Madame de Tècle s'était levée et avait sonné.
--Mademoiselle Marie est là? dit-elle au domestique. Priez-la de mettre
son chapeau et de venir.
Mademoiselle Marie arriva l'instant d'après: elle jeta sur l'étranger le
franc regard d'un enfant curieux, le salua légèrement, et tous trois
sortirent du salon par une porte qui ouvrait de plain-pied sur le parc.
De ce côté du château, comme devant la façade, c'était une succession de
coteaux et de vallons gazonnés, de bosquets et de clairières, de petits
ponts blancs, de vaches luisantes et de moutons frisés, s'étendant à
perte de vue. Madame de Tècle, tout en répondant poliment aux
exclamations courtoises de M. de Camors, s'acheminait d'un pas rapide et
léger, et ses petites bottes de fée laissaient leurs deux empreintes
délicates comme esquissées sur le sable fin des sentiers. Elle marchait
avec une grâce inconcevable, sans le vouloir et sans le savoir. Elle
avait une allure relevée, souple, élastique, et d'une élégance ondoyante
qui eût semblé coquette, si on ne l'eût sentie parfaitement naturelle.
Arrivée devant le mur qui fermait la partie droite du parc, elle ouvrit
une porte, et l'on se trouva à l'entrée d'un chemin très étroit qui
traversait un immense champ plein de blé mûr. Madame de Tècle continua
sa marche, suivie par mademoiselle Marie, que suivait M. de Camors.
Mademoiselle Marie s'était montrée jusque-là fort sage; mais, en voyant
tous ces beaux épis d'or entremêlés de marguerites blanches, de
coquelicots rouges et de bleuets, et en entendant le concert délicieux
que des myriades de mouches bleues, vertes, jaunes et mordorées
faisaient au milieu de ces merveilles, Mademoiselle Marie s'exalta, et
perdit quelque chose de son excellente tenue. Elle s'arrêtait de minute
en minute pour cueillir une marguerite ou un coquelicot; à chaque
station, il est vrai, elle se retournait vers Camors et lui disait:
«Pardon, monsieur!» Mais n'importe, sa mère en souffrait.
--Voyons, Marie, disait-elle, voyons donc.
Enfin, comme on passait tout près d'un des pommiers qui étaient
clairsemés au milieu du blé, l'enfant aperçut une branche verte,
surmontée d'une pomme encore plus verte et grosse comme le bout de son
doigt. Cette tentation fut irrésistible.
--Pardon, monsieur, dit-elle.
Et elle s'enfonça dans le blé pour atteindre le pommier et, si Dieu le
permettait, la petite pomme; mais ce fut madame de Tècle qui ne le
permit pas.
--Marie! dit-elle vivement, dans les blés, mon enfant! êtes-vous folle?
Marie rentra à la hâte dans le sentier; mais elle ne put renoncer à sa
terrible envie, et, regardant M. de Camors d'un oeil suppliant:
--Monsieur, lui dit-elle en lui montrant la branche, je vous prie!...
Cela ferait si bien dans mon bouquet, cette pomme!
M. de Camors n'eut qu'à se pencher un peu et à allonger le bras pour
détacher de l'arbre la branche et la pomme.
--Merci bien! dit tranquillement l'enfant
Puis elle joignit la tige du pommier à son bouquet, planta le tout dans
le ruban de son chapeau, et se remit fièrement en marche après un gros
soupir de satisfaction.
Comme ils approchaient d'une barrière qui s'ouvrait à l'extrémité du
champ, madame de Tècle se retourna tout à coup:
--Mon oncle, monsieur! dit-elle.
M. de Camors leva la tête, et aperçut un vieillard de haute taille, qui
s'était arrêté de l'autre côté de la barrière, et qui les regardait, la
main posée au-dessus de ses yeux en forme d'abat-jour. Ses jambes
robustes étaient sanglées dans des guêtres de cuir fauve à boucles
d'acier. Il portait un large vêtement de velours marron et un chapeau de
feutre mou. À ses cheveux blancs et à ses gros sourcils noirs, Camors
reconnut aussitôt le vieux monsieur joueur de violon.
--Mon oncle, dit madame de Tècle en montrant le jeune comte du
geste,--monsieur de Camors!
--Monsieur de Camors! répéta, le vieillard d'une voix remarquablement
forte et pleine; monsieur, soyez le bienvenu.
Il ouvrit la barrière, et, tendant au jeune homme sa main brune et
velue:
--Monsieur, poursuivit-il, j'ai beaucoup connu madame votre mère, et je
suis ravi de voir son fils chez moi! C'était une aimable personne que
votre mère, monsieur, et qui certainement méritait...
Le vieillard hésita, et termina sa phrase par un _hem!_ sonore, qui
retentit dans sa large poitrine comme sous une voûte d'église.
Il prit la lettre de M. de Campvallon que Camors lui présentait, et, la
tenant développée à longue distance de ses yeux, il se mit à la lire
sous l'ombre de la haie voisine. Le général avait prévenu le jeune comte
qu'il ne croyait pas politique de révéler dès l'abord à M. Des Rameures
les projets concertés entre eux. M. Des Rameures ne trouva donc dans la
lettre qu'une chaude recommandation en faveur de M. de Camors, et plus
bas, en post-scriptum, la nouvelle du mariage du général.
--Comment diable! s'écria M. Des Rameures. Savez-vous cela, ma nièce?
Campvallon se marie!
Les histoires de mariage ont le privilège d'éveiller l'intérêt
particulier des dames. Madame de Tècle se rapprocha avec curiosité, et
mademoiselle Marie elle-même prêta l'oreille.
--Comment, mon oncle, le général! Êtes-vous sûr?
--Pardieu! sans doute, j'en suis sûr, puisqu'il me le dit.
Connaissez-vous sa fiancée, monsieur de Camors?
--Mademoiselle de Luc d'Estrelles est ma cousine, monsieur.
--Ah! fort bien, monsieur. Et c'est une personne d'un certain âge, je
suppose?
--Elle a vingt-cinq ans, monsieur.
M. Des Rameures fit entendre de nouveau un de ces _hem!_ puissants qui
lui étaient familiers.
--Et peut-on vous demander, monsieur, sans indiscrétion, reprit-il, si
elle est douée de quelques agréments physiques?
--Elle est d'une rare beauté.
--Hem! Fort bien, monsieur!... Je trouverais le général un peu âgé pour
elle; mais quoi! chacun se connaît, monsieur, chacun se connaît! Hem!...
ma chère Élise, quand vous voudrez, nous vous suivons... Pardon!
monsieur le comte, si je vous reçois dans cet appareil rustique... mais
je suis un laboureur, _agricola!_ et un pasteur... un simple gardien de
troupeaux, _custos gregis!_ comme dit le poète... Marchez donc devant
moi, monsieur, je vous en prie... Marie, respectez mes blés, mon
enfant!... Et pouvons-nous espérer, monsieur de Camors, que vous avez
l'heureuse pensée de quitter la grande Babylone et de vous installer
dans votre propriété rurale? Ce serait d'un bon exemple, monsieur, d'un
excellent exemple; car, aujourd'hui plus que jamais malheureusement, on
peut dire avec le poète:
_Non ullus aratro
Dignus honos; squalent abductis arva colonis,
Et... et..._
et, ma foi, j'oublie le reste!... Pauvre mémoire!... Ah! monsieur, ne
vieillissez pas!
--_Et curvæ rigidum falces conflantur in ensem!_ dit M. de Camors
achevant la citation interrompue.
--Quoi! monsieur, vous citez Virgile! vous lisez les anciens! j'en suis
charmé, sincèrement charmé! Ce n'est point le défaut de la génération
nouvelle! Les ignorants font courir le bruit qu'il est de mauvais goût
de citer les classiques... Ce n'est pas mon avis, monsieur... pas le
moins du monde... Nos pères citaient volontiers, parce qu'ils savaient.
Quant à Virgile, monsieur, c'est mon poète... non pas que j'approuve
tous ses procédés de culture... Avec tout le respect que je lui dois, il
y a beaucoup à dire à son oeuvre de ce côté-là... et ses méthodes
d'élevage en particulier sont tout à fait insuffisantes; mais d'ailleurs
il est divin... Eh bien, monsieur de Camors, vous voyez mon petit
domaine... _mea paupera regna!_... la retraite du sage! C'est là que je
vis, et que je vis heureux comme un patriarche, comme un vieux berger de
l'âge d'or, aimé de mes voisins, ce qui n'est pas facile... et vénérant
les dieux, ce qui l'est davantage... Oui, monsieur, et, puisque vous
aimez Virgile, vous m'excuserez encore une fois... c'est pour moi qu'il
a dit:
_Fortunate senex, hic inter flumina nota,
Et fontes sacros frigus captabis opacum!_
Et aussi, monsieur de Camors:
_Fortunatus et ille Deos qui novit agrestes.
Panaque, Silvanumque senem!..._
--_Nymphasque sorores!_ dit Camors en souriant, et en désignant d'un
léger signe de tête madame de Tècle et sa fille, qui le précédaient.
--Fort bien! fort à propos! c'est la vérité pure! dit gaiement M. Des
Rameures. Avez-vous entendu, ma nièce?
--Oui, mon oncle.
--Et avez-vous compris, ma nièce?
--Non, mon oncle.
Le vieillard se mit à rire de tout son coeur.
--Je ne vous crois pas, ma chère, je ne vous crois pas!... N'en croyez
rien, monsieur de Camors! Les femmes ont le don de comprendre les
compliments dans toutes les langues!
Cet entretien les avait conduits jusqu'au château. On s'assit sur un
banc, devant la porte du salon, pour jouir du point de vue. M. de Camors
loua avec goût le dessin et la bonne tenue du parc. Il accepta une
invitation à dîner pour la semaine suivante, et se retira discrètement,
se flattant d'avoir fait, dès son début, quelques progrès dans l'estime
de M. Des Rameures, mais regrettant de n'en avoir fait aucun, suivant
toute apparence, dans la sympathie de sa nièce aux pieds légers.
C'était tout le contraire.
--Ce jeune homme, dit M. des Rameures dès qu'il se trouva seul avec
madame de Tècle, ce jeune homme a quelque teinture des anciens, et c'est
quelque chose, mais il ressemble terriblement à son père, qui était
vicieux comme le péché. Il a bien dans le sourire et dans les yeux
quelques traits de son adorable mère... mais, en définitive, ma chère
Élise, c'est tout le portrait de son détestable père, dont il a,
d'ailleurs, dit-on, les principes et les moeurs.
--Qui dit cela, mon oncle?
--Mais le bruit public, ma nièce!
--Le bruit public, mon oncle, se trompe quelquefois, et il exagère
toujours. Moi, je le trouve bien, ce jeune homme. Il est très poli et
très distingué.
--Voilà! voilà! parce qu'il vous a comparée aux nymphes de la Fable, ma
nièce!
--S'il m'a comparée aux nymphes de la Fable, il a eu tort; mais il ne
m'a pas adressé en français une seule parole qui ne fût du meilleur ton.
Attendons, avant de le condamner, que nous ayons pu le juger nous-mêmes,
mon oncle, voulez-vous? C'est une habitude que vous m'avez toujours
recommandée, vous savez.
--Vous ne pouvez pas disconvenir, ma nièce, reprit le vieillard avec un
peu d'humeur, que ce jeune homme n'exhale un parfum parisien des plus
marqués et des plus désagréables! Trop poli, trop contenu! pas l'ombre
d'enthousiasme! pas de jeunesse enfin! il ne rit pas! J'aime que chacun
soit de son âge... J'aime qu'un jeune homme rie à faire craquer son
gilet!
--Comment voulez-vous qu'il rie à faire craquer son gilet, mon oncle,
quand son père est mort si récemment d'une manière tragique, et quand
lui-même est à demi ruiné, dit-on?
--Eh bien! eh bien, soit!... la vérité est que vous avez raison, et
j'abjure mes préventions contre ce jeune homme. S'il est à demi ruiné,
je lui offrirai mes conseils et... et... ma bourse au besoin, en
souvenir de sa mère, qui vous ressemblait, Élise, par parenthèse, et
c'est ainsi que finissent toujours nos querelles, méchante enfant... Je
crie, je me passionne, je m'emporte comme un Tartare... vous faites
parler votre douceur et votre bon sens, ma chère petite, et le tigre est
un agneau... Et tous les malheureux qui vous approchent subissent de
même votre charme perfide... Et c'est pourquoi mon vieux La Fontaine a
dit de vous:
Sur différentes fleurs l'abeille se repose,
Et fait du miel de toute chose!
V
Élise de Tècle avait alors près de trente ans; mais elle paraissait plus
jeune qu'elle n'était. Elle avait épousé à seize ans son cousin Roland
de Tècle dans des circonstances singulières.--Mademoiselle de Tècle,
orpheline de bonne heure, avait été élevée par le frère de sa mère, M.
Des Rameures. Roland vivait à deux pas d'elle chez son père. Tout les
rapprochait, les voeux de leur famille, les convenances de fortune, les
relations de voisinage et l'harmonie sympathique de leurs personnes. Ils
étaient tous deux charmants. Ils avaient été destinés l'un à l'autre dès
leur enfance. L'époque fixée pour le mariage approchait avec la seizième
année d'Élise, et le comte de Tècle, en prévision de cet événement,
faisait restaurer et presque entièrement reconstruire une aile de son
château, réservée au jeune ménage. Roland surveillait et pressait
lui-même ces travaux avec le zèle d'un amoureux.--Un matin, un bruit
confus et sinistre s'éleva dans la cour de l'habitation. Le comte de
Tècle accourut et vit son fils évanoui et sanglant entre les bras des
ouvriers. Il était tombé du haut d'un échafaudage sur le pavé. Le
malheureux enfant demeura deux mois entre la vie et la mort. Au milieu
des transports de sa fièvre, il ne cessait d'appeler sa cousine et sa
fiancée, et on fut forcé d'admettre la jeune fille à son chevet. Il se
rétablit peu à peu; mais il resta défiguré et horriblement boiteux.
La première fois qu'on lui permit de se voir dans une glace, il eut une
syncope que l'on put croire mortelle. C'était, d'ailleurs, un garçon de
coeur et de foi. En revenant à lui, il versa des flots de larmes,--qui ne
purent effacer les cruelles cicatrices de son visage,--pria longtemps et
s'enferma avec son père. Tous deux se mirent ensuite à écrire, l'un à M.
Des Rameures, l'autre à mademoiselle de Tècle. M. Des Rameures et sa
nièce étaient alors en Allemagne. Les émotions et les fatigues avaient
épuisé la santé d'Élise, et son oncle, sur les conseils des médecins,
l'avait conduite aux eaux d'Ems. Ce fut là qu'elle reçut les lettres qui
la dégageaient franchement de sa parole et lui rendaient son absolue
liberté. Roland et son père la suppliaient seulement de ne pas hâter son
retour, leur intention à tous deux étant de quitter le pays dans
quelques semaines et d'aller s'établir à Paris. Ils ajoutaient qu'ils ne
voulaient point de réponse, et que leur résolution, impérieusement
commandée par la plus simple délicatesse, était irrévocable.
Ils furent obéis. Aucune réponse ne vint.--Roland, son sacrifice
accompli, avait paru calme et résigné; mais il tomba dans une sorte de
langueur qui fit en peu de temps d'effrayants progrès, et qui laissa
bientôt pressentir un dénoûment fatal et prochain, qu'il semblait au
reste désirer.
On l'avait transporté un soir à l'extrémité du jardin de son père, sur
une terrasse plantée de quelques tilleuls. Il regardait d'un oeil fixe la
pourpre du couchant à travers les éclaircies des bois, et son père se
promenait à grands pas sur la terrasse, lui souriant quand il passait
devant lui, et essuyant une larme un peu plus loin. Ce fut alors
qu'Élise de Tècle arriva comme un ange des cieux. Elle s'agenouilla
devant le jeune homme infirme, lui baisa les mains et lui dit, en
l'enveloppant du rayonnement de ses beaux yeux, qu'elle ne l'avait
jamais tant aimé. Il sentit qu'elle disait vrai et accepta son
dévouement. Leur union fut consacrée peu de temps après.
Madame de Tècle fut heureuse; mais elle le fut seule. Son mari, malgré
la tendresse dont elle l'entourait, malgré le bonheur vrai qu'il pouvait
lire dans son regard tranquille, malgré la naissance de sa fille, parut
ne se consoler jamais. Il était même avec elle d'une contrainte et d'une
froideur étranges. Une douleur inconnue le consumait. On en eut le
secret le jour où il mourut.
--Ma chérie, dit-il à sa jeune femme, soyez bénie pour tout le bien que
vous m'avez fait... Pardonnez-moi, si je ne vous ai jamais dit combien
je vous aimais... Avec un visage comme le mien, il ne faut pas parler
d'amour!... Et cependant mon pauvre coeur en était plein... J'ai souffert
de cela beaucoup, et surtout en me rappelant ce que j'étais auparavant,
et comme j'aurais été plus digne de vous... Mais nous nous reverrons,
n'est-ce pas, ma chérie?... Et alors, je serai beau comme vous, et je
pourrai vous dire que je vous adore... Adieu!... Je t'en prie, Élise, ne
pleure pas!... je t'assure que je suis heureux... Pour la première fois,
je t'ai ouvert mon coeur, parce qu'un mourant ne craint pas le
ridicule... Adieu! je t'aime!...
Et cette douce parole fut la dernière.
Madame de Tècle, après la mort de son mari, avait continué d'habiter
chez son beau-père; mais elle passait une partie de ses journées chez
son oncle, et, tout en s'occupant de l'éducation de sa fille avec une
sollicitude infinie, elle tenait le ménage des deux vieillards, dont
elle était également idolâtrée.
M. de Camors recueillit une partie de ces détails de la bouche du curé
de Reuilly, qu'il alla visiter le lendemain, et qu'il trouva étudiant
son violoncelle avec ses lunettes d'argent. Malgré son système résolu de
mépris universel, le jeune comte ne put s'empêcher de concevoir pour
madame de Tècle un vague respect, qui ne nuisit d'ailleurs en rien aux
sentiments moins purs qu'il était disposé à lui consacrer. Très décidé,
sinon à la séduire, du moins à lui plaire et à s'en faire une alliée, il
comprit que l'entreprise n'était pas ordinaire; mais il était brave et
il ne craignait pas les difficultés, surtout quand elles se présentaient
sous cette forme.
Ses méditations sur ce texte l'occupèrent agréablement le reste de la
semaine, pendant qu'il surveillait ses ouvriers et qu'il conférait avec
l'architecte. En même temps, ses chevaux, ses livres, ses journaux, ses
domestiques, lui arrivaient successivement et achevaient d'écarter
l'ennui.
Il avait donc fort bonne mine quand il sauta à bas de son _dog-cart_ le
lundi suivant devant la porte de M. Des Rameures et sous les propres
yeux de madame de Tècle, qui daigna frapper doucement de sa blanche main
l'épaule noire et fumante de Fitz-Aymon (par Black-Prince et Anna-Bell).
Camors vit alors pour la première fois le comte de Tècle, qui était un
vieillard doux, triste et taciturne. Le curé, le sous-préfet de
l'arrondissement et sa femme, le médecin de la famille, le percepteur et
l'instituteur complétaient, comme on dit, la liste des convives.
Pendant le dîner, M. de Camors, secrètement excité par le voisinage
immédiat de madame de Tècle, s'appliqua à triompher de cette hostilité
sourde que la présence d'un étranger ne manque jamais de susciter dans
les intimités qu'il dérange. Sa supériorité calme s'établit tout
doucement, et se fit même pardonner à force de grâce. Sans montrer une
gaieté messéante à son deuil, il eut, à propos de ses premiers embarras
de ménage à Reuilly, des pointes de vivacité et des lueurs plaisantes
qui déridèrent la gravité de sa voisine. Il interrogea avec
bienveillance chacun des convives, parut s'intéresser prodigieusement à
leurs affaires, et eut la bonté de les mettre à leur aise. Il eut l'art
de fournir à M. Des Rameures l'occasion de quelques citations heureuses.
Il lui parla sans affectation des prairies artificielles et des prairies
naturelles, des vaches amouillantes et des vaches non amouillantes, des
moutons Dishley, et de mille choses enfin qu'il avait apprises le matin
dans _la Maison rustique du XIXe siècle_. Directement il parla peu à
madame de Tècle; mais il ne dit pas un seul mot dans tout le cours du
repas qui ne lui fût dédié, et, de plus, il avait une manière caressante
et chevaleresque de laisser entendre aux femmes, même en leur versant à
boire, qu'il était prêt à mourir pour elles.
On le trouva simple et bon enfant, quoiqu'il ne fût ni l'un ni l'autre.
Au sortir de table, comme on prenait le frais devant les fenêtres du
salon, à la clarté des étoiles:
--Mon cher monsieur, lui dit M. Des Rameures, dont la cordialité
naturelle était un peu rehaussée par les fumées de son excellente cave,
mon cher monsieur, vous mangez bien, vous parlez mieux, vous buvez sec;
je vous proteste, monsieur, que je suis prêt et disposé à vous regarder
comme un parfait compagnon et comme un voisin accompli, si vous joignez
à tous vos mérites celui d'aimer la musique! Voyons, aimez-vous la
musique?
--Passionnément, monsieur.
--Passionnément! bravo! C'est ainsi qu'il faut aimer tout ce qu'on aime,
monsieur! Eh bien, j'en suis ravi, car nous formons ici une troupe de
mélomanes fanatiques, comme vous vous en apercevrez tout à l'heure...
Moi-même, monsieur, je m'escrime volontiers sur le violon... en simple
amateur de campagne, monsieur... _Orpheus in silvis!_... N'allez pas
imaginer toutefois, monsieur de Camors, que notre culte pour ce bel art
absorbe toutes nos facultés et tous nos instants. Non, monsieur,
assurément! Ainsi que vous le verrez encore, si vous voulez bien prendre
part quelquefois, comme je l'espère, à nos petites réunions, nous ne
dédaignons aucun des objets qui méritent d'occuper des êtres pensants.
Nous passons de la musique à la littérature, à la science, à la
philosophie même au besoin... mais tout cela, monsieur, je vous prie de
le croire, sans pédanterie, sans sortir du ton d'une conversation
enjouée et familière... Nous lisons quelquefois des vers, mais nous n'en
faisons pas... Nous aimons les temps passés, mais nous rendons justice
au nôtre... Nous aimons les anciens, et nous ne craignons pas les
modernes; nous ne craignons que ce qui rapetisse l'esprit et ce qui
abaisse le coeur, et nous nous exaltons à perte de vue sur tout ce qui
nous paraît beau, utile et vrai!... Voilà ce que nous sommes, monsieur.
Nous nous appelons nous-mêmes la colonie des enthousiastes, et les
malveillants du pays nous appellent l'hôtel de Rambouillet. L'envie,
comme vous le savez, monsieur, est une plante qui ne fleurit pas en
province; mais ici, par exception, nous avons quelques jaloux; c'est un
malheur pour eux, et voilà tout!... Chacun apporte donc ici, mon cher
monsieur, le tribut de ses lectures ou de ses réflexions,--son vieux
livre de chevet ou son journal du matin;--on cause là-dessus, on
commente, on discute, et l'on ne se fâche jamais! La politique même,
cette mère de la discorde, n'a pu l'engendrer parmi nous. La chose est
étrange monsieur, car les opinions les plus contraires sont représentées
dans notre petit cénacle. Moi, je suis légitimiste; voici Durocher, mon
médecin et ami, qui est un franc républicain; Hédouin, le percepteur,
est parlementaire; M. le sous-préfet est dévoué au gouvernement, comme
c'est son devoir; le curé est un peu romain, et moi, je suis gallican,
_et sic de cæteris!_ Eh bien, monsieur, nous nous entendons à merveille,
et je vais vous dire pourquoi, c'est que nous sommes tous de bonne foi,
ce qui est fort rare, monsieur; c'est que toutes les opinions
contiennent au fond une portion de vérité, et qu'avec quelques
concessions mutuelles tous les honnêtes gens sont bien près d'avoir une
seule et même opinion... Enfin, monsieur, que vous dirai-je? c'est l'âge
d'or qui règne dans mon salon, ou plutôt dans le salon de ma nièce; car,
si vous voulez connaître la divinité qui nous fait ces loisirs, il faut
regarder ma nièce! C'est pour lui plaire, monsieur, c'est pour
satisfaire à son bon goût, à son bon sens et à sa mesure parfaite en
toutes choses que chacun de nous abjure l'excès et la passion qui gâtent
les meilleures causes. En un mot, monsieur, c'est l'amour, à proprement
parler, qui est notre lien commun et notre commune vertu, car nous
sommes tous amoureux de ma nièce... moi d'abord!... Durocher ensuite
depuis trente ans... puis M. le sous-préfet, puis tous ces messieurs...
et vous aussi, curé!... Allons! allons! vous aussi vous êtes amoureux
d'Élise, en tout bien, tout honneur, bien entendu,--comme je le suis
moi-même, comme nous le sommes tous, et comme M. de Camors le sera
bientôt si ce n'est déjà fait, n'est-ce pas, monsieur de Camors?
M. de Camors déclara avec un sourire de jeune tigre qu'il se sentait
beaucoup de propension à ratifier la prophétie de M. Des Rameures; après
quoi, on rentra dans le salon. La société s'y était augmentée de
quelques habitués des deux sexes, qui étaient venus, les uns en voiture,
les autres à pied, de la petite ville voisine ou des campagnes
environnantes. M. Des Rameures ne tarda pas à saisir son violon; pendant
qu'il l'accordait, mademoiselle Marie, qui était une musicienne
consommée, s'assit devant le piano, et sa mère se posta derrière elle,
prête à battre la mesure sur son épaule.
--Ceci, monsieur de Camors, dit M. Des Rameures, ne va pas être nouveau
pour vous: c'est simplement la sérénade de Schubert, tout bonnement,
monsieur; mais nous l'avons un peu arrangée, ou dérangée, à notre façon;
vous en jugerez. Ma nièce chante, et nous lui répondons alternativement,
le curé et moi!... _Arcades ambo!_... lui sur sa basse, et moi sur mon
stradivarius. Voyons, mon cher curé, commencez... _Incipe, Mopse,
prior!_
Malgré l'exécution magistrale du vieux gentilhomme et malgré
l'application savante du curé, ce fut madame de Tècle qui parut à M. de
Camors la plus remarquable des trois virtuoses. Le calme de ses beaux
traits et la dignité de son attitude formaient avec l'accent passionné
de sa voix un contraste qu'il trouva fort piquant. Le tour de
l'entretien l'amena bientôt lui-même au piano, et il se tira d'un
accompagnement difficile avec un talent réel. Il avait même une voix de
ténor assez jolie, et il s'en servait bien. Tout cela mis dehors à
propos et sans apprêt fit le meilleur effet du monde.
Il se tint ensuite à l'écart pendant le reste de la soirée, se
contentant d'observer et de s'étonner. Le ton de ce petit cercle était à
la vérité surprenant. Il était aussi éloigné du commérage vulgaire que
de l'affectation précieuse. Rien qui ressemblât à une loge de concierge,
comme quelques salons de province; rien qui ressemblât à un foyer de
petit théâtre grivois, comme bien des salons de Paris; rien non plus,
comme Camors l'appréhendait fortement, d'une séance académique en
chambre. Il faut avouer pourtant que la conversation, tout en s'animant
souvent jusqu'à la franche gaieté gauloise, ne descendait jamais aux
sujets bas, et qu'elle se portait même de préférence sur les questions
élevées, sur les lettres, les arts ou la politique; mais ces honnêtes
gens savaient toucher légèrement aux choses sérieuses, et simplement aux
choses les plus hautes. Il y avait là cinq ou six femmes, quelques-unes
jolies, toutes distinguées, qui avaient pris l'habitude de penser, sans
perdre le goût de rire, ni celui de plaire. Toutes les intelligences
paraissaient dans ce groupe étrange au même niveau et d'une même élite,
parce qu'elles vivaient toutes dans la même région, et que cette région
était supérieure. Il faut ajouter qu'elles étaient aussi sous le même
charme, et que ce charme était souverain. Madame de Tècle, indifférente
en apparence, ensevelie dans son fauteuil et piquant sa tapisserie,
animait tout d'un regard, et modérait tout d'un mot. Le regard était
ravissant, et le mot toujours juste: ces esprits purs n'ont pas de
nuages, et il n'y avait pas de goût plus sûr que le sien. On attendait
en toutes choses son arrêt comme celui d'un juge qu'on redoute et d'une
femme qu'on aime.
On ne lut pas de vers ce soir-là, et M. de Camors n'en fut pas fâché. On
parla successivement à travers la musique d'une comédie nouvelle
d'Augier, d'un roman de madame Sand, d'un poème récent de Tennyson et
des affaires d'Amérique... Puis M. Des Rameures, s'adressant au curé:
--Mon cher Mopsus, lui dit-il, vous alliez nous lire votre sermon sur la
superstition, jeudi dernier, quand nous avons été interrompus par ce
farceur qui était monté dans un arbre pour mieux vous entendre... Voici
l'heure de nous dédommager. Mettez-vous là, mon cher pasteur, et nous
vous écoutons.
Le digne curé prit séance, déroula son manuscrit, et se mit à lire son
sermon, que nous ne rapporterons pas ici, malgré l'exemple de notre ami
Sterne, pour ne pas trop mêler le sacré au profane. Il nous suffira de
dire qu'il avait pour objet d'enseigner aux habitants de la paroisse de
Reuilly à distinguer les actes de foi qui élèvent l'âme et qui plaisent
à Dieu des actes de superstition qui dégradent la créature et offensent
le Créateur. Le sermon, quoique rédigé avec goût, paraissait destiné à
faire valoir la morale évangélique plutôt que le talent de l'orateur. Il
fut généralement approuvé. Quelques personnes cependant, et M. Des
Rameures entre autres, blâmèrent certains passages comme dépassant la
mesure des intelligences simples auxquelles on s'adressait; mais madame
de Tècle, appuyée par le républicain Durocher, soutint qu'on se défiait
trop de l'intelligence populaire, que souvent on l'abaissait sous
prétexte de se mettre à son niveau, et les passages incriminés furent
maintenus.
Comment on passa du sermon sur la superstition au mariage du général de
Campvallon, je l'ignore; mais on y vint, et on devait y venir, car
c'était le bruit du pays à vingt lieues à la ronde. Ce texte d'entretien
réveilla l'attention chancelante de M. de Camors, et son intérêt fut
même piqué au vif quand le sous-préfet insinua, sous toutes réserves,
que le général, occupé d'autres soins, pourrait bien abdiquer son mandat
de député.
--Mais cela serait fort embarrassant! s'écria M. Des Rameures: qui
diable le remplacerait? Je vous préviens formellement, mon cher
sous-préfet, que, si vous prétendez nous infliger ici quelque farceur
parisien avec une fleur à la boutonnière, je le renvoie à son cercle,
lui, sa fleur et sa boutonnière! Voilà une chose que vous pouvez
considérer comme positive, monsieur!
--Mon oncle! dit à demi-voix madame de Tècle en désignant de l'oeil M. de
Camors.
--Je vous entends, ma nièce, reprit en riant M. Des Rameures; mais je
supplierai M. de Camors, qui ne peut me supposer en aucun cas
l'intention de l'offenser, je le supplierai de tolérer la manie d'un
vieillard, et de me laisser toute la liberté de mon langage sur le seul
sujet qui me fasse perdre mon sang-froid.
--Et quel est ce sujet, monsieur? dit Camors avec sa grâce souriante.
--Ce sujet, monsieur, c'est l'insolente suprématie de Paris à l'égard du
reste de la France! Je n'ai pas mis les pieds à Paris depuis 1823,
monsieur, afin de lui témoigner l'horreur qu'il m'inspire!... Vous êtes
un jeune homme instruit et sensé, monsieur, et, je l'espère, un bon
Français... Eh bien, vous paraît-il juste et convenable, je vous le
demande, que Paris nous envoie chaque matin nos idées toutes faites, nos
bons mots tout faits, nos députés tout faits, nos révolutions toutes
faites... et que toute la France ne soit plus que l'humble et servile
faubourg de sa capitale?... Faites-moi la grâce de me répondre à cela,
monsieur, je vous prie!
--Mon Dieu! monsieur, il y a peut-être quelque excès dans cette extrême
centralisation de la France; mais enfin tout pays civilisé a sa
capitale, et il faut une tête aux nations comme aux individus.
--Je m'empare à l'instant même de votre image, monsieur, et je la
retourne contre vous... Oui, sans doute, il faut une tête aux nations
comme aux individus; cependant, si la tête est difforme et monstrueuse,
le signe de l'intelligence devient le signe de l'idiotisme, et, au lieu
d'un homme de génie, vous avez un hydrocéphale!--Faites bien attention,
monsieur, à ce que va me répondre M. le sous-préfet tout à l'heure!...
Mon cher sous-préfet, soyez franc.--Si demain la députation de cet
arrondissement devenait vacante, trouveriez-vous dans cet
arrondissement, ou même dans le département tout entier, un homme apte à
remplir les fonctions de député tant bien que mal?
--Ma foi, dit le sous-préfet, je ne vois personne dans le pays... et, si
vous persistiez, pour votre compte, à refuser la députation...
--J'y persisterai toute ma vie, monsieur! Je n'irai certes pas, à mon
âge, m'exposer aux gouailleries de vos farceurs parisiens!
--Eh bien, dans ce cas-là, vous seriez bien forcé de prendre un étranger
et probablement même un farceur parisien.
--Vous avez entendu, monsieur de Camors! reprit M. Des Rameures avec
éclat. Ce département, monsieur, compte six cent mille âmes, et, sur ces
six cent mille âmes, il n'y a pas l'étoffe d'un député!... Je mets en
fait, monsieur, qu'aucun pays civilisé au monde ne vous donnerait, à
l'heure qu'il est, un second exemple d'un scandale pareil! Cette honte
nous est réservée, et c'est votre Paris qui en est la cause! C'est lui
qui absorbe tout le sang, toute la vie, toute la pensée, toute l'action
du pays, et qui ne laisse plus qu'un squelette géographique à la place
d'une nation!... Voilà, monsieur, les bienfaits de votre
centralisation,--puisque vous avez prononcé ce mot aussi barbare que la
chose!
--Pardon, mon oncle, dit madame de Tècle en poussant tranquillement son
aiguille, je ne connais rien à cela, moi... mais il me semble vous avoir
entendu dire que cette centralisation qui vous déplaît tant était
l'oeuvre de la Révolution et du premier consul... Pourquoi donc vous en
prendre à M. de Camors?... Je trouve cela injuste.
--Et moi aussi, madame, dit Camors en saluant madame de Tècle.
--Et moi également, monsieur, dit en riant M. Des Rameures.
--Cependant, madame, reprit le jeune comte, je mérite un peu que
monsieur votre oncle me prenne à partie à ce sujet; car, si je n'ai pas
fait la centralisation, comme vous l'avez suggéré très justement,
j'avoue que j'approuve fort ceux qui l'ont faite.
--Bravo! tant mieux, monsieur! dit le vieillard, j'aime qu'on ait une
opinion à soi et qu'on la défende!
--Monsieur, dit Camors, c'est une exception que je fais en votre
honneur; car, lorsque je dîne en ville et surtout lorsque j'ai bien
dîné, je suis toujours de l'avis de mon hôte; mais je vous respecte trop
pour ne pas oser vous contredire. Eh bien, je pense donc que les
assemblées révolutionnaires, et le premier consul après elles, ont été
bien inspirés en imposant à la France une vigoureuse centralisation
administrative et politique; je pense que cette centralisation était
indispensable pour fondre et pétrir notre corps social sous sa forme
nouvelle, pour l'assujettir dans son cadre et le fixer dans ses lois,
pour fonder enfin et pour maintenir cette puissante unité française, qui
est notre originalité nationale, notre génie et notre force.
--Monsieur dit vrai! s'écria le docteur Durocher.
--Parbleu! sans doute, monsieur dit vrai! reprit vivement M. Des
Rameures.--Oui, monsieur, cela est vrai, l'excessive centralisation dont
je me plains a eu son heure d'utilité, de nécessité même, je le veux
bien; mais dans quelle institution humaine prétendez-vous mettre
l'absolu et l'éternel? Eh! mon Dieu, monsieur, la féodalité aussi a été
à son heure un bienfait et un progrès... mais ce qui était bienfait hier
ne sera-t-il pas demain un mal et un danger? Ce qui est progrès
aujourd'hui ne sera-t-il pas dans cent ans une routine et une entrave?
N'est-ce pas là l'histoire même du monde?... Et si vous voulez savoir,
monsieur, à quel signe on reconnaît qu'un système social ou politique a
fait son temps, je vais vous le dire: c'est quand il ne se révèle plus
que par ses inconvénients et ses abus! Alors, la machine a fini son
oeuvre, et il faut la changer. Eh bien, je dis que la centralisation
française en est arrivée à ce terme critique, à ce point fatal...
qu'après avoir protégé, elle opprime: qu'après avoir vivifié, elle
paralyse; qu'après avoir sauvé la France, elle la tue!
--Mon oncle, vous vous emportez, dit madame de Tècle.
--Oui, ma nièce, je m'emporte; mais j'ai raison! Tout me donne
raison,--le passé et le présent, j'en suis sûr... l'avenir, j'en ai
peur! Le passé, disais-je... Tenez, monsieur de Camors, je ne suis pas,
croyez-le bien, un admirateur étroit du passé: je suis légitimiste par
mes affections, mais franchement libéral par mes principes... tu le
sais, toi, Durocher?... Mais enfin autrefois il y avait, entre le Rhin,
les Alpes et les Pyrénées, un grand pays qui vivait, qui pensait, qui
agissait, non seulement par sa capitale, mais par lui-même... Il avait
une tête sans doute, mais il avait aussi un coeur, des muscles, des
nerfs, des veines,--et du sang dans ces veines, et la tête n'y perdait
rien! Il y avait une France, monsieur! La province avait une existence,
subordonnée sans doute, mais réelle, active, indépendante. Chaque
gouvernement, chaque intendance, chaque centre parlementaire était un
vif foyer intellectuel!... Les grandes institutions provinciales, les
libertés locales exerçaient partout les esprits, trempaient les
caractères et formaient les hommes... Et écoute bien cela, Durocher! Si
la France d'autrefois eût été centralisée comme celle d'aujourd'hui,
jamais la chère révolution ne se serait faite, entends-tu, jamais car il
n'y aurait pas eu d'hommes pour la faire... D'où sortait, je te le
demande, cette prodigieuse élite d'intelligences tout armées et de coeurs
héroïques que le grand mouvement social de 89 mit tout à coup en
lumière. Rappelle à ta pensée les noms les plus illustres de ce
temps-là, jurisconsultes, orateurs, soldats. Combien de Paris? Ils
sortaient tous de la province... du sein fécond de la France!...
Aujourd'hui, nous avons besoin d'un simple député pour des temps
paisibles, et, sur six cent mille âmes, nous ne le trouvons pas!...
Pourquoi, messieurs? Parce que, sur le sol de la France non centralisée,
il poussait des hommes, et que, sur le sol de la France centralisée, il
ne pousse que des fonctionnaires!
--Dieu vous bénisse, monsieur! dit le sous-préfet.
--Pardon, mon cher sous-préfet; mais vous comprenez bien que je plaide
votre cause comme la mienne quand je revendique pour la province et pour
toutes les fonctions de la vie provinciale plus d'indépendance, de
dignité et de grandeur. Au point où ces fonctions sont réduites
aujourd'hui, dans l'ordre administratif et judiciaire, également
dépourvues de puissance, de prestige et d'appointements... vous souriez,
monsieur le sous-préfet!... elles ne sont plus comme autrefois des
centres de vie, d'émulation, de lumière, des écoles civiques, des
gymnases virils... elles ne sont plus que des rouages inertes!... et
ainsi du reste, monsieur de Camors!... Nos institutions municipales sont
un jeu, nos assemblées provinciales un mot, nos libertés locales
rien!... Aussi pas un homme... Mais pourquoi nous plaindre, monsieur?
Est-ce que Paris ne se charge pas de vivre et de penser pour nous?
Est-ce qu'il ne daigne pas nous jeter chaque matin, comme jadis le sénat
romain à la plèbe suburbaine, notre pâture de la journée, du pain et des
vaudevilles, _panem et circenses!_... Oui, monsieur, après le passé,
voilà le présent, voilà la France d'aujourd'hui!... Une nation de
quarante millions d'habitants qui attend chaque matin le mot d'ordre de
Paris pour savoir s'il fait jour ou s'il fait nuit, si elle doit rire ou
pleurer! Un grand peuple, jadis le plus noble et le plus spirituel du
monde, répétant tout entier le même jour, à la même heure, dans tous les
salons et dans tous les carrefours de l'Empire, la même gaudriole
inepte, éclose la veille dans la fange du boulevard! Eh bien, monsieur,
je dis que cela est dégradant, que cela fait hausser les épaules à
l'Europe, autrefois jalouse, que cela est mauvais et funeste, même pour
votre Paris, que sa prospérité grise, que son trop-plein congestionne,
et qui devient, permettez-moi de vous le dire, dans son isolement
orgueilleux et dans son fétichisme de lui-même, quelque chose de
semblable à l'empire chinois, à l'empire du Milieu... un foyer de
civilisation échauffée, corrompue et puérile!... Quant à l'avenir,
monsieur, Dieu me garde d'en désespérer, puisqu'il s'agit de mon pays.
Ce siècle a déjà vu de grandes choses, de grandes merveilles,--car je
vous prie de remarquer encore une fois, monsieur, que je ne suis
nullement l'ennemi de mon temps... J'admets la Révolution, la liberté,
l'égalité, la presse, les chemins de fer, le télégraphe... Et, comme je
le dis souvent à M. le curé, toute cause qui veut vivre doit
s'accommoder des progrès de son époque et apprendre à s'en servir. Toute
cause qui hait son temps se suicide... Eh bien, monsieur, j'espère que
ce siècle verra une grande chose de plus, ce sera la fin de la dictature
parisienne et la renaissance de la vie provinciale; car, je le répète,
monsieur, votre centralisation, qui était un excellent remède, est un
détestable régime... C'est un horrible instrument de compression et de
tyrannie, prêt pour toutes les mains, commode à tous les despotismes, et
sous lequel la France étouffe et dépérit. Tu en conviens toi-même,
Durocher; dans ce sens, la Révolution a dépassé son but et même
compromis ses résultats; car, toi qui aimes la liberté, et qui la veux
non pas seulement pour toi, comme quelques-uns de tes amis, mais pour
tout le monde, tu ne peux aimer la centralisation: elle exclut la
liberté aussi clairement que la nuit exclut le jour!--Quant à moi,
messieurs, j'aime également deux choses en ce monde, la liberté et la
France... Eh bien, aussi vrai que je crois en Dieu, je crois qu'elles
périront toutes deux dans quelque convulsion de décadence, si toute la
vie de la nation continue de se concentrer au cerveau, si la grande
réforme que j'appelle ne se fait pas, si un vaste système de franchises
locales, d'institutions provinciales largement indépendantes et
conformes à l'esprit moderne ne vient pas rendre un sang nouveau à nos
veines épuisées et féconder notre sol appauvri. Oh! certes, l'oeuvre est
difficile et compliquée: elle demanderait une main ferme et résolue;
mais la main qui l'accomplira aura accompli l'oeuvre la plus patriotique
du siècle! Dites cela au souverain, monsieur le sous-préfet; dites-lui
que, s'il fait cela, il y a ici un vieux coeur français qui le bénira...
Dites-lui qu'il subira bien des colères, bien des risées, bien des
dangers peut-être, mais qu'il aura sa récompense quand il verra la
France, délivrée comme Lazare de ses bandelettes et de son suaire, se
lever tout entière et le saluer!...
Le vieux gentilhomme avait prononcé ces derniers mots avec un feu, une
émotion et une dignité extraordinaires. Le silence de respect avec
lequel on l'avait écouté se prolongea quand il eut cessé de parler. Il
en parut embarrassé, et, prenant le bras de Camors, il lui dit en riant:
--_Semel insanivimus omnes_, mon cher monsieur, chacun a sa folie...
j'espère que la mienne ne vous a pas offensé? Eh bien, prouvez-le-moi,
monsieur, en m'accompagnant au piano cette chaconne du XVIe siècle.
Camors s'exécuta avec sa bonne grâce habituelle, et la chaconne du XVIe
siècle termina la soirée; mais le jeune comte, avant de se retirer,
trouva moyen de plonger madame de Tècle dans un profond étonnement: il
lui demanda à demi-voix avec beaucoup de gravité de vouloir bien lui
accorder, à son loisir, un moment d'entretien particulier. Madame de
Tècle ouvrit démesurément les yeux, rougit un peu et lui dit qu'elle
serait chez elle le lendemain, à quatre heures.