VI

En principe, il était parfaitement indifférent à M. de Camors que la

France fût centralisée ou décentralisée; mais, en fait, il préférait de

beaucoup la centralisation par instinct de Parisien et d'ambitieux.

Malgré cette préférence, il ne se fût fait aucun scrupule de se ranger

sur cette question à l'avis de M. Des Rameures, s'il n'eût pressenti

tout d'abord, avec la supériorité de son tact, que le fier vieillard

n'était pas de ces hommes que l'on gagne par la souplesse. Il se

réservait au surplus de lui donner l'honneur d'une conversion graduelle,

si les circonstances l'exigeaient.

Quoi qu'il en soit, ce n'était ni de la centralisation ni de la

décentralisation que le jeune comte se proposait d'entretenir madame de

Tècle quand il se présenta chez elle le lendemain à l'heure qu'elle

avait fixée. Il la trouva dans son jardin, qui était, comme la maison,

d'un style vieilli, sévère et claustral. Une terrasse plantée de

tilleuls s'étendait sur un des côtés de ce jardin et le dominait de la

hauteur de quelques marches. C'était là que madame de Tècle était assise

sous un groupe de tilleuls formant une sorte de berceau. Cette place lui

était chère: elle lui rappelait cette soirée où son apparition imprévue

avait inondé soudain d'une joie céleste le visage pâle et meurtri de son

pauvre fiancé.

Elle avait devant elle une petite table rustique chargée de laines et de

soies; elle était plongée dans un fauteuil bas, les pieds un peu élevés

sur un tabouret de canne, et elle faisait de la tapisserie avec une

grande apparence de tranquillité. M. de Camors, déjà fort versé à cette

époque dans la connaissance et même dans la divination de toutes les

finesses et de toutes les ruses exquises de l'esprit féminin, sourit

secrètement à cette audience en plein air. Il crut en comprendre la

combinaison. Madame de Tècle avait voulu enlever à leur rendez-vous le

caractère d'intimité que donne le huis clos. C'était la vérité pure.

Cette jeune femme, qui était une des plus nobles créatures de son sexe,

n'était nullement naïve. Elle n'avait pas traversé dix ans de jeunesse,

de beauté et de veuvage sans recevoir, sous une forme plus ou moins

directe, quelques douzaines de déclarations qui lui avaient laissé des

impressions justes et généralement peu flatteuses sur la délicatesse et

la discrétion du sexe adverse. Comme toutes les femmes de son âge, elle

connaissait le danger, et, comme un très petit nombre, elle ne l'aimait

pas. Elle avait invariablement fait rentrer dans le grand chemin de

l'amitié tous ceux qu'elle avait surpris rôdant autour d'elle dans les

sentiers défendus; mais cette tâche l'ennuyait. Depuis la veille, elle

était sérieusement préoccupée de l'entretien particulier que M. de

Camors lui avait fait la surprise de lui demander. Quel pouvait être

l'objet de cet entretien mystérieux? Elle eut beau se creuser l'esprit,

elle ne put l'imaginer. Il était sans doute invraisemblable au plus haut

point que M. de Camors, dès le début d'une connaissance à peine

ébauchée, se crût autorisé à lui déclarer ses feux; toutefois, la

renommée galante du jeune comte lui revint en mémoire, elle se dit qu'un

séducteur de cette taille pouvait avoir des façons extraordinaires, et

qu'il pouvait se croire, en outre, dispensé de beaucoup de cérémonie en

face d'une humble provinciale. Bref, ces réflexions faites, elle résolut

de le recevoir dans son jardin, ayant remarqué dans sa petite expérience

que le plein air et les grands espaces vides n'étaient pas favorables

aux téméraires.

M. de Camors salua madame de Tècle comme les Anglais saluent leur reine;

puis, s'étant assis, il approcha sa chaise, avec un peu de secrète

malice peut-être, et, baissant la voix sur le ton de la confidence:

--Madame, dit-il, voulez-vous me permettre de vous confier un secret, et

de vous demander un conseil?

Madame de Tècle souleva un peu sa tête fine, attacha sur les yeux du

comte la lumière veloutée de son regard, sourit vaguement, et termina

cette mimique interrogative par un léger mouvement de la main, qui

signifiait: «Vous m'étonnez infiniment, mais enfin je vous écoute.»

--Voici d'abord, madame, mon secret: je désire être député de cet

arrondissement.

À cette déclaration inattendue, madame de Tècle le regarda encore,

laissa échapper un faible soupir de soulagement et s'inclina avec

gravité.

--Le général de Campvallon, madame, poursuivit le jeune homme, me montre

une bonté paternelle. Il a l'intention de se démettre de son mandat en

ma faveur; il ne m'a pas caché que l'appui de monsieur votre oncle était

indispensable au succès de ma candidature. Je suis donc venu dans ce

pays sur l'inspiration du général, avec l'espérance de conquérir cet

appui; mais les idées et les sentiments que monsieur votre oncle

exprimait hier me paraissaient si directement contraires à mes

prétentions, que je me sens véritablement découragé. Bref, madame, dans

ma perplexité, j'ai eu la pensée, fort indiscrète sans doute, de

m'adresser à votre bonté, et de vous demander un conseil que je suis

déterminé à suivre, quel qu'il soit.

--Mais, monsieur... vous m'embarrassez beaucoup, dit la jeune femme,

dont le joli visage sombre s'éclaira d'un franc sourire.

--Je n'ai, madame, aucun titre particulier à votre bienveillance... au

contraire peut-être... mais enfin je suis un être humain et vous êtes

charitable... Eh bien, madame, sincèrement, il s'agit de ma fortune, de

mon avenir, de ma destinée tout entière. L'occasion qui se présente ici

pour moi d'entrer jeune dans la vie publique est unique; je serais au

désespoir de la perdre... Voulez-vous être assez bonne, madame, pour

m'obliger?

--Mais comment? dit madame de Tècle. Je ne me mêle pas de politique,

moi, monsieur... Qu'est-ce que vous me demandez au juste?

--D'abord, madame, je vous demande, je vous supplie de ne pas me

desservir.

--Pourquoi vous desservirais-je?

--Mon Dieu! madame, vous avez plus que personne le droit d'être

sévère... Ma jeunesse a été un peu dissipée; ma réputation, à quelques

égards, n'est pas très bonne, je le sais; je ne doute pas qu'elle ne

soit arrivée jusqu'à vous, et je pourrais craindre qu'elle ne vous eût

inspiré quelques préventions.

--Monsieur, nous vivons ici fort retirés... nous ne savons guère ce qui

se passe à Paris... Au surplus, cela ne m'empêcherait pas de vous

obliger, si j'en connaissais les moyens, car je pense que des travaux

sérieux et élevés ne pourraient que modifier heureusement vos

occupations ordinaires.

--C'est véritablement une chose délicieuse, se dit à part lui le jeune

comte, que de se jouer avec une personne si spirituelle.--Madame,

reprit-il avec sa grâce tranquille, je m'associe à vos espérances...

mais, puisque vous daignez encourager mon ambition, croyez-vous que je

parvienne un jour à triompher des dispositions de monsieur votre

oncle?... Vous le connaissez bien... que pourrais-je faire pour me le

concilier? Quelle marche dois-je suivre? car je ne puis certainement me

passer de son concours, et, si j'y dois renoncer, il faut que je renonce

à mes projets.

--Mon Dieu! dit madame de Tècle en prenant un air réfléchi, c'est bien

difficile!

--N'est-ce pas, madame?

Il y avait dans la voix de M. de Camors tant de soumission, de confiance

et de candeur, que madame de Tècle en fut touchée, et que le diable en

fut charmé au fond des enfers.

--Laissez-moi y penser un peu, dit-elle.

Elle posa son coude sur la table, et sa tête sur sa main. Ses doigts un

peu écartés en éventail cachaient à demi un de ses yeux, tandis que les

feux de ses bagues jouaient au soleil, et que ses ongles nacrés

tourmentaient doucement la surface brune et lisse de son front.--M. de

Camors la regardait toujours avec le même air de soumission et de

candeur.

--Eh bien, monsieur, dit-elle tout à coup en riant, moi, je crois que

vous n'avez rien de mieux à faire que de continuer.

--Pardon, madame... continuer... quoi?

--Mais... le système que vous avez suivi jusqu'ici avec mon oncle: ne

rien lui dire quant à présent, prier le général de se taire de son côté,

et attendre tranquillement que le voisinage, les relations, le temps--et

vos qualités, monsieur, aient préparé suffisamment mon oncle à votre

candidature. Quant à moi, mon rôle est bien simple; je ne pourrais en ce

moment vous aider sans vous trahir... par conséquent, mon assistance

doit se borner, jusqu'à nouvel ordre, à faire valoir vos mérites aux

yeux de mon oncle... C'est à vous de les montrer.

--Vous me comblez, madame, dit M. de Camors. En vous prenant pour

confidente de mes projets ambitieux, j'ai commis un trait de désespoir

et de mauvais goût... qu'une nuance d'ironie punit bien légèrement;

mais, pour parler très sérieusement, madame, je vous remercie de grand

coeur. Je craignais de trouver en vous une puissance ennemie, et je

trouve une puissance neutre, presque alliée.

--Oh! tout à fait alliée, quoique secrètement, dit en riant madame de

Tècle. D'abord, je suis bien aise de vous être agréable, et puis j'aime

beaucoup M. de Campvallon, et je suis heureuse d'entrer dans ses

vues...--_Come here, Mary!_

Ces derniers mots, qui signifient: «Venez ici!» s'adressaient à

mademoiselle Marie, qui venait d'apparaître sur un des escaliers de la

terrasse, les joues écarlates, les cheveux en broussaille, et tenant une

corde à la main.--Elle s'approcha aussitôt de sa mère en faisant à M. de

Camors un de ces gauches saluts particuliers aux jeunes filles qui

grandissent.

--Vous permettez, monsieur de Camors? reprit madame de Tècle.

Et elle donna en anglais à sa fille quelques ordres que nous traduisons:

--Vous avez trop chaud, Mary, ne courez plus... Dites à Rosa de préparer

mon corsage à petits bouillons... Pendant que je m'habillerai, vous me

direz votre page de catéchisme...

--Oui, mère.

--Vous avez fait votre thème?

--Oui, mère... Comment dit-on en anglais _joli_... pour un homme?

--Pourquoi?

--C'est dans mon thème... pour un homme beau, joli, distingué?

--_Handsome_, _nice_, _charming_, dit la mère.

--Eh bien, mère, ce _gentleman_ notre voisin est tout à fait _handsome,

nice and charming!_

--_Mad... foolish creature!_ s'écria madame de Tècle pendant que

l'enfant se sauvait en courant et descendait l'escalier comme une

cascade.

M. de Camors, qui avait écouté ce dialogue avec un calme impassible, se

leva.

--Merci encore, madame, dit-il, et pardon... Ainsi vous me permettrez de

vous confier de temps en temps mes peines ou mes espérances politiques?

--Certainement, monsieur.

Il la salua et se retira.--Comme il traversait la cour de la maison, il

se trouva en face de mademoiselle Mary, et, lui adressant une

inclination respectueuse:

--_Another time, miss Mary_, lui dit-il, _take care... I understand

english perfectly well._ (Une autre fois, miss Mary, prenez garde:

j'entends l'anglais parfaitement bien.)

Miss Mary demeura tout à coup droite sur ses hanches, rougit jusqu'aux

cheveux, et jeta à M. de Camors un regard farouche, mêlé de honte et de

fureur.

--_You are not satisfied, miss Mary?_ reprit Camors. (Vous n'êtes pas

contente, miss Mary?)

--_Not at all_ (pas du tout)! dit vivement l'enfant de sa grosse voix un

peu enrouée.

M. de Camors se mit à rire, s'inclina de nouveau, et partit, laissant au

milieu de la cour miss Mary immobile et indignée.

Peu de minutes après, mademoiselle Marie se jetait tout en larmes dans

les bras de sa mère, et lui contait à travers ses sanglots sa cruelle

mésaventure. Madame de Tècle, tout en saisissant l'occasion de donner à

sa fille une leçon de réserve et de convenance, se garda de prendre les

choses au tragique, et parut même en rire de si bon coeur, quoiqu'elle

n'en eût pas trop envie, que l'enfant finit par en rire avec elle.

M. de Camors cependant regagnait ses foyers en se félicitant

cordialement de sa campagne, qui lui semblait être, non sans raison, un

chef-d'oeuvre de stratégie. Par un mélange savant de franchise et

d'astuce, il avait engagé tout doucement madame de Tècle dans ses

intérêts, et dès ce moment la réalisation de ses rêves ambitieux lui

paraissait assurée, car il n'ignorait pas la valeur incomparable de la

complicité des femmes, et il connaissait toute la puissance de ce

travail latent et continu, de ces petits efforts accumulés, de ces

poussées souterraines qui assimilent les forces féminines aux forces

patientes et irrésistibles de la nature. D'autre part, il avait mis un

secret entre cette jolie femme et lui, il s'était établi auprès d'elle

sur un pied confidentiel; il avait acquis le droit des regards

mystérieux, des demi-mots clandestins, des entretiens dérobés, et une

telle situation, habilement gouvernée, pouvait l'aider à passer

agréablement le temps de son stage politique.

À peine rentré chez lui, M. de Camors écrivit au général pour lui rendre

compte du début de ses opérations et pour lui demander un peu de

patience; puis, à dater de ce jour, il mit tous ses soins à poursuivre

le succès des deux candidatures qu'il avait posées à la fois, et qui lui

tenaient déjà presque également au coeur. Sa politique à l'égard de M.

Des Rameures fut aussi simple qu'adroite; elle était, d'ailleurs, si

clairement indiquée, que le détail en offrirait peu d'intérêt. Profitant

sans empressement affecté, mais avec une familiarité croissante, des

relations de voisinage, il se mit pour ainsi dire à l'école dans la

ferme modèle du vieux gentilhomme-pasteur; il lui abandonna, en outre,

la direction théorique de son propre domaine. Par cette facile

complaisance, ornée de sa courtoisie captivante, il s'avança

sensiblement dans les bonnes grâces du vieillard. Toutefois, à mesure

qu'il le connaissait mieux et qu'il éprouvait de plus près la fermeté

granitique de ce caractère, il commença à craindre que sur certains

points essentiels il ne fût radicalement inflexible. Après quelques

semaines de relations presque quotidiennes. M. Des Rameures vantait

volontiers son jeune voisin comme un gentil garçon, un excellent

musicien, un aimable convive; mais de là à la pensée d'en faire un

député, il y avait une nuance qui pouvait être un abîme. Madame de Tècle

elle-même l'appréhendait beaucoup, et ne le cachait pas à M. de Camors.

Le jeune comte cependant ne se préoccupait pas autant qu'on pourrait le

croire des déceptions qui semblaient le menacer de ce côté, car il était

arrivé sur ces entrefaites que son ambition secondaire avait dominé peu

à peu son ambition principale, en d'autres termes que son goût pour

madame de Tècle était devenu plus vif et plus pressant que son amour

pour la députation. Nous devons avouer, non à sa gloire, qu'il s'était

d'abord proposé la séduction de sa voisine comme un simple passe-temps,

comme une entreprise intéressante, et surtout comme une oeuvre d'art

extrêmement difficile, qui lui ferait, à ses propres yeux, le plus grand

honneur. Quoiqu'il eût rencontré peu de femmes de ce mérite, il la

jugeait assez bien. Madame de Tècle, il le comprenait, n'était pas

simplement une honnête femme, c'est-à-dire qu'elle n'avait pas seulement

l'habitude du devoir, elle en avait la passion; elle n'était pas prude,

elle était chaste; elle n'était pas dévote, elle était pieuse. Il

entrevoyait chez elle un esprit à la fois très droit et très délié, des

sentiments très hauts et très dignes, des principes réfléchis et

enracinés, une vertu sans raideur, pure et souple comme une flamme.

Toutefois, M. de Camors ne désespéra pas. Il avait pour principe qu'il

n'y a de vertus infaillibles que celles à qui l'occasion suffisante a

manqué, et il se flatta d'être pour madame de Tècle cette occasion

efficace. Il sentit parfaitement, d'ailleurs, qu'avec elle les formes

ordinaires de la galanterie seraient hors de saison. Par un raffinement

suprême, il mit bas les armes devant celle dont il voulait faire la

conquête: tout son art fut de l'entourer d'un respect absolu, laissant

le soin du reste au temps, à l'intimité de chaque jour et au charme

redoutable qu'il savait en lui.

Il y eut quelque chose de touchant pour madame de Tècle dans l'attitude

réservée et presque timide de ce mauvais sujet en sa présence. C'était

l'hommage d'un esprit déchu, et comme honteux de l'être, en face d'un

esprit de lumière. Jamais, ni en public, ni dans le tête-à-tête, un

geste, un mot, un regard, dont la vertu la plus ombrageuse pût

s'alarmer. Il y avait plus: ce hautain jeune homme, volontiers ironique

avec tout le monde, était toujours sérieux avec elle. Dès qu'il se

tournait vers elle, son visage, son accent, sa parole devenaient graves

tout à coup comme s'il fût entré dans une église. Il avait beaucoup

d'esprit; il en usait et abusait à outrance dans les conversations qui

se tenaient devant madame de Tècle, comme s'il eût tiré des feux

d'artifice en son honneur; puis, revenant à elle, il s'éteignait

soudain, et n'avait plus que de la soumission et du respect.

Toute femme qui reçoit d'un homme supérieur des flatteries de si haut

goût ne l'aime pas nécessairement, mais nécessairement elle le trouve

aimable. À l'ombre de la pleine sécurité que M. de Camors lui laissait,

madame de Tècle ne pouvait donc que se plaire dans la compagnie d'un

homme qui était sans doute le plus distingué qu'elle eût jamais

rencontré, et qui avait comme elle le goût des arts, de la vie sociale

et des choses de l'esprit. Enfin, ces douces et innocentes relations

avec un jeune homme d'une réputation un peu scandaleuse ne pouvaient

manquer d'éveiller dans le coeur de madame de Tècle un sentiment ou

plutôt une illusion dont les plus excellentes se défendent mal. Les

libertins offrent aux femmes vulgaires un genre d'attrait qu'on ne sait

trop comment qualifier, mais qui doit être celui d'une curiosité peu

louable. Aux femmes d'élite, ils en offrent un autre, infiniment plus

noble, mais à peine moins dangereux: c'est l'attrait de la conversion.

Il est rare que les femmes vertueuses ne tombent pas dans cette erreur

capitale de croire qu'on aime la vertu parce qu'on les aime.--Telles

étaient en résumé les secrètes sympathies dont les rameaux légers

s'entrecroisaient, germaient et fleurissaient peu à peu dans cette âme

aussi tendre qu'elle était pure.

M. de Camors avait prévu confusément tout cela.--Ce qu'il n'avait point

prévu, c'est qu'il se prendrait lui-même à ses pièges, et qu'il serait

bientôt sincère dans le rôle qu'il avait si judicieusement adopté. Dès

l'abord, madame de Tècle lui avait extrêmement plu. Ce qu'il y avait en

elle d'un peu puritain, s'unissant à sa grâce naturelle et à son

élégance mondaine, composait une sorte de charme original, qui piquait

au vif l'imagination blasée de ce jeune homme. Si c'est une tentation

puissante pour les anges que de sauver les réprouvés, les réprouvés ne

caressent pas avec moins de délices la pensée de perdre les anges. Ils

rêvent, comme les farouches épicuriens bibliques, de mêler dans des

ivresses inconnues la terre avec le ciel. À ces instincts de sombre

dépravation se joignit bientôt, dans les dispositions de M. de Camors à

l'égard de madame de Tècle, un sentiment plus digne d'elle. En la voyant

presque chaque jour dans cette intimité périlleuse que favorise la vie

de campagne, en assistant à toutes les gracieuses évolutions de cette

personne accomplie, toujours égale, toujours prête à tout, au devoir

comme au plaisir, animée comme la passion et sereine comme la vertu, il

se prit pour elle d'un culte véritable. Ce n'était point du respect:

pour respecter, il faut croire à l'effort, au mérite, et il n'y voulait

pas croire. Il croyait que madame de Tècle était née comme cela; mais il

l'admirait comme une plante rare, comme un objet charmant, comme une

oeuvre exquise en laquelle la nature avait combiné les grâces physiques

et morales avec une proportion et une harmonie parfaites.--Bref, il

l'aimait, et sa contenance d'esclave auprès d'elle ne fut pas longtemps

un jeu.

Nos lectrices auront sans doute remarqué un fait bizarre: c'est que,

lorsque les sentiments réciproques de deux faibles créatures mortelles

en sont venus à un certain point de maturité, le hasard ne manque jamais

de fournir une circonstance fatale qui fait jaillir le secret de ces

deux coeurs, et qui dégage soudain la foudre des nuages lentement

amoncelés. C'est la crise de tous les amours. Cette circonstance se

présenta pour madame de Tècle et pour M. de Camors sous la forme d'un

incident des moins poétiques.

On était arrivé à la fin d'octobre. Camors était sorti à cheval après

son dîner pour faire une promenade dans les environs. La nuit, déjà

tombée, était froide, obscure et peu engageante; mais le comte ne devait

pas voir madame de Tècle ce soir-là: il commençait à ne pas savoir se

passer d'elle, et, affecté du désoeuvrement propre aux amoureux, il tuait

le temps comme il pouvait. Il espérait, en outre, qu'un exercice violent

rendrait un peu de calme à son esprit, qui n'avait jamais été peut-être

plus profondément agité. Encore jeune et neuf dans son système

impitoyable, il se troublait à la pensée d'une victime aussi pure que

madame de Tècle. Passer sur la vie, sur le repos, sur le coeur d'une

telle femme, comme son cheval passait sur l'herbe du chemin, sans plus

de souci ni de pitié, c'était dur pour un début. Si étrange que cela

puisse paraître, l'idée lui vint de l'épouser; puis il se dit que cette

faiblesse serait en contradiction directe avec ses principes, qu'elle

lui ferait perdre à jamais toute maîtrise de lui-même, et le rejetterait

dans le néant de sa vie passée.--Il fallait donc la séduire, car il

l'aimait, il la désirait, il la voulait. Il ne doutait pas qu'elle ne

succombât un jour ou l'autre: avec le flair terrible des grands

corrupteurs, il pressentait dans cette âme ébranlée des défaillances

prochaines. Il voyait l'heure où il toucherait la main de madame de

Tècle avec des lèvres d'amant, et une langueur mortelle se répandait

dans ses veines.--Comme il s'abandonnait à ces images passionnées, le

souvenir de la jeune madame Lescande se présenta tout à coup à sa

pensée, et il pâlit dans la nuit.

À ce moment même, il passait sur la lisière d'un petit bois qui

appartenait au comte de Tècle, et dont une partie avait été récemment

défrichée. Ce n'était pas le hasard seul qui avait dirigé de ce côté la

promenade de Camors. Madame de Tècle aimait beaucoup ce lieu, et l'y

avait conduit plusieurs fois, et encore la veille, en compagnie de sa

fille et de son beau-père. Le site était singulier. Quoique peu éloigné

des habitations, ce bois était sauvage et perdu comme à mille lieues du

monde. On eût dit un coin de forêt vierge entamé par la hache des

pionniers. D'énormes souches déracinées, des troncs d'arbres

gigantesques couvraient pêle-mêle les pentes du coteau, et barraient çà

et là d'une manière pittoresque le cours d'un ruisseau qui coulait dans

le vallon. Un peu plus loin, la futaie haute et touffue continuait de

répandre un demi-jour religieux sur les mousses, les roches, les

broussailles, la terre grasse et les flaques d'eau limoneuses, qui sont

le charme et l'horreur des vieux bois négligés.

Dans cette solitude, et sur la limite du défrichement, s'élevait une

sorte de hutte grossière que s'était construite lui-même un pauvre

diable, sabotier de son état, à qui le comte de Tècle avait permis de

s'établir là pour y exploiter les hêtres sur place au profit de son

humble industrie. Cette espèce de bohème intéressait madame de Tècle,

peut-être parce qu'il avait, comme M. de Camors, une assez mauvaise

réputation. Il vivait dans sa cabane avec une femme encore agréable sous

ses haillons et deux petits garçons à cheveux dorés et frisés. Il était

étranger au pays, et passait pour n'être pas le mari de sa femme.

C'était un homme taciturne, dont les traits semblaient beaux, énergiques

et durs sous son épaisse barbe noire. Madame de Tècle s'amusait à le

voir travailler à ses sabots, elle aimait les enfants, qui étaient jolis

comme des anges barbouillés, et plaignait la femme. Au fond, elle

méditait de la marier à son mari, au cas que la chose fût à faire, comme

cela paraissait trop vraisemblable.

M. de Camors suivait au pas de son cheval un sentier rocailleux qui

serpentait sur le flanc du coteau boisé. C'était l'instant où l'ombre de

madame Lescande s'était comme levée devant lui, et où il croyait presque

en entendre la plainte. Tout à coup l'illusion fit place à une étrange

réalité. Une voix de femme l'appela clairement par son nom avec un

accent de détresse:

--Monsieur de Camors!

Il arrêta son cheval sur place d'une main involontaire, et se sentit

traversé par un frisson glacial.--La même voix s'éleva de nouveau et

l'appela encore. Il reconnut la voix de madame de Tècle.--Promenant

autour de lui dans les ténèbres un regard rapide, il vit briller une

lueur à travers le feuillage dans la direction de la chaumière du

sabotier, et, se guidant sur cet indice, il jeta son cheval à travers le

défrichement, gravit le coteau et se trouva bientôt en face de madame de

Tècle. Elle était debout devant le seuil de la hutte, la tête nue et ses

beaux cheveux en désordre sous une longue dentelle noire; elle donnait à

un domestique des instructions précipitées.

Dès qu'elle vit approcher Camors, elle vint à lui.

--Pardon, monsieur, dit-elle; mais j'ai cru vous reconnaître, et je vous

ai appelé... Je suis si malheureuse!

--Si malheureuse?

--Les deux enfants de cet homme vont mourir!... Que faire, monsieur?

Entrez... entrez, je vous en prie.

Il sauta à terre, mit les rênes de son cheval entre les mains du

domestique, et suivit madame de Tècle dans l'intérieur de la cabane.

Les deux enfants aux cheveux d'or étaient couchés côte à côte sur le

même grabat, immobiles, rigides, les yeux ouverts, les pupilles

étrangement dilatées, la face ardente et agitée par de légères

convulsions. Ils semblaient être à l'agonie.--Le vieux docteur Durocher

était penché sur eux, les regardant d'un oeil fixe, anxieux et comme

désespéré. La mère, à genoux, comprimait sa tête dans ses deux mains et

sanglotait.--Au pied du lit, le père à la mine sauvage se tenait debout,

les bras croisés, les yeux secs; il grelottait par intervalle, et

murmurait sourdement d'une voix stupide:

--Tous deux! tous deux!

Puis il retombait dans sa morne attitude.

Monsieur de Camors — Complet · 第 12 / 28 题