'abusait pas. Madame de Tècle, en effet, dans le premier entretien

qu'il eut avec elle, lui confia que son oncle avait paru soulagé d'un

pesant souci quand elle lui avait laissé entrevoir en riant l'idée de

marier un jour sa fille à M. de Camors. Camors saisit cette occasion

pour rappeler à madame de Tècle que, tout en respectant les projets

d'avenir qu'elle lui faisait l'honneur de former, il ne s'engageait

nullement à les réaliser, et que la raison et la loyauté lui

commandaient de garder à cet égard une indépendance absolue. Elle en

convint de nouveau avec sa douceur habituelle, et, dès ce moment, sans

cesser de lui marquer la même prédilection affectueuse, elle ne se

permit jamais l'ombre d'une allusion au rêve chéri qu'elle caressait.

Seulement, sa tendresse pour sa fille parut augmenter encore, et elle se

donna aux soins de son éducation avec un redoublement de ferveur qui eût

touché le coeur de M. de Camors, si le coeur de M. de Camors n'eût semblé

perdre dans son dernier effort de vertu tout ce qui lui restait

d'humain.

Son honneur mis à l'abri par ses franches explications avec madame de

Tècle, il n'hésita plus à profiter pleinement des bénéfices de la

situation. Il se laissa donc servir par madame de Tècle tant qu'elle le

voulut, et elle le voulut passionnément. Elle sut persuader peu à peu à

son oncle Des Rameures que M. de Camors était destiné par son caractère

et ses talents à un grand avenir, qu'il serait un jour un excellent

parti pour mademoiselle Marie, qu'il prenait de plus en plus le goût de

la province et de l'agriculture, qu'il tournait même à la

décentralisation, bref qu'il fallait l'attacher par des liens solides à

un pays dont il serait l'honneur. Le général de Campvallon vint sur ces

entrefaites présenter la jeune marquise à madame de Tècle: dans un

entretien confidentiel avec M. Des Rameures, il démasqua enfin ses

batteries. Il allait partir pour l'Italie, où il comptait faire un long

séjour; mais, auparavant, il désirait donner sa démission de membre du

Conseil général et du Corps législatif, et recommander Camors à ses

braves et fidèles électeurs. M. Des Rameures, gagné à l'avance, promit

son concours, et ce concours équivalait au succès. M. de Camors dut

cependant faire de sa personne quelques démarches auprès des électeurs

les plus influents; mais sa personne était aussi séduisante qu'elle

était redoutable, et il était de ceux qui enlèvent un coeur ou un vote

par un sourire. Enfin, pour se mettre tout à fait en règle, il alla

s'installer pendant quelques semaines à ***, chef-lieu du département.

Il fit sa cour à la femme du préfet, assez pour flatter le

fonctionnaire, pas assez pour inquiéter le mari. Le préfet prévint le

ministre que la candidature du comte de Camors s'imposait dans le pays

avec une autorité irrésistible, que la nuance politique du jeune comte

paraissait indécise et même un peu suspecte, mais que l'administration,

n'espérant pas le combattre avec succès, jugeait spirituel de le

soutenir. Le ministre, qui n'avait pas moins d'esprit que le préfet, fut

de son avis. En vertu de toutes ces circonstances, M. de Camors, vers la

fin de sa vingt-huitième année, fut nommé à peu de jours de distance

membre du Conseil général et député au Corps législatif.

--Vous l'avez voulu, ma nièce, dit M. Des Rameures en apprenant ce

double résultat, vous l'avez voulu! et j'ai soutenu ce jeune Parisien de

tout mon crédit; mais j'ai beau faire, il n'a pas ma confiance!...

Puissions-nous, ma chère Élise, ne jamais regretter notre triomphe!...

Puissions-nous ne jamais dire avec le poète: _Numinibus vota exaudita

malignis!_... Des dieux ennemis ont exaucé nos voeux!...

Monsieur de Camors — Complet · 第 15 / 28 题